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Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Morwenna » (Jo Walton)

Une adolescence nimbée de fantastique et ancrée dans la lecture SF / Fantasy. Magique.

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Publié fin 2010, traduit en français en 2014 par Luc Carissimo aux Lunes d’Encre de Denoël, le neuvième roman de la Canadienne-Galloise Jo Walton a été couronné en 2011-2012 par le prix Hugo, par le prix Nebula et par le British Fantasy Award. Le roman semblant à première vue « taillé sur mesure » pour ravir le fandom SF / Fantasy qui décerne le Hugo lors de sa convention annuelle et pour les auteurs de la Science Fiction Writers of America qui décernent le Nebula, j’avais toutefois un (petit) doute secret, redoutant un peu d’auto-complaisance au sein de l’une de mes littératures préférées, doute que les mots de Mélanie Fazi, subtils et justes, et la présence de Jo Walton elle-même, impressionnante d’intelligence et de gentillesse, chez Charybde le 4 novembre dernier, ont su lever. Cette lecture m’a ainsi encore plus enchanté que prévu.

JEUDI 1ER MAI 1975
L’usine Phurnacite d’Abercwmboi avait tué tous les arbres à des kilomètres à la ronde. Nous avions mesuré avec le compteur de la voiture. On l’aurait dit sortie des profondeurs de l’enfer, sombre et menaçante, avec ses cheminées cracheuses de flammes se reflétant dans une mare noire qui tuait tout animal qui se risquait à y boire. La puanteur était indescriptible. Nous remontions les vitres de la voiture au maximum quand nous devions passer par là et essayions de ne pas respirer, mais Grampar disait que personne ne pouvait retenir sa respiration si longtemps, et il avait raison. Dans cette odeur se mêlaient le soufre, produit de l’enfer, comme chacun sait, et bien pire, des métaux innommables surchauffés et de l’œuf pourri.
Ma sœur et moi appelions cet endroit Mordor, et nous n’y étions encore jamais allées seules. Nous avions dix ans et étions donc de grandes filles, mais dès que nous avons commencé à la regarder, à notre descente du bus, nous nous sommes donné la main.
C’était le soir et, plus nous approchions, plus elle se dressait noire et terrifiante. Six de ses cheminées étaient éclairées ; quatre crachaient une fumée délétère.
« Certainement une ruse de l’Ennemi », ai-je murmuré.

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Roman d’apprentissage saisissant une jeune Galloise à un moment-clé de son existence, l’année de ses quinze ans, « Morwenna » allie étroitement, avec une habileté consommée, sous la simplicité apparente d’un journal intime, plusieurs trames thématiques joliment entrelacées.

Tout d’abord, Jo Walton y déploie une vision à la fois adolescente et très aiguisée du monde, fortement teintée d’un fantastique tellurique et ancestral, omniprésent pour la jeune narratrice et pour une partie de sa famille, discret, voire invisible, pour les non initiés, sachant que tout effet « magique » observable peut aisément être « rationalisé » comme fruit de coïncidences. On ne saura pas si cela est « réel » ou entièrement imaginé par la jeune fille. Sa propre mère est ainsi une « sorcière », et c’est en luttant contre elle, la folie et le mal qu’elle incarne, que Morwenna – ou plutôt Mori, comme elle préfère être appelée –  a subi une cruelle blessure à la jambe qui l’handicape désormais durablement, et que sa sœur jumelle a perdu la vie, laissant un terrible vide en elle. Les passages les plus « champêtres », la communication « du coin de l’oeil » avec les êtres-fées, savent notamment évoquer les plus beaux moments de « La forêt des mythimages » (1984), le chef d’œuvre de Robert Holdstock (qui se passe d’ailleurs tout près de la boarding school où est scolarisée Mori).

Elles n’avaient pas l’intention de m’humilier totalement en se moquant de ma chaussure et de sa semelle orthopédique. J’ai dû faire un effort pour m’en souvenir, plantée là comme un roc, un demi-sourire peiné sur le visage. Elles auraient voulu me demander quel était le problème avec ma jambe, mais je les ai dévisagées et elles n’ont pas osé. Cela m’a réconfortée. Elles ont cédé pour les chaussures et dit que l’école devrait bien comprendre. « Ce n’est pas comme si mes chaussures étaient rouges et voyantes », ai-je dit.
C’était une erreur, parce qu’elles se sont toutes mises à regarder mes pieds. Ce sont des chaussures d’infirme. J’avais eu le choix entre marron et noir, et j’avais choisi noir. Ma canne est en bois. Elle appartenait à Grampar, qui est encore vivant. Il est à l’hôpital en attendant d’aller mieux. S’il se remet, je pourrai peut-être rentrer chez moi. C’est peu probable, tout bien considéré, mais c’est mon seul espoir. J’ai mon porte-clefs accroché à la fermeture à glissière de mon cardigan. C’est un morceau d’arbre, avec l’écorce, il vient du Pembrokeshire. Je l’ai depuis longtemps. Je l’ai touché, pour toucher du bois, et je les ai vues qui me regardaient. J’ai vu ce qu’elles voyaient, une drôle d’adolescente estropiée, mal lunée, et un vieux morceau de bois. Mais ce qu’elles auraient dû voir c’était deux enfants confiantes qui rayonnaient. Je sais ce qui est arrivé, mais pas elles, et elles ne comprendront jamais.
« Vous êtes très anglaises », ai-je dit.
Elles ont souri. D’où je viens, « Saes » est une insulte, un terrible terme de défi, la pire chose qu’on puisse dire  à quelqu’un. Ça veut dire « Anglais ». Mais je suis maintenant en Angleterre.

