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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « La péremption » (Lionel Fondeville)

En un flow poétique malicieusement acharné, un antidote ô combien salutaire à la désintégration du langage dans son usage automatisé, marchandisé et déshumanisé au nom du nombril de l’individu triomphant.

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Faire barrage de ses mains, étirer les journées au tricot, enjamber les demi-siècles, vider son sac dans de petits espaces privés et déserts, se fermer au dialogue, se plier aux injonctions, aux réquisitoires, fussent-ils adressés de soi à soi, rapporter ainsi son identité à l’activité mécanique d’un moment pris au hasard, où le jeu des ombres n’est pas supprimé (lieu rare), se disjoindre, se préciser en cessant les recherches, fuir les expériences, se permettre tout sans déplacer le moindre volume d’air, identifier le problème et le ranger dans le buffet, l’oublier, l’oublier vraiment, sans effort, sans épreuve douloureuse, étirer ses muscles oculaires, sans résultat, constater tous les aspects d’une situation et tourner la tête, se résoudre au miroir supplémentaire, se découvrir plus autre que vu de face, soumettre et remettre et démettre ses émotions liées à cela vers le lendemain du lendemain, répartir les tâches de la semaine pour en occuper l’espace, tenter une dernière fois de se voir de trois-quarts dans le miroir de la salle de bain, ne plus reconnaître ce qu’on connaît trop, modeler son corps pour l’admirer dans un magasin, entre les cabines, devant des inconnus qui baissent les yeux, inaugurer de nouvelles pratiques sociales en changeant de boulangerie, se limiter à ce que l’on sait faire, réaliser trop tard que c’est ainsi qu’on se retrouve à ne savoir rien faire, se figurer des choses, se figurer, préférer la première solution, décliner son identité et décliner, n’en préférer aucune cette fois, mettre en scène sa folie et la vendre un peu, survivre aux pêchers, visiter des caves installées dans des combles, prolonger la soirée jusqu’à l’hypnose, poser son front contre le mur et dire « c’est lui ou moi », répandre des modes de figuration inédits, recentrer de façon strictement informative les paroles prononcées, abandonner ce qui ne peut s’abandonner et le traîner comme si de rien, se prosterner devant les effets de décor, commercialiser ce qui a été accumulé sans programme, généraliser à partir de l’unique, cadrer son jardin avec ses doigts comme un cinéaste, envisager une reconversion infligée, donner sa forme à la pâte, contribuer à banaliser une conception, porter des illuminations sans pouvoir les partager, entreprendre un voyage restreint par les erreurs d’aiguillage sans cesse répétées, remettre en cause sa propre respiration, transiger pour l’essentiel, transiger pour l’accessoire, définir son champ d’action, poser ses valises au bord d’un précipice, attendre la tempête, rentrer la veille, intituler sa maison, traiter les difficultés financières avec maladresse, proposer un échelonnement des traites, débattre avec un imbécile charismatique, pratiquer l’espace des administrations publiques, éprouver un malaise dans la rue au moment où l’on croise une célébrité, vulgariser un penseur, faire un livre, approcher une entreprise en expansion à l’international, siffler l’Internationale à un meeting politique sans connaître les opinions de la foule, procéder au dépouillement de ses dernières victoires, en trouver quand même, poser sur ses modèles un regard sans regard, remédier en faisant pire, suivre des règles exogènes en pensant qu’il en existe d’endogènes, se boursoufler devant les compliments, opposer des démarches qui vont dans le même sens, calquer son apparence sur une autre apparence, s’exprimer, représenter, apparaître, harmoniser ses demandes, correspondre au profil, séparer les objectifs et les classer, prendre parti dans le vent de l’instant, analyser des résultats, radicaliser ses positions, éclairer des lanternes percées, obtenir satisfaction, sacrifier l’essentiel, suggérer des modifications, s’opposer pour s’opposer, recruter des assassins au sein de sa propre famille, demander une facture après chaque conversation, reproduire des habitudes reçues, poser devant des dispositifs d’enregistrement, fabriquer des boîtes aux dimensions d’une vie, insister pour se faire briser, considérer avec certitude, fléchir la plupart du temps, dessiner dans la neige, redistribuer le pouvoir jamais acquis, faire acte de présence et se persuader de n’y être pour rien, tisser des phrases sans parvenir à un texte, assigner une place à chaque membre de sa tribu, se contredire non successivement, mais simultanément, avec de grands airs, avec dans la bouche les mots ruisselants, établir des lexiques sans entrée, entrelacer les demandes pour être bien sûr d’obtenir satisfaction, doubler dans le tunnel, stationner sur le trottoir, laisser un pied sur la chaussée, un pied dans le caniveau, vanter les vanités, instaurer le don comme incarnation du ridicule, rallier des troupes à cette ineptie, conquérir des territoires et les tenir en les négligeant, serpenter dans les méandres de sa langue maternelle, relever la tête pour la cogner au plafond, se rincer l’œil au Coca, collaborer dans le but d’obtenir, obtenir après des années d’attente et recevoir sans joie : modalités de la péremption.

