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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Câblé » (Walter Jon Williams)

En 1986, le plus hardwired de tous les hardboiled. Ou vice versa.

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RELECTURE

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Sarah lui tourne le dos pour fixer Maurice dans ses yeux de métal. « Cet homme m’embête », dit-elle.
Les traits de Maurice ne changent pas d’expression. « Feriez mieux de partir », dit-elle à Cunningham.
Sans regarder Cunningham, Sarah reçoit, du coin de l’œil, l’impression d’un ressort qui se détend. Cunningham semble plus grand qu’il n’était un instant auparavant.
« Je peux quand même finir mon verre ? »
Sans baisser les yeux, Maurice met la main dans le tiroir-caisse et jette des billets sur le revêtement noir du comptoir. « C’est aux frais de la maison. Dehors ! »
Cunningham ne dit rien, se contentant de fixer avec calme les yeux de métal qui ne cillent pas. « Townsend », dit Maurice, un mot de code et le nom du général qui l’a jadis conduit face aux Orbitaux, face aux feux de leur barrière défensive. Le matos du Foulard bleu relève son empreinte vocale et les systèmes de défense sortent de leur cachette au-dessus de la glace et se verrouillent en place. Sarah lève la tête. Des lasers militaires, juge-t-elle, récupérés au marché noir ou peut-être sur le vieux chasseur de Maurice. Elle se demande si le bar dispose de suffisamment de courant pour les alimenter ou s’ils ne sont que du bluff.
Cunningham reste immobile une demi-seconde encore puis il pivote et quitte le Foulard bleu. Sarah ne le regarde pas partir.
« Merci, Maurice », dit-elle.
Maurice se force à sourire, un sourire triste. « Bon sang, m’dame, vous êtes une habituée. Et ce mec est un Orbital. »
Sarah ne cache pas sa surprise. « Un type des blocs ? T’es sûr ? »
– Innes », dit Maurice, encore un nom venu du passé, et les lasers regagnent leur cachette. Sa main jaillit pour prendre l’argent sur le comptoir. « Je n’ai pas dit qu’il était des blocs, Sarah, mais il y est allé. Et récemment, même. Ça se voit à sa démarche, quand on a l’œil pour ça. » Il porte un doigt noueux à sa tête. « L’oreille, voyez ? La gravitation créée par la force centrifuge est un petit poil différente. Il faut du temps pour se réadapter. »
Sarah fronce les sourcils. Quel genre de boulot cet homme lui propose-t-il ? Un truc assez important pour le faire descendre dans l’atmosphère afin d’engager une crade et sa Fouine ? Ça ne paraît guère probable.

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Jusqu’en 1985, l’auteur est surtout connu, sous le nom de Jon Williams, pour les cinq romans de la série « Privateers and Gentlemen », fresque de marine à voile de guerre qui peine toutefois à s’imposer dans un univers littéraire où règnent alors C.S. Forester (depuis la première apparition du capitaine Hornblower en 1937), Alexander Kent (depuis le début des aventures du capitaine Bolitho en 1968) et Patrick O’Brian (depuis que Jack Aubrey et Stephen Maturin sont pour la première fois montés à bord en 1969). Rôliste invétéré, il est aussi le concepteur du jeu inspiré de sa série, développé en 1983.

C’est alors que le train cyberpunk entre en gare, avec un certain fracas, autour de la publication du « Neuromancien » de William Gibson en 1984 – et que ce courant littéraire, à une vitesse rarement atteinte, va se cristalliser en un ensemble esthétique relativement figé, riche en motifs mais perdant vite son inventivité dans le processus (alors même que l’impact souterrain des meilleures productions cyberpunk restera essentiel, y compris jusqu’à aujourd’hui). Publié en 1986, traduit en français en 1987 par Jean Bonnefoy chez Denoël (Présence du Futur), le « Câblé » de Walter Jon Williams (qui ne faisait donc pas partie du mouvement informel assemblé par William Gibson et Bruce Sterling autour de l’anthologie « Mozart en verres miroirs » en 1986) constitue certainement l’un des plus flamboyants emblèmes de cette esthétique particulière – mais aussi, avec le recul et peut-être de façon plus inattendue, d’une partie non négligeable de la politique sous-jacente.