Ensuite, Jo Walton nous offre une très émouvante et très intelligente tranche d’invention de sa vie, cherchant les soutiens ad hoc avec prudence et imagination, par une adolescente déterminée, combative, sachant plier lorsqu’indispensable et se dresser lorsqu’envisageable, dans un univers potentiellement hostile, et en tout cas compliqué pour elle. Exposée au mélange de rigueur féroce et de futilité insensée de l’éducation canonique (incarnée ici par l’une de ses formes les plus abouties, l’internat anglais de jeunes filles, dont le charme victorien suranné n’émeut guère notre héroïne), Mori incarne la différence radicale sous ses airs modestes, et notamment, au-delà de son handicap visible et de ses savoirs secrets, celle de ces jeunes qui refusent, en leur for plus ou moins intérieur, l’apprentissage de la servilité et de la consommation comme but en soi que véhiculent – qu’elles l’admettent ou non – trop d’institutions de conformation sociale précoce. Elle incarne aussi, magnifiquement, la solitude qui guette celles et ceux qui se passionnent pour autre chose que ce que propose le modèle dominant du moment, ou qui montrent de l’ambition intellectuelle à un âge où cela ne se « porte pas bien » en général. L’auteur excelle à rendre ce jeu social sordide et mortifère qui emplit si aisément les journées d’enfants de milieux qui ne sont pas ou plus occupés à survivre, et pour qui « développement personnel » prend si rapidement un sens avant tout marchand et montrable.

Je me suis vite hissée en tête de la classe dans toutes les matières sauf en maths. Très vite. Plus vite que je n’y attendais. Peut-être ces filles ne sont-elles pas aussi intelligentes que celles du lycée ? Là, une ou deux nous donnaient un peu de fil à retordre, mais ici il ne semble y en avoir aucune. Je me suis élevée au-dessus des autres. Ma popularité, bizarrement, croît et décroît légèrement en même temps que mes notes. Elles se fichent des leçons, et elles me détestent parce que je les bats, mais on gagne des points pour son équipe quand on a des notes exceptionnelles, et elles accordent une grande importance au classement de leur équipe. Il est déprimant de voir comme le pensionnat ressemble aux livres d’Enid Blyton, et ce qui s’en écarte, c’est parce que c’est pire.

Sci Fi Book Club

Enfin, et c’est sans doute la plus grande spécificité de ce beau roman, mais une spécificité qui pourra agacer certaines lectrices ou certains lecteurs, en faisant de son héroïne une lectrice avide de science-fiction et de fantasy, lectures qu’elle utilise en permanence comme un moteur, réel et métaphorique, comme un guide et comme une échappatoire, Jo Walton nous offre une singulière expérience de mémoire, visitant nos propres souvenirs en compagnie de Mori, de ses découvertes et de ses échanges littéraires précoces, que ce soit avec son père également fan, ou au sein du club de lecture qu’elle rejoint comme un havre dans la tempête possible, et une fort belle réflexion sur le pouvoir formateur, intime, du livre, appuyée d’un bel hommage aux bibliothèques (voire aux librairies), comme aux geekettes et aux geeks. Faire retrouver au lecteur, par personnage interposé, l’intensité des émotions et des pensées provoquées par nos tout premiers contacts, adolescents,  avec J.R.R. Tolkien, Ursula K. Le Guin, Samuel Delany, Robert Silverberg, Roger Zelazny, Frank Herbert, James Tiptree Jr., entre autres, constituait pourtant une expérience bien risquée : en ce qui me concerne (y compris du fait du cadre de l’internat), Jo Walton l’a parfaitement réussie.

Un très beau roman, attachant et intelligent, transmutant savamment les nombreux éléments autobiographiques que l’on devine, célébrant les genres libérateurs que peuvent être la science-fiction et la fantasy, et utilisant ce tendre soutien pour une bien belle histoire d’apprentissage, de création personnelle et de vie à mener, intime et décidée.

Ce qu’en dit Lohrkan est ici, ce qu’en dit Gromovar est.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Jo-Walton

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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