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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Briseurs de grève » (Valerio Evangelisti)

Racontée d’un grand souffle au ras du terrain, dans le regard d’un idiot utile, la mise au pas méthodique du mouvement ouvrier américain entre 1880 et 1920, par la violence, la corruption et la complicité étatique à travers ce qui deviendra le F.B.I. Une épopée sordide et vitale.

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Briseurs

Robert William Coates restait à l’écart, un peu hébété, en tenant le mousqueton Enfield 1861 par le canon. Qui sait s’il allait devoir l’utiliser. Il espérait que non : il craignait qu’il lui explosât entre les mains. L’armement distribué par le Comité de salut public était loin d’être ce qu’il y avait de meilleur. Les fusils de chasse et les revolvers d’avant la première guerre civile foisonnaient. Les patrons se montraient avares, même quand il s’agissait de se défendre.
Ceux qui possédaient des armes plus modernes ne faisaient guère preuve de bonne volonté non plus. Quelques minutes plus tôt, un des rebelles avait galopé vers les nids de mitrailleuses Gatling en tirant comme un fou. On aurait dit un peut cow-boy à la peau très foncée, sans doute un Mexicain. Derrière lui se tenait une fille aux cheveux courts. Pris de surprise, les soldats du 23e régiment d’infanterie n’avaient pas réagi avec la rapidité nécessaire. Le fugitif à cheval avait sauté par-dessus leurs sacs de sable et avait disparu dans un nuage de poussière.
Heureusement, les autres insurgés ne semblaient pas aussi courageux. Ils se pressaient devant le Schuler’s Hall, sans montrer la moindre intention de réagir? De l’édifice, sous un grand drapeau américain et un grand drapeau rouge, pendaient les banderoles de ce que l’on avait appelé « la Commune de Saint-Louis ». L’une d’elles, du Workingmen’s Party of the United States, tendue entre deux colonnes de l’immeuble à trois étages, annonçait la prise du pouvoir de la classe ouvrière et des journaliers. « La Commune », c’est ce qu’écrivaient les journaux locaux furieux, en mémoire de ce qui s’était déroulé en France en 1871.
En cette fin de printemps et ce début d’été 1877, d’autres Communes avaient vu le jour à Chicago, New York, dans de nombreuses localités. Sous la pression d’une grève générale des cheminots, les travailleurs, toutes catégories confondues, avaient décidé de s’emparer du commandement de leurs lieux de souffrance. Ils réclamaient la journée de travail de huit heures.
« On meurt de chaud, dit Coates à un milicien à côté de lui qui transpirait aussi beaucoup. Quand vont-ils se décider à déclencher l’attaque ?
– Garde ton calme, gamin », répondit son interlocuteur, un homme massif et moustachu.
Il portait pardessus et chapeau melon, comme une bonne partie de ceux qui n’étaient pas en uniforme.
« Où t’ont-ils recruté ? Dans un jardin d’enfants ? »
Profondément vexé par cette allusion à son jeune âge, Coates ne répondit pas. Il est vrai qu’il n’avait que quatorze ans, mais si on lui avait donné un fusil, ça voulait bien dire qu’on avait besoin de lui. D’ailleurs, sur les trains de la compagnie du général James Harrison Wilson, où il avait d’abord été homme à tout faire, puis apprenti freineur et enfin mécanicien, il avait trimé bien plus que le bourgeois qui le traitait en ce moment de gamin. Le même Wilson l’avait remarqué et engagé dans les bureaux de la compagnie St Louis and Southeastern Railroad, pour le service courrier. Jusqu’à l’avant-veille où il lui avait mis entre les mains un Enfield vieillot, mais qui fonctionnait encore.
« Je compte sur toi, lui avait-il dit. Au St Louis Gun Club ils t’enseigneront comment utiliser cette arme contre les pires canailles de la ville. Avec un peu d’intelligence, tu apprendras tout de suite. Fais-en un bon usage au moment venu.
Ces paroles, prononcées par un héros de la guerre civile, promu général par Sherman en personne, avaient flatté Coates au point de le faire rougir. Maintenant il était prêt à tout – y compris à supporter la chaleur et les taquineries des collègues plus âgés – pour revoir un sourire sur le visage bienveillant de Wilson, le magnat le plus généreux et le plus paternel d’Amérique.

