☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « La trilogie F.A.U.S.T. » (Serge Lehman)

Puissant début d’une saga avortée : malgré ses défauts, l’une des œuvres majeures de la science-fiction française des vingt dernières années.

x

Trilogie Faust

RELECTURE

Publiée en trois volumes au Fleuve Noir en 1996 et 1997, dans une collection dédiée pilotée par Jacques Baudou, la trilogie « F.A.U.S.T. » se voulait officiellement le début d’une saga beaucoup plus importante, dont le quatrième tome, « L’âge de chrome », annoncé pour 1998, ne vit jamais le jour.

Serge Lehman s’est depuis plusieurs fois expliqué, dans divers entretiens, sur cette « panne d’écriture », que je traduis librement en un moment vertigineux d’impuissance lorsque l’exigence de l’auteur, dont le regard critique était alors certainement l’un des plus acérés et des moins complaisants, au sein du genre science-fiction et ailleurs (ainsi qu’en témoignent ses articles et tout particulièrement sa lumineuse préface ouvrant son anthologie « Escales sur l’horizon » de 1998), condamne les vains efforts du romancier, qui ne parvient pas à satisfaire, concrètement, la visée « absolutiste » du concepteur / penseur littéraire, celui-ci sortant vainqueur à l’époque de ce combat schizophrène, avant qu’un renouveau ne survienne ces dernières années, appuyé sur un formidable travail de scénariste de bande dessinée, dans « La saison de la couleuvre » (2007) ou dans « La brigade chimérique » (2009).

Lehman 1

À la relecture, dix-sept ans après, l’impact de ces trois romans totalisant huit cents pages et une cinquantaine de pages d’annexes (des pages assez aérées tout de même, fidèles au grand format Fleuve noir)  reste extrêmement puissant. Parmi les défauts qui m’étaient apparus la première fois, certains sont restés, d’autres ont disparu, profitant du fait que, comme on le sait bien, le lecteur qui relit n’est jamais identique à celui qui découvrait l’œuvre.

Pour moi, la saga naquit toutefois en réalité avec la nouvelle « Nulle part à Liverion », dans l’anthologie « Genèses » (1996) composée par Ayerdhal. En un peu moins de soixante pages, l’essentiel de l’univers de « F.A.U.S.T. » était posé avec force, avec déjà ses  éclairs visionnaires fulgurants d’intelligence et ses caricatures (ou ce qui m’apparaissait comme tel à l’époque) plus ou moins assumées, au service du récit d’action.

« Un instant plus tôt, Paul était seul, assis par terre. La lumière jaune du crépuscule tombait en oblique des fenêtres ouvertes sur la via Andrea, formant un cercle pâle autour de lui. Puis on frappa à la porte d’entrée. Une seule fois, mais très fort. Paul n’était pas inquiet. Il savait, en rentrant à Rome, que Saxxon finirait par envoyer ses B-men le chercher. Il se leva et alla ouvrir. Sa docilité les surprit sans doute ; sur le seuil, il vit l’un des hommes ranger précipitamment un gros marteau dans un sac de sport. « Ah ! dit Paul. Vous auriez préféré entrer en force. » Les B-men n’étaient pas, sauf exception, des policiers professionnels, mais de simples cadres d’entreprise, qui considéraient toute opération sur le terrain comme une récompense. Quand une grande compagnie – une Puissance, puisque tel était le terme en vogue – montait un coup, elle en confiait l’exécution à ceux de ses employés qui présentaient les meilleurs états de service, ses Brilliant Men. C’était illégal, mais la police d’État n’y pouvait rien : presque toujours, les B-men opéraient sur des secteurs qu’elle avait elle-même renoncé à contrôler. Peu à peu, cependant, leur rayon d’action s’étendait à l’intérieur du Village – la juridiction des Nations Unies – exactement comme le tracé de Darwin Alley… Paul enfila sa veste, songeur. Marianna avait raison. Bientôt plus personne ne se souviendrait de ce que le vingtième siècle entendait par « pouvoirs publics ». »

