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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Par les écrans du monde » (Fanny Taillandier)

Une extraordinaire archéologie d’une trajectoire de collision fondatrice, et des rôles de l’anticipation et du récit.

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Soudain :
En l’espace de quelques secondes l’avion traverse le cadre de ciel bleu et uni, fonce dans la tour sur la droite de l’image et explose dans un nuage de feu et un bruit de tempête.
Puis soudain :
L’avion se découpe, fuselé, dans le cadre de ciel d’un bleu uni et lumineux sur l’image, dans une trajectoire presque parfaitement horizontale qui fonce contre la tour de gauche, explose, un éclair, un coup de tonnerre, dans la lumière encore vierge du petit matin.
En l’espace de quelques secondes la carlingue glacée devient incandescente et dévaste les doubles vitrages et les châssis métalliques des immenses fenêtres au niveau des 90e étages ; projetées à 700 km/h dans l’armature de la tour, 130 tonnes d’acier traversent dans leur élan cinq étages d’un coup, surgissent sous les pieds, les bureaux et les claviers d’ordinateurs.
Cela arrive deux fois.
Les moteurs du Boeing explosent sous le choc ; les 35 000 litres de kérosène sont pulvérisés à l’air libre et s’embrasent dans les courts-circuits des ordinateurs, ascenseurs, téléphones mis sens dessus dessous ; le feu se transmet aux papiers, aux sous-mains, aux chemises, aux cheveux. La fumée noircit ; les yeux s’aveuglent, les poumons s’enflamment ; les appels saturant la centrale de secours font état de blessés, d’asphyxiés, surtout des hurlements. Déjà les paroles proférées sont des pierres en chute libre ; les récits, des agencements au hasard de collisions fortuites.
Nous sommes le 11 septembre 2001. Le XXIe siècle ne fait que commencer.

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World Trade Center (Oliver Stone, 2006)

Le 11 septembre 2001. Le premier moment de sidération quasiment planétaire, qui n’est pourtant, sans doute, que l’aboutissement d’un processus insatiable. Pour l’approcher, dans son horreur, dans sa complexité, mais aussi dans sa simplicité, quatre personnages : un frère et une sœur, chef de la police de l’aéroport de Boston (d’où sont partis deux des quatre appareils fatidiques) et brillante mathématicienne probabiliste d’un leader mondial des assurances dont les bureaux new-yorkais étaient situés au sommet d’une des deux tours du World Trade Center, frère et sœur venant tous deux d’apprendre, quelques heures avant les collisions, que leur père allait bientôt mourir, un jeune Égyptien, chef de mission et pilote de l’un des Boeing détournés, et un enquêteur du FBI chargé, à chaud, de pister la trace palpable du terroriste depuis l’outre-tombe embrasée. Car avant la tempête, il y a eu, en apparence en tout cas, du calme.

Faute de film, nous n’aurons pas un regard pour ce carré de pelouse bien tondue qui descend, depuis la porte-fenêtre restée ouverte, jusqu’au lac. La scène ne sera enregistrée nulle part.
Deux corneilles réveillées se sont mises à tournoyer, formes noires et légères dans un monde encore bleu, et jettent leur cri perçant vers le voile de brume matinale suspendu sur les eaux, que le soleil n’a pas encore déchiré. Plus loin sur la berge se détachent les silhouettes droites des pins sur le miroitement huileux de l’eau calme qui dépasse au-dessus des hautes herbes, jusqu’à perte de vue. Souvent il y a du vent ici, mais ce matin à peine un souffle.
Dans le cadre que fait la porte-fenêtre, bordée d’un côté par le voilage blanc bouffant légèrement sous cette minuscule brise, le paysage a l’air d’une photo peinte : pelouse, hautes herbes, pins, lac, ciel ; le bleu qui teinte tout comme un filtre s’éclaircit de façon seulement perceptible par l’arrivée des autres couleurs ; le lac devient gris clair, la pelouse prend peu à peu un vert presque fluo. On entend ensuite une grive. Le ciel blanchit. L’aube est proche.
Le vieil homme décroche alors le combiné du téléphone et en tire calmement l’antenne télescopique. Il compose un numéro ; après un temps, sans détacher les yeux du paysage, il dit :
Lucy, c’est moi.
Puis sans attendre :
Je t’appelle pour te dire que je vais bientôt mourir.
Presque aussitôt il raccroche. Les deux corneilles se poursuivent dans la lumière encore horizontale, lançant des notes brèves vers les rives.
Dans la demi-heure qui suit, il répète l’opération. Il dit :
William, c’est moi.
Et il réitère l’annonce, toujours aussi calme et immobile, la tête appuyée sur le dossier du fauteuil.