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Publié en 2003, « Anthracite » racontait notamment comment, du mythe commode de la Frontière américaine, émergeaient entre 1870 et 1877 les premiers grands barons-voleurs, pères fondateurs du débridé et dominateur capitalisme américain, avec leurs hordes dédiées de pistoleros, bientôt encadrées au sein d’agences de détectives ayant pignon sur rue. Fermant le mini-cycle du « Métal hurlant », inscrit de plain-pied dans le fantastique biscornu, à travers le personnage du tueur à gages et à objectifs personnels Pantera, versé dans les arts magiques du vaudou mexicain, il se rattachait pleinement à la veine hybride entre genres littéraires qu’affectionne tout particulièrement le créateur de la vaste et brûlante saga « Nicolas Eymerich, inquisiteur ».

Publié en 2004, « Nous ne sommes rien, soyons tout ! » enjambait cinquante ans des histoires parallèles du capitalisme financiaro-industriel et du mouvement ouvrier américains, pour nous proposer de plonger dans les longs soubresauts d’agonie, entre 1919 et 1960, d’un syndicalisme de combat, gangrené au fil du temps par les abandons et les fatigues, par la suprême adaptabilité de l’adversaire nanti et avide, et peut-être surtout par les tactiques véritablement guerrières déployées par le patronat avec la complicité des pouvoirs publics, en matière d’infiltration, de corruption et de promotion de syndicats « jaunes » favorables avant tout aux intérêts des propriétaires, soubresauts matérialisés par un cheminement aux côtés de l’abject personnage créé pour l’occasion, le fort pourri Eduardo Lombardo.

Publié en 2012, longtemps retardé par le cancer qui occupa fâcheusement Valerio Evangelisti en 2009 et 2010, enfin traduit en français en novembre 2020, par Paola de Luca et Gisèle Toulouzan chez Libertalia, « Briseurs de grève », pièce maîtresse de ce grand dispositif historique, avec ses 500 pages et ses abondantes notes bibliographiques, comble avec détermination le vaste espace qui séparait 1877 de 1919, en nous offrant de cheminer quarante ans aux côtés de Robert William Coates, ouvrier pauvre, malsain et réactionnaire, devenu, très jeune, infiltrateur professionnel, rémunéré par le patronat et par ses agences de détectives (jusqu’à ce que certaines d’entre elles donnent naissance au très officiel F.B.I.), et dont la vie décharnée, sordide et alcoolisée constitue le fil rouge de ce récit d’une lutte sans merci, conduite avec patience et ressources financières, contre les tentatives des ouvriers et des démunis pour obtenir davantage que le mépris et les miettes des possédants, et tout particulièrement contre l’I.W.W. (le grand syndicat unitaire, la « One Big Union » du titre original italien de l’ouvrage »).

« Bob, tu vas devoir redevenir cheminot. J’espère que ça ne te dérange pas.
– Oh non, monsieur Furlong, répondit Robert Coates, un peu surpris. Je pense que M. Wilson me reprendra volontiers. »
C’était le 5 février 1884, une journée très froide dans tout le Missouri. Il y avait encore des traces de neige sale aux bords des trottoirs couverts de flaques. Depuis un an, Robert William Coates travaillait à temps plein pour la Furlong Detective Agency – dont le siège central était à Saint-Louis -, après un très long apprentissage, en accord avec son vieux patron, James Harrison Wilson. Celui-ci l’avait utilisé comme homme à tout faire dans la compagnie de chemins de fer dont il était propriétaire, lui laissant du temps libre pour qu’il apprenne l’art de l’investigation auprès de Furlong, son ancien frère d’armes dans l’armée nordiste. Enfin, à l’âge de vingt ans, Bob avait définitivement quitté la St Louis and Southeastern Railroad pour devenir détective.
Furlong esquissa un sourire.
« Il ne s’agit pas du bon Wilson, mais de quelqu’un de plus important. Jay Gould en personne. Tu as dû en entendre parler. »
Bob tressaillit. Nul n’ignorait qui était Jason Gould, dit « Jay ». Le patron du réseau ferroviaire le plus étendu du Midwest, y compris l’Union Pacific et la Missouri Pacific Railroad. Un maître des communications grâce au système télégraphique de la Western Union. Souvent accusé d’escroqueries et de spéculations, il avait même été arrêté au Canada et avait causé un incident diplomatique avec les États-Unis. Résolument soutenu par l’ex-président Ulysses Grant et défini par le leader socialiste européen comme une « pieuvre », c’était en somme un grand homme.