Multinationales toutes-puissantes, sphère politique publique en régression, au bord de l’étouffement, dichotomie croissante entre un monde de citoyens mondiaux intégrés, disposant du confort et de l’accès, et un sous-monde en proie au manque, à la violence, appropriation croissante des technologies par la sphère privée, y compris les plus décisives et pas du tout uniquement celles, souvent anecdotiques, devant servir avant tout la consommation, … : c’est bien certainement par boutade que Serge Lehman, fin connaisseur, nie avoir écrit des textes « cyberpunks ».

hardwired

Il sait bien que cette très souple « école littéraire » – qui renouvela profondément le genre, à partir de 1981 (avec la nouvelle « Johnny Mnemonic » de William Gibson, base de son roman « Neuromancien » de 1984), parallèlement au travail de renouveau scientifique conduit par Gregory Benford (« Un paysage du temps », 1980), Greg Bear (« La musique du sang », 1985) ou encore David Brin (« Jusqu’au coeur du soleil », 1980), en attendant le miracle Iain M. Banks (« Une forme de guerre », 1987) et le nouveau space opera – ne se limite vraiment pas à associer des crêtes de cheveux rouges, des épingles à nourrice et des ordinateurs sur-puissants, mais bien à proposer un cadre général du monde tel qu’il devient, dans lequel l’économique, le marketé et le connecté triomphent sans vergogne d’autres sources éventuelles de signification de l’existence, contexte techno-littéraire que Serge Lehman décrit d’ailleurs parfaitement dans sa préface à « Escales sur l’horizon », déjà citée ci-dessus.

Si c’est sans doute de l’emblématique « Câblé » (1986) de Walter Jon Williams que la face cyberpunk de « F.A.U.S.T. » est la plus proche (le lieutenant David Kovalsky résonne bien justement avec Cowboy, le pilote déchu), c’est dans ses spécificités que l’on pourrait un peu abusivement qualifier d’ « européennes » que la trilogie de Serge Lehman demeure encore aujourd’hui une œuvre de tout premier plan :

– l’État tout d’abord qui, loin d’être devenu une pure machine totalitaire d’oppression, contre laquelle il importe de se rebeller – les relents libertariens de cette thématique galvaudée par une grande part de la science-fiction américaine d’alors étant loin d’être innocents -, loin de s’être laissé balkaniser par auto-dissolution progressive, est une créature affaiblie, fragile, aux moyens terriblement réduits, certes, mais continuant sporadiquement à maintenir vivants certains idéaux de citoyenneté (ne se réduisant pas à la consommation) et de justice (ne signifiant pas uniquement conformité apparente et achat de prestations juridiques) ;

– une vision principalement socio-économique de l’évolution géopolitique : les ensembles géographiques se sont vidés de leur sens, c’est le niveau local d’intégration au système qui fait foi et loi ; le Village est réellement global, au-delà de la métaphore, et s’agglomère directement, par sauts de « bondisseurs », par aéronefs ou par TTGVs, autour de son avenue « qui fait le tour de la Terre », Darwin Alley, et les circonscriptions électorales du Sénat mondial sont définies par les méridiens (et, de fait, par les habitants du Village, intégrés et socialisés, se trouvant dans la zone concernée) ;

– une dialectique féroce et permanente entre usage de la force brute et respect du droit, quitte à œuvrer massivement, en toute logique capitaliste libérale, pour infléchir le droit en fonction des intérêts des plus puissants et des mieux équipés juridiquement, la baisse programmée des moyens étatiques étant là aussi un enjeu, et pas des moindres ; l’idéologie des dirigeants des Puissances, telle qu’elle apparaît dans la trilogie au fil des anecdotes et des situations, est largement irriguée par Carl Schmitt (et dans un de ces paradoxes dont la littérature et les idées ont bien souvent le secret, la lecture du roboratif « De la guerre civile » de Ninon Grangé éclaire d’un jour nouveau et captivant celle de la trilogie de Serge Lehman) ;

– un parti pris d’écriture hautement acrobatique (qui sera peut-être in fine l’un des facteurs-clé du vertige paralysant qui saisira l’auteur au moment d’aborder le quatrième tome) : la volonté permanente de proposer un arrière-plan extrêmement soutenu au plan spéculatif et intellectuel, et de déployer simultanément avec efficacité la batterie des codes du film d’action contemporain et du roman-feuilleton d’un siècle plus tôt (volonté manifeste dans les intentions et les références affichées initialement, comme dans la réalisation). Un pari difficile, qui livre de magnifiques scènes, mais qui évolue tout au long du roman sur une véritable corde raide.

