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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « L’Évangile selon Myriam » (Ketty Steward)

Fable à tiroirs et melting pot décisif de mythologies et de croyances réputées indispensables à la survie du peuple religieux, un redoutable roman d’humour sérieux pour écouter différemment les récits prétendant structurer nos visions du monde.

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Confinés dans les interstices laissés libres par la puissante Babylone, les membres de l’Église des Derniers Temps (qui, attention, malgré l’apparente familiarité de leur nom, ne sont pas les Saints des Derniers Jours) survivent dans l’extrême discrétion, dans ce monde qui pourrait être post-apocalyptique, mais qui pourrait tout aussi bien être une simple poursuite naturelle de la pente, par la main réputée invisible du marché, des inégalités contemporaines criantes entre les plus riches (avec leurs cohortes de mercenaires et d’aspirants intégrés) et les plus pauvres (avec la masse de celles et ceux pouvant tomber et les rejoindre à tout instant). Toujours est-il que dans leur vie itinérante parfois si proche de la fuite pure et simple, ces croyants ont perdu l’écrit, ne disposant plus en guise de culture commune intellectuelle que de fragments dépareilllés de Bibles et de récits transmis plus ou moins soigneusement le soir à la veillée.

Mais voici que se lève Myriam, fille de prédicateur fameux mais côtoyant d’un peu trop près peut-être certaines opinions jugées ici hérétiques, fille au tempérament rebelle, peu douée – dit-on – pour les tâches vitales de chimie ou de mécanique, de culture des champignons ou de cuisine, mais miraculeusement particulièrement apte – visiblement – pour entreprendre, à la demande expresse – fût-ce par le truchement d’intermédiaires – de Dieu, la reconstitution d’un corpus écrit pour son peuple discutablement élu. Ce sera donc l’Évangile selon Myriam.

Malgré la conscience aiguë de mon indignité, je ne puis garder le silence sur ce dont je fus témoin. L’Esprit me pousse à clamer ma foi ainsi que ma conviction d’avoir eu part à des mystères et à des miracles qui surpassent ce que je suis, ce que nous sommes.
J’ai suivi Myriam, dès le début de son ministère, et, avec quelques autres sœurs et frères, nous l’avons assistée dans son œuvre de restauration de la Sainte Parole.
Hélas, il fallait que sa chair nous soit enlevée pour notre propre édification et la poursuite de sa mission. Nous l’acceptons, de la même façon que nous nous sommes soumis à la bénédiction et avons consenti à l’honneur d’être les premiers disciples.
Ainsi parla Myriam, messagère de l’Éternel, au dernier matin de sa vie :

« Nous y voilà.
Vous entendez me faire taire ?
Lune après lune, j’ai vu s’épaissir le livre des récits. J’ai partagé, avec tous, les histoires du passé, au fur et à mesure qu’il m’était donné de les retrouver.
J’ai consigné ces vérités afin de renforcer notre cohésion.
Mais aujourd’hui, vous n’en voulez plus. Vous doutez de moi ?
Mon père n’est toujours pas revenu de ce voyage où vous l’avez envoyé, ainsi pourrais-je, moi aussi, douter de vous.
N’avez-vous pas seulement cherché à vous libérer de sa présence ?
N’avez-vous pas tenté de vous défaire de son franc-parler, du regard accusateur qu’il portait sur vos compromissions ?
L’Esprit qui l’a désigné pour sa mission est le même qui me confia mon ministère.
« J’existerai par ta parole, car ta parole est la vérité. »
De quelle façon espérez-vous justifier le crime que vous projetez de commettre ?
Vous me reprochez de dénaturer la Sainte Parole de Dieu, sans être capables de m’indiquer en quoi, sans avoir un texte à m’opposer, sans autre argument que le malaise que vous ressentez en ma présence.
Faites de moi ce que vous devez, car cela aussi est déjà écrit.
En vérité, je vous le dis, ce qui passera par le feu en ressortira sanctifié. Quant à vous, jeûnez, priez, méditez et sondez vos cœurs, car ce n’est pas l’amour qui vous anime. »

Tête haute, malgré ses liens, Myriam était libre.
Plus libre que ses accusateurs.
Exempte du moindre tourment et de toute culpabilité.

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On sait depuis son magnifique roman autobiographique (« Noir sur blanc », 2012) à quel point Ketty Steward connaît de l’intérieur le phénomène religieux, pour avoir été rudement exposée, dans sa prime jeunesse, à quelques-uns des pires travers et perversités des croyances ritualisées, aveuglantes et masquantes. On sait aussi depuis les redoutables « Confessions d’une séancière » (2018) comme elle sait saisir un conte traditionnel, le réécrire, le re-poétiser et en sublimer le potentiel de surprise et de subversion. Quel bonheur alors de voir maintenant converger ces deux lignes de force de son travail, avec cet « Évangile selon Myriam » paru chez Mnémos en octobre 2021, en imaginant la re-création des mythes fondateurs d’une religion chrétienne (mais d’autres candidates auraient sans doute été possibles, avec d’autres corpus de textes « sacrés » à malaxer) ayant été partiellement atomisée, et devant faire renaître ses écrits fondateurs de leurs cendres, pour le meilleur et pour le pire. La joie redouble lorsqu’apparaît manifeste le parti pris de l’autrice, forte de sa maîtrise des codes, des motifs et des historiques science-fictifs (que l’on songe à ses belles nouvelles de « Connexions interrompues«  ou à celles, plus récentes, figurant par exemple dans les anthologies « Au bal des actifs – Demain le travail«  ou « Sauve qui peut – Demain la santé« ), d’inscrire cette quête langagière et sémiologique sous le signe du savoir disparu et du savoir à retrouver – aux risques majeurs et savoureux des bifurcations interprétatives – comme l’avaient imaginé les pionniers Walter Miller Jr. (« Un cantique pour Leibowitz« , 1959) et Russell Hoban (« Enig Marcheur« , 1980).