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Comme ses amis du collectif Wu Ming, et selon la formalisation souple adoptée par le New Italian Epic dont il fait de facto partie, Valerio Evangelisti excelle dans le maniement d’impressionnantes masses de documentation qu’il transforme ensuite en une authentique narration romanesque, apte à rendre au peuple des lectrices et des lecteurs les éléments d’Histoire et les récits occultés par les vainqueurs. En exhumant cette vision d’ensemble, quand bien même elle est traitée au ras du triste destin d’un protagoniste particulier, parmi les matériaux de l’une des plus sanglantes luttes contre les ouvriers jamais menées dans l’histoire mondiale, sur cinquante ans, rappelée aussi notamment (en dehors du formidable travail d’historien d’Howard Zinn), jadis ou aujourd’hui, par le Frank Harris de « La bombe » ou le Theo Hakola de « La route du sang », il pratique à merveille l’usage du roman historique en anachronisme créatif, pour nous rappeler encore, s’il en était besoin, à quel point l’avidité capitaliste est un adversaire redoutable, et à quel point la défaite guette les forces de justice sociale dès lors qu’elles se laissent aller à la désunion et à la fragmentation.

Tandis que Bob prenait place à côté de Frank O’Hagan, l’Ouvrier digne s’éclaircit la voix :
« Il y a un message du Grand Maître ouvrier Powderly. Quelqu’un l’a informé de notre intention d’organiser une grève contre Jay Gould et ses chemins de fer. Powderly dit que notre but n’est pas de rivaliser avec les syndicats de métier qui surgissent un peu partout. Les Knights of Labor doivent porter la classe ouvrière au commandement par l’éducation et la coopération. C’est par les coopératives que la société future sera fondée. À la différence des syndicats, nous réunissons des prolétaires de toutes sortes, sans question de race, de spécialisation, de sexe ni de nationalité. Nous ne pouvons pas, dit le Grand Maître, mettre à mal notre projet en organisant une quelconque grève. Sûrement promise à la défaite. »
Quelqu’un se leva dans l’assistance. Il était beaucoup mieux vêtu que les autres participants : pardessus de bon tissu, cravate, chemise impeccable et gilet orange. Il portait des moustaches et une barbiche grisonnante. Bob Coates savait qui il était : Furlong lui avait montré sa photo. Il s’agissait de Joseph R. Buchanan. Le journaliste engagé par l’assemblée 3218 pour mener d’éventuelles actions de lutte.
« Ouvrier digne, je demande à prendre la parole.
– Permission accordée, mon frère. »
Buchanan bomba le torse, sans doute pour raffermir sa voix.
« Le Grand Maître est de plus en plus vague et théorique. Qu’est-ce qui pourrait nous amener à un changement social ? Les coopératives qu’il préconise ? Les rares que nous avons créées se sont bien installées dans la société actuelle et partagent les valeurs du capitalisme. »
Il parlait d’un ton bas mais sec et efficace.
« Les Knights of Labor ont un avantage sur les syndicats de la Federation of United Trades, nous regroupons des ouvriers de toutes catégories. Qui, hormis nous, pourrait mettre la Missouri Pacific à genoux ? »
Dans l’assistance, il y eut de nombreux signes de consentement. Malgré cela, un homme d’un certain âge, maigre comme un clou, objecta :
« Ce n’est pas pour cela que nous sommes nés. »
Buchanan se tourna dans sa direction.
« Et pour quoi alors ? Souvenez-vous de votre devise : un tort fait à l’un d’entre nous est un tort pour tous. Si Gould réduit impunément les salaires déjà misérables, qu’adviendra-t-il pour les autres travailleurs ? N’est-ce pas le moment de les appeler à se rassembler et à donner l’exemple ? »

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