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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le détroit de Behring » (Emmanuel Carrère)

Une décevante exploration de l’uchronie, intéressante, mais trop confuse, trop parcellaire et trop orientée.

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Behring

Paru en 1986 chez P.O.L., quelques mois avant son roman « La moustache », le quatrième texte publié d’Emmanuel Carrère était son deuxième essai, après celui consacré à Werner Herzog en 1982.

Apparemment très modestes dans leur propos et très humbles dans leur ton, ces 115 pages se proposaient d’explorer un genre littéraire réputé alors très mal connu, celui de l’uchronie.

Consacrant d’abord un préambule quelque peu laborieux à justifier son travail et à revendiquer, malgré quelques précautions oratoires, un statut de défricheur et de précurseur (citant Jacques Van Herp et Pierre Versins pour mieux ignorer superbement l’imposante tradition anglo-saxonne des romans de « What If ? »« Alternate History »), Emmanuel Carrère s’enferre ensuite dans une tentative de définition qui se dérobe à ses efforts, mobilisant pourtant – peu utilement – le ban et l’arrière-ban d’une certaine philosophie, pour aboutir à des propositions théoriques fort peu convaincantes.

S’appuyant sur un corpus nettement limité, Emmanuel Carrère en propose toutefois une lecture fort intéressante, même si, au fur et à mesure de son commentaire, il apparaît que, tout en s’en défendant plusieurs fois, il en effectue une analyse extrêmement idiosyncrasique, nourrie bien davantage de ses propres obsessions philosophiques ou religieuses que d’un regard ouvert sur ce vrai-faux genre. Qu’il détaille le « Napoléon apocryphe » de Louis-Napoléon Geoffroy-Chateau (1836), l’ « Échec au temps » de Marcel Thiry (1938), « L’autre mort » de Jorge Luis Borges (1949), « Le maître du haut château » de Philip K. Dick (1962), l’ « Uchronie » de Charles Renouvier (1876), le « Ponce Pilate » de Roger Caillois (1961) ou encore le « Rêve de fer » de Norman Spinrad (1972), l’auteur est souvent captivant et curieux, mais également confus et parcellaire, surtout en regard de ses objectifs affichés, initialement puis au fil du texte.

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Emmanuel Carrère, ca. 1986.

Même s’il contient plusieurs excellentes analyses et de nombreuses perspectives intéressantes, « Le détroit de Behring » reste décevant, peut-être parce que, « œuvre de jeunesse », il souffre indirectement de la comparaison (anachronique à défaut d’être uchronique, en quelque sorte) avec des travaux ultérieurs du même auteur, dans lesquels sa documentation préalable est plus solide et plus fournie (« Je suis vivant et vous êtes morts », 1993), ou dans lesquels ses lignes intérieures de démarcation entre analyse et exploration de ses propres obsessions sont beaucoup plus sérieusement approchées et délimitées (« L’adversaire », 2000).

À la lectrice ou au lecteur qui souhaiterait se plonger dans un travail solide et ambitieux, profondément documenté et redoutablement analytique, sur un « genre littéraire » voisin et exploré en revanche depuis beaucoup plus longtemps, on ne saurait trop recommander la lecture des textes de Fredric Jameson, « Archéologies du futur – Le désir nommé utopie » et « Archéologies du futur – Penser avec la science-fiction ». Pour les passionné(e)s d’uchronie et d’histoire alternative, il faut bien entendu absolument lire le « Rêves de gloire » du très talentueux et très regretté Roland C. Wagner, ou l’extraordinaire « Chroniques des années noires » de Kim Stanley Robinson, en tant que captivantes et millimétrées applications pratiques.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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