Ketty Steward n’utilise pas la même forme de malice théologique que le James Morrow de « La trilogie de Jéhovah«  ou de « Lazare attend« , ni la même forme de réécriture directe que l’Angela Carter de « La compagnie des loups« , mais englobe et subsume leurs possibilités à sa manière bien particulière désormais. En convoquant le Créateur et Lucifer (mais aussi l’exceptionnel Alphonse – dont on vous laissera découvrir la noirceur toute spécifique et le lien indéniable qu’il établit avec les analyses langagières performatives, aussi, de Sandra Lucbert dans « Le ministère des contes publics« , justement), la Belle au Bois Dormant et Adam, Caïn, Abel et le Petit Poucet, Jacob, Ésaü et l’Ogre, Jonas et Cendrillon, Jésus, Marthe, Marie et Lazare aux côtés de Martin Guerre, le Petit Chaperon rouge et l’empereur Huángdì, sept chevreaux, un loup rusé et un vilain petit canard, Salomon et une peau d’âne, et bien d’autres, mais en les inscrivant sous la souple férule de citations récupérées de Milan Kundera, de Stefan Zweig et de Michael Jackson, l’autrice révolutionne avec un considérable humour sérieux la manière dont se construisent les mythes, la manière dont ils se structurent en corpus plus ou moins cohérent mais en tout cas toujours opératoire, pour le meilleur et pour le pire, et la manière dont les récits populaires partagés en systèmes flous de croyances peuvent émanciper ou contraindre, selon l’idéologie qui les sous-tend, consciemment ou non – rejoignant d’ailleurs les résonances sourdes du « New Italian Epic«  chers aux Wu Ming et à Valerio Evangelisti. Leçon flamboyante de poésie et leçon discrète de science politique historique, à moins que ce ne soit le contraire, « L’Évangile selon Myriam » est de ces redoutables livres-jeux qui peuvent transformer secrètement votre propre façon de regarder le monde et d’écouter les récits qui luttent pour le structurer.

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Au commencement régnaient ténèbres, chaos et confusion.
Dieu, dont l’esprit flottait au-dessus des eaux stagnantes emplies de créatures aveugles, décida soudain d’apporter à l’univers lumière et compréhension, parole et organisation.
Cette révolution, nous la revivons quelquefois à titre collectif ou individuel en passant du doute à la vérité, de l’indéfini aux objectifs clairs et du brouillamini à l’ordre.
Comment savoir où nous allons quand nous ignorons ce que nous sommes ?
La Parole de Dieu nous apprend que tout ce qui existe a eu un commencement : la Terre que nous foulons et qui nous nourrit péniblement, mais aussi le verbe, la pensée et ces narrations qui nous aident à appréhender ce qui vient.
Nous expérimenterons très tôt notre besoin de faire des liens entre les bribes de perceptions et de doter d’un sens plus global notre vie qui a eu également un commencement.
« Tout ce qui a un début a une fin », disait souvent mon père.
Dans ma naïveté, j’entendais « commencement » et « terminaison » sans discerner, juste en dessous, l’autre signification de son assertion. Tout ce qui entre en mouvement a un objectif, une fin, un principe d’ordonnancement qui lui donne une raison qui nous est accessible.
Tout ce qui est amené à prendre place dans nos récits doit y jouer un rôle plus ou moins explicite.
Ce qui nous apparaît nébuleux ne l’est que temporairement, en attente de l’éclairage qui nous le révélera ; en attente de la mise en relation qui en fera jaillir le sens.
Nous, Communauté des Derniers Saints, nous nous donnons une date de naissance, un début, mais quel est notre commencement ?
Vers quoi tendons-nous qui puisse se formuler ? Quelle est la fin de nos tribulations, qui sera aussi leur achèvement, le dessein de notre voyage ?
Enfant, j’ai beaucoup entendu parler de ce qui n’avait pas convenu.
J’ai appris le récit de la fuite de nos parents vers des cieux plus favorables. Je n’ai pas oublié les descriptions de Babylone, la société déliquescente qui a chassé ceux qui nous précédèrent. Je sais encore ce qu’ils abandonnaient, seulement, je me demande s’il n’est pas temps, après avoir renoncé au pire, de construire un ailleurs, autre sinon supérieur, et de dessiner pour demain une destination plausible.
Ne plus se contenter de se déclarer contre Babylone, mais créer et actionner un moteur, enfin positif, un destin autoporté, délivré de ce qui fut.
Mes amis, mes sœurs et frères, le désordre et le brouillard rendent illisible notre feuille de route mais nous possédons, dans nos bagages, dans nos souvenirs et dans nos rêves, de quoi bâtir notre propre horizon. Nous détenons, éparses, toutes les pièces de notre puzzle collectif.
L’Esprit m’a montré une ligne, un sentier à peine marqué, dans les hautes herbes du savoir. Laissez-moi être votre guide dans le défrichage méthodique qui me paraît indispensable.
Aidez-moi à ouvrir la voie pour nous et pour ceux qui suivront.
Tout est déjà là, latent.
Tout est déjà là, stagnant,
n’attendant que la mise en mots, la mise en mouvement et le commencement.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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