brigade_chimerique_homme_elastique

Un certain nombre de « faiblesses » scénaristiques me firent toutefois sursauter à la première lecture, alors que j’évoluais principalement dans les milieux corporate ici mis en scène, faiblesses qui ne se sont pas toutes atténuées avec le temps, mais qui, in fine, n’obèrent qu’à peine le grand intérêt de l’ensemble de la trilogie :

– les B-men, tout d’abord : je continue à douter plus que fortement de la vraisemblance et de la possibilité, même spéculative, de ces cadres « ordinaires et performants » considérant comme une récompense suprême d’aller faire le coup de feu (même sans grand danger) sur le terrain : même si Richard Morgan, par exemple, à partir de son « Carbone modifié » (2002), exploitera avec le succès commercial que l’on sait certaines prémisses proches de celles-ci, il recourt tout de même davantage à une logique de mercenariat spécialisé, plus cohérente, plus compatible avec l’observation des faits, et largement renforcée par le spectaculaire développement des sociétés militaires privées depuis la deuxième guerre d’Irak, au moins (Ayerdhal nous en ayant d’ailleurs fourni un savoureux, intelligent et spectaculaire aperçu dans son « Rainbow Warriors » de 2013). Avec du recul à présent, il me semble toutefois que cette « faiblesse » apparente renvoie avant tout à une partie du projet de Lehman que je ne percevais pas initialement, à savoir son inscription dans un sous-texte « populaire » de super-héros (flagrant dans les deux tomes suivants), dont il est par ailleurs friand pour de nombreuses raisons (et cela, bien des années avant sa magnifique « Brigade chimérique » en bande dessinée) nécessitant en conséquence des formes de « super-vilains » avec qui échanger des coups sans crainte et sans retenue ;

– les nations supra-nationales, ensuite : au-delà de l’aspect particulièrement réaliste de l’abandon de prérogatives, y compris, à la fin, d’un bon nombre de celles longtemps jugées régaliennes, par les États, leur regroupement en méga-entités continentales avec des pouvoirs centralisés forts, me semble une gratuité dans un arrière-plan par ailleurs solide, voire un contresens. Les pouvoirs économiques prêtés aux Puissances dans l’univers de Lehman (et dans le nôtre, soyons clairs) leur donnent tous les moyens d’encourager de grandes entités supra-nationales, bien entendu, mais à condition qu’elles soient dotées de pouvoirs faibles (sauf en matière de dérégulation obligatoire et de chasse aux comportements souverains des États de rang inférieur), une fois assurée la première évidence, à savoir le libre-échange, évidemment. Les interlocuteurs préférés, aujourd’hui, de la plupart des très grandes multinationales sont plutôt la Moldavie ou le Kosovo (à condition que ces pays se laissent un minimum « sécuriser » tout de même, il ne faut pas exagérer…) que la Chine ou le gouvernement fédéral des États-Unis… Dans un cadre économique mondial garanti, un pouvoir politique aussi balkanisé que possible est de loin préférable, dans le Village comme dans le Veld.

bechtel

– la gouvernance des multinationales, encore ensuite : rejoignant sur ce point les plus « romantiques » des écrivains cyberpunks, voire des écrivains contemporains de fiction (hors fiction spécialisée et concrètement ultra-documentée, du type des thrillers financiers d’un Stephen Frey, par exemple), se trouvant ainsi nettement plus proche du premier William Gibson, celui de « Neuromancien », de « Comte Zéro » et de « Mona Lisa s’éclate » (car il changera quelque peu son fusil d’épaule sur ce point à partir de « Lumière virtuelle » (1993), et très nettement avec « Identification des schémas » (2003), que des plus réalistes Bruce Sterling dès ses « Mailles du réseau » (1988) ou Kim Stanley Robinson dès son « Rivage oublié » (1987), Serge Lehman personnalise tellement la structure de direction de ses multinationales qu’il en dégage une sorte de néo-féodalisme, qui peut sembler correspondre à certains rituels visibles du monde de l’entreprise contemporaine, mais qui ne traduit guère la réalité des rapports de force financiers et politiques internes conduisant au véritable pouvoir dans ces organisations, à partir d’une certaine taille.