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Usine abandonnée à Detroit (Michigan).

Deux ans après le passionnant « Les états et empires du lotissement Grand Siècle », le nouveau roman de Fanny Taillandier, qui paraît ces jours-ci dans la collection Fiction & Cie du Seuil, est à nouveau, à bien des égards paradoxaux, un exercice endiablé d’archéologie fictionnelle, et pas du tout uniquement dans la mesure où le parcours du futur pilote kamikaze Mohammed Atta emprunte les voies détournées de l’architecture et de l’urbanisme, des pyramides de Gizeh jusqu’aux tours jumelles de Manhattan. Si les résonances et les foisonnements sont ici puissants et nombreux, en pourtant à peine 250 pages, c’est bien qu’écrire aujourd’hui à propos du 11 septembre 2001 sans que l’exercice ne se révèle par trop vain supposait un grand talent et une formidable mobilisation de ressources, de synthèses et d’inventivité : des calculs actuariels du « Roman américain » d’Antoine Bello aux savantes analyses financières mathématisées du « Das Kapital » de Viken Berberian ou du « Aujourd’hui l’abîme » de Jérôme Baccelli, de l’impitoyable mise en perspective socio-philosophique de la « Théorie du drone » de Grégoire Chamayou aux pérégrinations de la « Zone Autonome Temporaire » de Hakim Bey, des rapports officiels de la CIA aux notes diplomatiques et économiques des Républicains américains – incarnés notamment ici par la famille Bush et ses entourages -, des écrans cathodiques multipliés à l’infini ou presque du « Crash » d’Alex Jestaire aux ascenseurs hautement symboliques de « L’intuitionniste » de Colson Whitehead, du « Storytelling » de Christian Salmon ou de ses antidotes nécessaires explicités dans le « Nouvel épique italien » des Wu Ming aux mises en scène savoureuses et néanmoins atrocement sérieuses du « Reality Show » de Larry Beinhart, de la géographie fatalement guerrière des « Paysages politiques » d’Yves Lacoste aux rhizomes de Gilles Deleuze et aux surveillances de Michel Foucault, du « Black Hawk Down » de Ridkey Scott au « World Trade Center » d’Oliver Stone, Fanny Taillandier impressionne la lectrice ou le lecteur par la facilité apparente et la justesse affolante avec laquelle elle organise sa convergence des trajectoires.

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Tour de contrôle, Logan Airport (Boston)

De la photo de famille dans les mains de l’Agent spécial au film catastrophe sur les télés du monde, d’un matin à l’autre, de la grande pyramide de pierre jaune à l’énorme amas de décombres fumants : en bonne logique, n’importe quelle seconde donnée de la vie de Mohammed Atta depuis sa naissance doit receler une partie de cause de sa présence dans le Boeing, jusqu’à un caprice de gosse sur un parking, jusqu’à la vanille synthétique qui parfume la Cortina du docteur Atta, jusqu’à cette saynète un peu gênante comme toujours les familles vues de l’extérieur. Car les causes infimes produisent, au fur et à mesure, de plus en plus d’effets, croisent des chemins de plus en plus divergents, rencontrent d’autres suites de causalités qui s’ignoraient jusqu’alors. Cela s’appelle le chaos.

Le plus saisissant toutefois ici est sans doute le tour de force qui a permis à Fanny Taillandier, disposant d’un matériau à la mesure du cataclysme qui forme le sujet apparent de son roman, de savoir incarner la grande Histoire dans l’intime et dans l’humain, sans aucune affèterie, disposant ses cartes et ses territoires, à travers ses personnages disjoints et nécessaires, au service de deux maîtres-mots qui font la puissance littéraire de « Par les écrans du monde » : anticipation et récit. C’est en traquant la valeur de ces notions, les nécessités qu’elles recouvrent, incarnent ou mobilisent, que le roman contribue de manière décisive à une confrontation de la réalité et de la fiction, et à une tentative fort aboutie de mise en scène de ce contemporain-là. Et comme une prime et un clin d’œil indispensable, il y a même au détour d’un paragraphe le retour solennel du parpaing,  héros secret du roman précédent.

On peut lire ici le très intéressant entretien de l’autrice avec Johan Faerber dans Diacritik.

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® Hermance Triay / Seuil

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