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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Mater Terribilis » – Eymerich 8 (Valerio Evangelisti)

Des archétypes jungiens au storytelling contemporain, la haine éternelle du féminin entre Jeanne d’Arc et Gilles de Rais.

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Mater Terribilis

Publié en 2002, traduit en 2013 à La Volte par Jacques Barbéri, le huitième tome de la saga Eymerich de Valerio Evangelisti (saga dont les principes ont été exposés dans la note à propos du premier tome, « Nicolas Eymerich, inquisiteur ») apporte maintenant plusieurs pierres qui me semblent essentielles à l’ensemble.

Si l’inquisiteur aragonais, en 1362, cantonné dans un monastère de Gérone, semble provisoirement déchu, ses ennemis de Saragosse ayant obtenu gain de cause auprès du pape, il reprend néanmoins du service pour une enquête sur une diablerie encore plus inhabituelle que celles déjà portées à notre connaissance lors des sept volumes précédents. Sa rencontre avec une nouvelle hérésie peut-être plus primordiale que jamais va à la fois le pousser dans ses retranchements quant à la haine du féminin qui semble le hanter progressivement davantage depuis quelques épisodes, tout en ouvrant, sur les coutumières autres lignes temporelles, quelques abîmes impressionnants autour des figures de Jeanne d’Arc et de Gilles de Rais, d’une part, mais aussi d’une future domination médiatique totale par les grands intérêts économiques « apolitiques », d’autre part.

Une horde de démons au bec crochu planait au-dessus du désert mauritanien. Nuée noire sur fond de ciel rouge. Créatures gigantesques lançant d’effrayants hurlements qui pouvaient rendre fou tout humain non entraîné… Mais il y en avait peu au sein des armées qui progressaient entre les dunes : juste quelques brigades, d’un côté comme de l’autre. Et les corps à la sensibilité altérée abritaient plus de métal que de chair. Les divisions de choc de l’Euroforce étaient constituées de chimères fabriquées à partir de morceaux de cadavres : les mosaïques. Celles de la RACHE, de monstres aux organes internes surnuméraires : les polyploïdes. Des soldats déjà morts ou totalement déments que la vue des créatures hallucinantes qui se déchiquetaient dans le ciel ne déstabilisait pas trop.

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Jouant avec les différentes figures féminines qui peuvent s’inclure, graviter ou s’affronter autour de Jeanne d’Arc – mais aussi des mystérieuses perversions attribuées à son compagnon de route -, Valerio Evangelisti poursuit la mobilisation, d’épisode en épisode de son formidable roman-feuilleton, des différentes écoles psychanalytiques issues tout particulièrement des travaux de Carl Jung, introduisant ici, par le jeu rusé de ses exergues, de ses appels de citations ou de ses renvois, au « Les origines et l »histoire de la conscience », au « La Grande Mère » et au « La peur du féminin » du germano-israélien Erich Neumann, psychologue analytique et développementaliste disciple du maître suisse, tout en proposant une intervention animée du mythique traité d’alchimie « Aurora consurgens », longtemps attribué à Saint Thomas d’Aquin, l’idole de Nicolas Eymerich.

Pour ses compagnons, tout était différent. Ils avaient Nicolas Eymerich qui, fidèle à sa réputation, devait être capable de leur faire traverser n’importe quelle perturbation du réel, aussi diabolique fût-elle. Mais l’inquisiteur était son propre timonier et ne pouvait compter que sur sa foi en un Dieu aux lois rationnelles et immuables. Ce ne serait certes pas suffisant pour le sauver de sa confusion intérieure s’il n’avait pas l’obscure conscience que ce qu’il voyait obéissait à un ordre secret, pour le moment inaccessible, mais parfaitement logique. Il s’en était rendu compte à Cahors : les gens qui marchaient à reculons, le temps qui paraissait se tordre sur lui-même, collaient à un passage précis des Écritures. D’autres incohérences, comme la vierge aux seins suintant de lait, venaient de textes qui n’avaient rien de sacré mais qu’il connaissait bien. Si une petite partie du tableau avait été décrite, le reste devait avoir sa raison d’être. Il suffisait juste de la mettre en lumière.

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Simone Genevois (« La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc, fille de Lorraine », Marco de Gastyne, 1929)

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À ce stade de développement de l’ensemble de l’ « œuvre Eymerich », la réflexion sur la construction mythologique, sur la propagation des archétypes au fil des âges, sur l’héritage obscur sur lequel peut s’appuyer puissamment le plus abject storytelling contemporain, prend toute son ampleur, et s’accompagne de manière de plus en plus explicite d’un accompagnement théorique, qui ne nuit toutefois à aucun moment à la fluidité du récit – ou plutôt des récits -, démontrant encore magistralement à quel point Valerio Evangelisti incarne au plus haut point cette capacité à mêler étroitement roman populaire et réflexion philosophico-politique, telle que la définissent ses compatriotes du collectif Wu Ming dans « Le nouvel épique italien – New Italian Epic » (2008).

Eymerich soupira bruyamment, mais ne perdit pas son calme.
– Très bien, je vais ajouter un détail. Les mêmes alchimistes appellent habituellement l’imagination le « mercure féminin ». C’est-à-dire voir des choses qui n’existent pas, des hallucinations. En pratique, les effets du mercurius metallarum, du cerf-volant, des vapeurs de la pierre noire qu’il symbolise. Certaines strates de la pensée humaine, en soi imparfaite, sont sensibles à ces effluves. Nous, l’Inquisition, luttons pour que ce principe féminin soit neutralisé pour toujours. C’est clair, frère Pedro ?

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Le cycle Eymerich (10 volumes) avec dates de parution en Italie et dates de l’action « Moyen-Âge » de chaque volume :
1) Nicolas Eymerich, inquisiteur (1994) – 1352 à Saragosse.
2) Les chaînes d’Eymerich (1995) – 1365 en Savoie.
3) Le corps et le sang d’Eymerich (1996) – 1358 à Castres.
4) Le mystère de l’inquisiteur Eymerich (1996) – 1354 en Sardaigne.
5) Cherudek (1997) – 1360 dans le Sud-Ouest de la France.
6) Picatrix, l’échelle pour l’enfer (1998) – 1361 à Grenade.
7) Le château d’Eymerich (2001) – 1369 à Montiel, en Castille.
8) Mater Terribilis (2002) – 1362 à Cahors et dans le reste de la France.
9) La lumière d’Orion (2007) – 1366 à Byzance / Constantinople.
10) L’Évangile selon Eymerich (2010) – 1372 à Barcelone, en Sardaigne, en Sicile et à Naples.

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Gilles de Rais joué par Philippe Hériat (« La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc, fille de Lorraine », Marco de Gastyne, 1929)

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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