– le recours au complot avéré, enfin : conséquence partielle du point précédent, les Puissances, et leur « gouvernement », l’Instance, pratiquent chez Lehman un mode actif et « romantique », là aussi, de complot, bien au-delà des parcellaires, fantomatiques et toujours très médiatisés (en proportion souvent inverse de leur substance décisionnelle) Forum de Davos, Groupe Bilderberg, Commission Trilatérale, Dimanches de Bechtel, ou autres épouvantails à alter-mondialistes. Or, au-delà de travaux assez évidents de coordination des actions de lobbying institutionnel (déjà extrêmement puissantes, comme chacun peut le mesurer chaque semaine), l’entreprise capitaliste n’a guère besoin de cette forme du « complot ». Sous ses avatars modernes, comme l’analyse avec une rarissime pertinence l’indispensable « Le nouvel esprit du capitalisme » de Luc Boltanski et Eve Chiapello (1999), elle a même moins que jamais besoin de cela, et s’il est bien une caractéristique partagée par la plupart des grandes multinationales, c’est de ne pas faire ce qui n’est pas nécessaire…

À la relecture, ces faiblesses ne sont guère gênantes, d’autant plus que je crois prendre conscience à présent qu’elles sont en quelque sorte « inscrites dans le projet », qui, pour développer sa dimension de « roman d’aventures contemporain », doit accepter un certain nombre de données « romantiques » et presque « merveilleuses », afin de permettre la synthèse recherchée. La trilogie « F.A.U.S.T. » ne cherche pas à être la trilogie « Mars » de Kim Stanley Robinson, poursuit d’autres visées littéraires et de nombreux lecteurs pourraient à bon droit suggérer que ce qui est perdu en réalisme ultra-documenté (et pesé) est gagné en drôlerie, en enlèvement, en légèreté et en charme narratif.

Après cette tentative de synthèse sur l’ensemble de la trilogie, voici à présent quelques commentaires sur chacun des trois volumes.

x


F.A.U.S.T. : une tardive révolte du politique face à la fatalité du tout-économique.

x

FAUST

Le premier tome développe très directement les préliminaires inscrits dans la nouvelle « Nulle part à Liverion » : s’appuyant sur les travaux extrêmement pointus de Paul Corey, un historien du droit médiéval (le personnage central de la nouvelle), l’Instance (qui coordonne les politiques « non concurrentielles » des plus importantes entreprises mondiales) prépare une vaste offensive juridique devant le Sénat des Nations Unies. Face à elle, la seule résistance possible semble devoir provenir de la Fédération européenne, de sa présidente récemment élue et très décemment populaire, Elisabeth Conti, et de l’organisation ad hoc, curieux mélange de think tank et de service action, qu’elle est en train de mettre sur pied dans le but de s’opposer à la mainmise finale des Puissances économiques sur le monde entier. Sans révéler d’éléments-clés de l’intrigue, le lecteur assiste donc à la naissance de cette officine un peu spéciale, à l’intégration en son sein d’un étonnant réfugié du Veld, et à sa première bataille officieuse contre l’Instance.

Le soin apporté à la mise en place de l’arrière-plan social, politique et économique, la pertinence des problématiques gouvernant l’action institutionnelle collective des entreprises (et tout particulièrement leur usage diabolique des armes juridiques à leur disposition) et leur caractère résolument contemporain forcent d’emblée l’admiration.

Rappelons ainsi que Serge Lehman écrit alors que les négociations secrètes menées au niveau de l’OCDE pour imposer le terrifiant Accord Multilatéral sur l’Investissement – AMI – n’ont pas encore alors été rendues publiques du fait des fuites de 1997, et que Iain Banks, sur son mode bien particulier, et fort différent de celui de Lehman, ne publiera son roman « Le Business » qu’en 1999). J’ai conscience que cette remarque peut sembler quelque peu obscure ou mystérieuse, mais davantage de clarté ici me semblerait dévoiler trop d’éléments qu’il est bien agréable de découvrir au fil de la lecture.