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À minuit, il sait que son malaise va l’empêcher de dormir. Le panzerboy quitte Santa Fe par le nord, traversant les Sangre de Cristos par la route de montagne de Truchas, en direction du Colorado, pressé de se rapprocher du ciel nocturne. Il conduit sans l’aide des mains ou des pieds, l’esprit voguant sur la froide interface neurale située quelque part entre les images  qui défilent rapidement devant son pare-brise et la conscience électrique que forment le corps d’alliage léger et le cœur de cristaux liquides de la Maserati. Ses yeux artificiels, acier et plastique, fixent la route sans ciller ; le lacis des ornières creusées par les crues de printemps, les hautes rangées de pins et de trembles, les pâturages d’altitude, piquetés des taches noires figées du bétail, le tout se découpant dans le faisceau presque liquide de ses feux de route tandis qu’il lance la Maserati à l’assaut de la pente. Les formes illuminées par les phares se dressent, agressives, devant les ténèbres que jette leur ombre même, et Cowboy pourrait presque se croire dans un univers monochrome pareil à une image sur celluloïd en noir et blanc projetée devant son pare-brise et clignotant au rythme de sa progression. C’est presque comme voler.
Au moment de commander ses nouveaux yeux Kikuyu, il avait failli demander l’option monochrome, amusé à l’idée de n’avoir qu’à basculer dans son crâne un interrupteur mental pour se retrouver plongé dans l’action de quelque fantaisie en noir et blanc, un vieux film de ciné, en compagnie de stars du genre Gary Cooper ou Duke Wayne, mais faute d’une demande suffisante, l’option monochrome avait été retirée du catalogue. Il aurait également voulu des iris d’acier chromé mais son patron, le Roublard, l’en avait dissuadé, les estimant trop voyants pour le genre d’activité pratiquée par Cowboy. Il avait obtempéré à contrecœur, comme toujours quand le Roublard pondait une nouvelle restriction à ses fantasmes personnels. À la place, il s’était pris des pupilles d’un gris d’orage.

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Une guerre véritable a été perdue : celle des États et des citoyens contre les transnationales et leurs cadres dirigeants installés en orbite depuis déjà un certain temps, loin de la Terre exténuée, de son insécurité, de sa pollution et de ses maladies. Cowboy était un pilote de chasse dans cette guerre, l’un des meilleurs, mais il combattait du côté des perdants. Aujourd’hui, aux commandes de son Panzer, puissant hovercraft blindé et bourré d’électronique, il passe de massifs chargements de contrebande à travers les frontières inter-États d’une Amérique du Nord totalement balkanisée. Sarah était une laissée-pour-compte ordinaire, vouée au mieux à la prostitution de plus ou moins bas étage, lorsque certaines modifications corporelles profondes et dissimulées lui ont donné accès à un autre genre de missions très privées. Leur rencontre, presque accidentelle, sera-t-elle l’étincelle qui peut raviver un conflit sauvage mais nécessaire, ou une simple flambée d’illusions avant le retour des résignations ?

Malgré les nombreux signaux émis en direction du western classique, c’est bien du côté du roman policier hardboiled, celui de Dashiell Hammett et de Raymond Chandler, que Walter Jon Williams a choisi de scénariser son « Câblé » : les ombres de Sam Spade ou du Continental Op ne sont jamais très loin de Sarah ou de Cowboy, sous les verres miroirs, les yeux augmentés et les modifications corporelles. Si l’on se voit offrir un luxuriant déballage de mode masculine et féminine (pour mieux s’en moquer in petto, en attendant les analyses approfondies et incisives que conduira William Gibson dans sa troisième trilogie, à partir de 2003 et de « Identification des schémas »), si les enjeux technologiques et médicaux sont traités avec plus de réalisme que ceux concernant les réseaux et les interfaces homme-machine, qui sont ici davantage un motif chatoyant qu’un ressort profond, c’est toutefois dans la description de la toile du pouvoir ramifié, du fonctionnement souple, passif-agressif, collaboratif ou oppositionnel, tel qu’il vit au sein des vastes conglomérats transnationaux ayant divergé en orbite, que Walter Jon Williams propose des jalons précieux, que certains successeurs sauront le moment venu utiliser en les magnifiant, que ce soient William Gibson lui-même, solidifiant dès sa deuxième trilogie les esquisses parfois rapides de « Neuromancien », Bruce Sterling avec son excellent « Les mailles du réseau » (1988), ou même Kim Stanley Robinson, loin pourtant de la mouvance cyberpunk, avec son approche hautement intelligente des cultures d’entreprise dans « La trilogie martienne ».

À noter que si l’édition française individuelle de « Câblé » demeure épuisée, l’ouvrage est disponible au sein du beau volume « Câblé + », chez Denoël Lunes d’Encre, en compagnie de sa suite immédiate, « Solip : système », et d’un roman pouvant se rattacher (même un peu artificiellement) à l’univers de Sarah et de Cowboy, « Le souffle du cyclone ».

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