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Offrir

Le flot ou le flow, comme matérialisation de l’envie ou du besoin d’écrire, à un moment où l’acte lui-même, pour le meilleur ou le pire, est devenu de plus en plus facile, semble-t-il, au risque d’être salement ensablé par les calibrages frelatés, d’une part, et par les logorrhées incontrôlées qui n’en sont pas pour autant innocentes, d’autre part. Donc, pas n’importe quel flow. Une nappe phréatique cessant désormais d’être souterraine pour enfin nous déborder, résonnant du côté du travail en profondeur d’un P.N.A. Handschin (on songera, au choix, à l’« Abrégé de l’histoire de ma vie » de 2011, au « Traité de technique opératoire » de 2014 ou à « L’énergie noire » de 2015) sur les attendus de la langue, les automatismes non désirés et la manière, justement, de les retransformer en objets de désir.

Un leader charismatique tenait à peu près ce langage.
Entre à ton tour dans la dissimulation. Ainsi, ton doigt dans la mie du pain frais saura comment il est possible de survivre à cette expérience, car c’est la même, car elle est construite sur un modèle identique, et à peine auras-tu frotté ta peau contre les alvéoles que l’évidence, cachée jusque-là, t’envahira et courra le long de toutes tes fibres, le long de ce qui te constitue pour quelque temps.

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Publiée en avril 2021 chez Tinbad (éditeur précieux à qui l’on doit aussi, entre autres textes nécessaires, plusieurs incursions du côté de son compère du Manque et ami juré, Christophe Esnault : « Mordre l’essentiel » ou « Mythologie personnelle », par exemple), « La péremption » de Lionel Fondeville mène une guerre sans pitié, et d’autant plus implacable qu’elle est conduite presque mine de rien, dans les creux d’un langage désormais par trop confisqué par les tenants divers des traversées de rue faciles pour trouver du travail, des costumes-griffés-récompenses-d’une-vie et autres gaulois récalcitrants, des masques-inutiles-ou-trop-compliqués-pour-les-gens et des mensonges ordinaires qui finissent hélas par décrédibiliser toute parole politique alors que celle-ci est sans doute plus indispensable que jamais (sans « Acharnement »).

Petit museau têtu, il est grand temps de donner en partage la masse formidable des mots qui restent là. Tu n’as aucun talent pour le faire, et pourtant il te faut les déposer sur le sol pour qu’ils soient examinés un matin de marché aux puces. Ne les reprends pas tout de suite, laisse-les se gorger d’air frais. Quoi qu’on te dise, parle.

Dans l’appropriation et la perte de sens de notre langue commune, il y a aujourd’hui, et depuis un certain temps, casus belli, comme le slammait le grand D’ de Kabal en 2008, et le drapeau blanc n’est donc plus de mise. En détournant, retournant, triturant et réassemblant autrement mille choses de la langue déchue, depuis certaines images d’Épinal encore tristement contemporaines – qu’il n’aurait sans doute pas déplu non plus au Tampographe Sardon de malaxer – jusqu’à la profonde antimatière des traités proliférants de développement personnel et autres martingales du succès de soi, « La péremption » se constitue en antidote gouleyant, rythmique, hypnotique, sincèrement poétique, intelligemment ricaneur, subtilement politique et hautement salutaire.

La toile de la capitulation comporte peu de fils, quelques fragments en dehors de ceux qui lui ont été attribués au cours de sa fabrication. De quoi parloter après une telle constatation ?
Prendre le risque de la décoration sur d’autres ou sur soi-même, ou encore, pourquoi pas, sur les murs de la maison (extérieur et intérieur s’entend), miser sur elle, avec laquelle il y a toujours moyen de s’entendre, ou ne pas s’y employer, ne pas s’y rendre, de peur que l’entreprise ne réussisse, de peur que quelqu’un croie cette histoire, que ses pupilles ne se dilatent devant l’exposé de l’exploit, devant le règlement définitif du problème, recentré à cette occasion sur l’acte de violence qu’il a lui-même instauré. Elle est plutôt logiquement vivante dans la communauté des ouvriers de l’essai, donc à l’endroit précis et relatif (oui, dans le même temps !) où se trouvent les orientations creuses, les jeunes gens de quatre-vingt-dix ans et les informations répertoriées.
Emprisonner, puis traduire cet acte des années plus tard par une formule réfléchie, puisée dans L’Art d’avoir toujours raison, après avoir secrètement entretenu l’ambiguïté de ses propres inventions de langage : voilà un travail idéal pour l’historien superficiel. Chez les personnes informant les publics au sujet des engagements du passé, la transmission remplit des fonctions peu valorisées, comparables à celles d’aimables continuateurs ou d’assemblées mal constituées.
Avec quoi faut-il associer l’article ainsi assemblé à la parole vive, pour quels soldats justifier la magie de l’effacement, une raison une fois pour toutes livrée, petite, construite, lavée dans l’évier ?

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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