L’autre dimension qui emporte l’adhésion avec force est la qualité de l’écriture des scènes d’action : l’opération menée tôt dans le récit à Tamanrasset, comme le final tokyoïte, sont dignes des meilleurs blockbusters dans leur montage, leur rythme, leur utilisation des « caméras subjectives » ou même leur enchaînement d’imprévus à surmonter au mieux. Une qualité qui n’est pas si fréquemment associée, quoi qu’on en dise, à celle mentionnée ci-dessus, concernant la profondeur et l’intelligence de l’arrière-plan.

Du grand art, donc, sans hésitation, malgré la présence des quelques « faiblesses » scénaristiques pointées dans l’introduction générale à la trilogie, ci-dessus.

« Tant de menaces, songea Kepler. Tant de secrets. Mais la rumeur disait vrai. Il se remit en marche. L’Altmansdorf était désert. Le vide, l’absence de mouvements ou de cris. dans ce jardin public pourtant soigneusement entretenu produisaient toujours un effet étrange sur Kepler. Après la Lune et l’échec de sa guerre personnelle contre Farside, il était rentré sur Terre, où l’attendait un poste au ministère de la Défense fédérale. Mais de Qamar à la cité administrative de Berlin, le décor était resté le même : corridors bondés, salles de réunion houleuses, cafétérias embrumées. Ici, rien de tel. Ici, le travail passait d’abord par un apprentissage de la solitude et du silence. Ce n’était pas un hasard. L’Altmansdorf était situé dans l’ancienne banlieue industrielle de Vienne – à quelques kilomètres seulement du centre-ville, certes… Mais de l’autre côté, au sud, la frontière impalpable qui séparait le Village et le Veld était encore plus proche. En haut, le cocon douillet, propre et régulé de la civilisation ; en bas, le vertige et les ombres des friches abandonnées aux rôdeurs… Le danger, réel ou imaginaire, pétrifiait les citoyens du Village, et constituait la meilleure protection contre les intrus. C’était l’une des raisons pour lesquelles Ulysse et Kepler avaient choisi cet endroit. »

« Anita Juarez, la directrice de Recherche, Recoupement & Synthèse, était six mois plus tôt l’une des opératrices financières les plus recherchées de la Bourse de Paris. Ulysse l’avait recrutée deux heures après qu’elle eut – contre la volonté de l’Instance – refusé de brader sur le marché la majorité des actions Circle, l’une des dernières puissances à recruter de la main d’œuvre dans le Veld. C’était une femme étrange, totalement dépourvue d’humour, rétive à la plus élémentaire diplomatie, mais que personne n’égalait en matière de synthèse de données. Elle travaillait au Complexe comme elle le faisait autrefois sur le champ de foire stroboscopique de la Bourse, se déplaçant sans cesse, d’une station de travail à l’autre, petite silhouette chenue allant et venant dans la lumière mouvante des écrans, parmi ses hommes en combinaison blanche. Kepler l’aimait bien. »


Les Défenseurs : subvertir la construction d’une machine de guerre, à ses risques et périls.

x

FAUST 2

Le deuxième tome reprend le fil quelques semaines après la fin du premier, lorsque la bataille juridique entre l’Instance et la Fédération européenne, quels qu’en aient été les résultats (hé hé : n’attendez pas ici de révélation par inadvertance), a permis le lancement formel (et financé) de la nouvelle organisation fondée dans « F.A.U.S.T. », et désormais officiellement nommée le Square. Les agents de terrain en sont nommés les « Défenseurs », et doivent passer tout d’abord par une formation accélérée et ultra-intensive afin de compléter leurs points forts personnels d’origine et leur permettre à terme de mener efficacement les missions qui leur seront dévolues, face aux plus redoutables des B-men des Puissances.

Infiltrations et contre-infiltrations, manœuvres et contre-manœuvres, autour de ce programme d’entraînement emprunté aux services secrets européens (qui résonne certainement à certains moments avec l’empification militaire chère au lecteur de John Brunner) : une lutte aussi terrible que discrète prend place, sur fond de nanotechnologies émergentes, avec pour enjeu ultime la mobilisation des opinions publiques pour ou contre l’Instance, pour ou contre la Fédération européenne… Serge Lehman déploie ici un brio impressionnant, poursuivant la composante « roman d’apprentissage » de son ensemble, tout en retournant avec une froide maîtrise les attentes et les préjugés du lecteur contre lui-même…

 » « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de dossier ? demanda Chan en tournant volontairement le dos à la porte. – Le Square a établi un profil sur chacun de nous. Très précis, très détaillé. Ils sont chargés sur un terminal, à la bibliothèque. Tu peux les consulter, si tu en as envie. – Tu l’as fait ? – Oui. » Chan fit la moue. « C’est une idée plutôt étrange, tu ne trouves pas ? Lire qui sont les autres membres du set – plutôt que de le découvrir au fur et à mesure. – Je ne sais pas. Peut-être. » Lorraine réfléchit. « Moi, en tout cas, ça m’a été utile. Mais j’imagine que le sergent Solitude nous fera très bientôt un petit cours théorique sur le sujet. J’ai l’impression que le Square n’a rien laissé au hasard. – Encore le sergent Solitude ? » Chan eut un sourire mordant. « Est-ce que le Square a poussé l’inconscience jusqu’à nous laisser lire son profil ? » Lorraine fronça les sourcils. « Ça alors… ça va peut-être te paraître idiot, mais je n’ai même pas pensé à vérifier. – Qui est le sergent Solitude ? » intervint soudain Eve, qui avait revêtu à son tour la sobre combinaison grise et se tenait dans l’encadrement de la porte. Elle regarda Chan, par en dessous. « Toi ? Non… Toi, je te connais. Je t’ai vu à la télé. Tu es le fou qui aime se battre au marteau – Faust. – Chan Coray. Dis-moi, Eve… » Chan hésita, puis se pencha et passa un bras fraternel autour des épaules de la fille. « … Très franchement, tu ne crois pas que tu es un peu – heu – jeune pour faire ça ? – Faire quoi ? – Être un Défenseur. » Eve sourit. « Tu n’as pas entendu ce qu’a dit Lorraine, tout à l’heure ? Je suis hyper-futée – tu sais ? Le genre de fille capable de disputer trente parties d’échecs en même temps, les yeux bandés. Quand le capitaine Kovalsky a formé les équipes, il a dû se dire qu’il fallait au moins un cerveau par set. – Oui… » Chan secoua la tête. Il se sentait complètement perdu. Rien, dans les perspectives tracées par Daniel ou Kepler, ne l’avait préparé à une chose pareille. Mais l’ironie fragile d’Eve Tanakis lui plaisait. « … Ou alors, il s’est imaginé que nous avions besoin d’une mascotte. Je ne crois pas que le Square nous laisse beaucoup le temps de jouer aux échecs, poupée. – Ne t’inquiète pas, vieil homme… » Eve tapota gentiment la poitrine de Chan, du plat de la main. « Je sais aussi arracher la jugulaire d’un mec avec les dents. » « 


Tonnerre lointain : Chan Coray errant.

x

FAUST 3

Ce troisième volume est fatalement le plus frustrant, puisque c’est nécessairement celui où l’absence à venir de la « suite » se fera le plus sentir, une fois arrivé aux dernières pages. Transformé par le programme d’entraînement « Tonnerre Lointain », Chan Coray y offre un parallèle que je me permets sauvagement avec le troisième tome de « Gormenghast » et son « Titus errant » dans le monde, en pleine possession de ses moyens, quittant l’abri de la forteresse labyrinthique, du Square viennois et de ses mentors, à la recherche d’un Graal entrevu dans les dernières minutes du deuxième volume, et qui semble désormais vouloir se dérober sitôt qu’approché.

Ce troisième volume est aussi le plus poétique des trois, et pas uniquement du fait de l’omniprésence de la musique dans son scénario. Chaque personnage rencontré aux diverses étapes du voyage se charge de résonances mythologiques, prenant ici des allures de Charon, là un faux air de Prométhée, là-bas une teinture de Rimbaud rentrant à peine du Harar, ou de Byron nageant dans le Grand Canal, la quête se nourrissant des masques et des faux semblants rencontrés.

Sous son air au fond classique de passage obligé au cours d’un roman d’apprentissage, ce voyage initiatique du héros dans le monde (succédant au voyage intérieur du deuxième volume) est enfin le tome plus complexe au plan moral, celui où certaines frontières éthiques se brouillent beaucoup plus qu’à l’accoutumée, et celui où, dans une impressionnante boucle narrative, il est rappelé que dès qu’une tractation avec les Puissances intervient, un véritable pacte faustien est conclu, avec tous ses risques, celui mettant en jeu les composantes reçues de Tonnerre Lointain venant créer l’image-miroir de celui, fondateur de la crise actuelle, de l’historien Paul Coray. Et rappelant opportunément, bien au-delà d’une boutade, que dans cet univers où le public est presque dépossédé de ses moyens, ce sont là encore, triste paradoxe potentiel, les Puissances qui savent débusquer dans des sciences réputées « improductives » le moyen d’un futur enrichissement à leur bénéfice exclusif.

« Le Lot 49 était le plus connu des réseaux de messagerie parallèle implantés sur telmat. Il avait été fondé en 2055 par Indira Chatterjee, un ingénieur de la Datex, licenciée et traînée devant les tribunaux pour avoir réécrit une partie des logiciels de facturation de sa compagnie. Au cours de son procès, Chatterjee avait expliqué comment la Datex empochait chaque année huit milliards de marks indus en arrondissant un tiers de ses recouvrements sur communication au cent supérieur (de manière aléatoire, donc pratiquement indécelable). Quand on lui avait demandé pourquoi elle avait agi ainsi, Chatterjee avait avoué qu’elle était diffusionniste : elle militait pour un transfert massif et gratuit des technologies intelligentes vers le Veld. Les arnaques légales des Puissances la dégoûtaient. Évidemment, ça n’avait pas arrangé ses affaires… Lorsqu’elle était sortie de prison, six ans plus tard, elle avait créé son propre réseau à partir d’une règle de base extrêmement simple : « tout le monde doit pouvoir parler à tout le monde ». Très vite, les paumés, les exclus, tous ceux à qui l’Instance refusait l’attribution d’un numéro telmat faute de ressources avaient pris l’habitude de se retrouver sur le Lot 49. Le système était conçu de façon à court-circuiter la logique telmat (très sélective) dès qu’on l’appelait à l’écran. Il n’y avait donc aucun problème d’accès. De plus, les communications étaient facturées à prix coûtant : le réseau ne réalisait aucun bénéfice, il devait simplement se financer lui-même. Enfin, l’anonymat était garanti par l’attribution d’un masque, que chacun était libre de conserver ou non. Dans sa dernière déclaration publique, Chatterjee avait expliqué que le nom du réseau était un hommage à Thomas Pynchon, un écrivain de la deuxième moitié du XXe siècle, dont l’un des romans – Vente à la criée du Lot 49 – racontait l’histoire d’un système postal parallèle qui pouvait être considéré comme une préfiguration archaïque du réseau. »


Il faut noter que plusieurs des nouvelles gravitant autour de « F.A.U.S.T. », initialement parues en revue ou en anthologie, ont été intégrées dans le gros recueil « Le livre des ombres », paru en 2005 chez l’Atalante, recueil qui mérite assurément sa propre note de lecture, mais qui se proposait entre autre d’utiliser « Nulle part à Liverion », « Panique sur Darwin Alley », ou encore la fabuleuse « Le signe du Picte », comme des éléments d’une vaste sur-mythologie rassemblant des éléments apparemment épars initialement au sein des univers de Serge Lehman.

Les trois romans de « F.A.U.S.T. » sont actuellement épuisés, mais vous pouvez toujours tenter votre chance sur les sites VPC de Charybde et de Scylla, où ils passent de temps à autre en occasion. Pour acheter « Le livre des ombres » chez Charybde, c’est ici.

Actualisation 2019 : la trilogie est rééditée chez Au Diable Vauvert en octobre 2019, dans une version révisée et complétée, à se procurer ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :