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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « L’Italie en jaune et noir » (Maria Pia De Paulis-Dalembert)

Les actes vivifiants d’un colloque de 2008 sur le roman noir et le polar contemporains en Italie.

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Publié en 2010 par les Presses Sorbonne Nouvelle, sous-titré « La littérature policière de 1990 à nos jours », « L’Italie en jaune et noir » est le compte-rendu du vivifiant colloque tenu en octobre 2008 à la Maison d’Italie de la Cité Universitaire de Paris, sous l’égide de l’université Paris III, regroupant de nombreux étudiants et chercheurs, en présence de l’écrivain Carlo Lucarelli.

Particularité notable de ces actes, quatre articles (sur les quinze du recueil) y restent dans leur italien d’origine, sans traduction, et, ma connaissance de la langue étant ce qu’elle est, je n’en ai pratiqué qu’une lecture assez diagonale : ceux d’Andrea Inglese (à propos de l’imagination du Mal chez Roberto Saviano), d’Elisabetta Baccheretti (à propos du concept particulier de roman noir qui se dégage de l’évolution thématique et technique au fil des romans de Carlo Lucarelli), de Luigi Bernardi (le seul à porter sur l’état actuel du genre un regard critique et désenchanté, opposant un nombre appréciable d’auteurs essentiels mais en réalité minoritaires à une meute de faiseurs et d’imitateurs qui décrédibilisent toute démarche d’ensemble – constat contre lequel Carlo Lucarelli s’élève vivement, même si c’est avec humour, dans la discussion finale) et de Luca Crovi (traitant habilement de l’évolution thématique historique de l’ensemble du genre entre les débuts du Gruppo 13 et le succès des – quasiment – legal thrillers de Gianrico Carofiglio), auxquels il faut ajouter la retranscription de la discussion publique avec Carlo Lucarelli.

Je ne mentionnerai également que pour mémoire deux articles nettement en-dessous du niveau d’ensemble, et ainsi très dispensables, celui d’Élisabeth Kertesz-Vial (« La forme et le fond : écritures du roman policier italien 1999-2008 »), article qui souffre de naïveté culturelle, d’un corpus de lectures étique et de généralisations largement abusives à partir d’exemples épars et peu nombreux, ainsi que, dans une moindre mesure, celui de Denis Ferraris (« La caractérisation du détective récurrent dans le roman noir italien contemporain ») qui ne parvient guère à convaincre de quoi que ce soit, du fait d’une approche comparatiste louable mais beaucoup trop étroite (l’enquêteur italien contemporain vs. le privé hard-boiled américain des années 1940 – ratant fatalement l’évolution d’une figure littéraire et politique dans le monde entier depuis 1950, évolution ne devant le plus souvent pas grand-chose aux spécificités italiennes qu’il s’efforce hélas de démontrer).

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Les fondateurs du Gruppo 13 en 1990

Depuis 1990, le genre policier a, par une rupture dialectique avec sa tradition récente, remis au goût du jour le plaisir de l’écriture d’investigation en la dédouanant de la « blanche » et modifié, grâce à une composition plus littéraire, sa perception par le public. Le travail accompli sur les ressorts du système scripturaire d’enquête, notamment sur les problèmes traités et les enjeux supportés, lui a permis de s’affranchir de la catégorisation méprisante de (sous)-paralittérature ou littérature de gare. Tout en restant ancrée dans la tradition d’une production grand public, héritage du feuilleton populaire, le polar a retrouvé un nouveau souffle. Il a dépassé l’étiquette de giallo, en la complexifiant, pour parvenir à la catégorie plus hybride de noir, terme français utilisé, dans sa fonction de substantif, pour indiquer une narration aux traits distincts du roman traditionnel. (Maria Pia De Paulis-Dalembert, « Introduction »)

Trois articles ont ici surtout valeur de témoignage (de qualité), celui d’une ouverture de la réflexion à d’autres médias qui ne soient pas exclusivement ceux du roman (ou de la nouvelle) : celui de Dominique Budor sur la bande dessinée d’investigation (« Quand le Graphic Journalism fait la « chronique noire » de l’Italie d’hier et d’aujourd’hui »), celui de Jacopo Chessa sur l’influence déterminante du genre policier (et sur les modifications qu’il y subit néanmoins) à l’écran (« Évidences du mystère. Le polar au cinéma et à la télévision, entre histoire et genre littéraire »), et celui de Myriam Tanant sur le sort du genre au théâtre, qui se contente hélas de l’analyse – fort pertinente au demeurant – de deux œuvres (« Le théâtre à l’épreuve du « noir » : Natura morta in un fosso de Fausto Paravidino et Tenco a tempo di Tango de Carlo Lucarelli »).

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Ainsi, si l’on met une dernière fois de côté un article, celui de Barbara Meazzi, « Les romans à voix multiples et l’expérience de Tribú« , réellement intéressant mais ne faisant qu’effleurer l’importante question de l’écriture collective en matière de noir ou de néo-noir, le cœur vibrant de l’ouvrage, qui en justifie à lui seul la lecture, se compose pour moi de cinq contributions.

Deux sont carrément brillantes.

Celle de Laura Gatti (« Le récit comme moyen d’enquête au cœur du réel : Gomorra« ) saisit en profondeur les spécificités du travail de Roberto Saviano en décortiquant intelligemment son « Gomorra ».

Celle de Sarah Amrani («  »L’impossibilité » du roman policier : criminalisation de la fonction policière après Gênes 2001″), parodiant joliment la phrase d’Adorno après la deuxième guerre mondiale et reprenant celle d’Andrea Camilleri lui-même, à propos de Gênes, dès 2002, se penche avec finesse sur les conséquences politiques et littéraires de la répression inique, infâme, lors de ce sommet du G8, à travers les textes de Massimo Carlotto (« Le maître des nœuds »), de Sandrone Dazieri (« Le Blues de Sandrone ») et de Stefano Tassinari (« Les marques sur la peau »), ainsi que, naturellement, celle des enquêtes de Salvo Montalbano qu’Andrea Camilleri y relie directement (« Le tour de la bouée »). Hors genre, l’autrice aurait d’ailleurs pu sans problèmes inclure dans sa réflexion l’excellent Roberto Ferrucci (« Ça change quoi ») et le constat désenchanté (à l’époque) des Wu Ming.

Le thème de la force publique et de sa mission disciplinaire y reconduit dans tous les cas à la question de l’exercice du pouvoir et du mode de gouvernement, certes, mais aussi à un questionnement sur les motivations psychologiques des actes de violence, aux traumatismes particuliers de l’Histoire italienne contemporaine et en définitive à une remise en cause de la légitimité des fondements juridiques naturels et positifs de l’autorité incarnée par l’État et ses instances. Quel ordre souhaite-on maintenir dans une société où le droit d’exception du recours à la violence policière s’applique régulièrement, où l’autorité s’impose par « un mode ancien d’exercice de la souveraineté, l’atteinte au corps », où la loi est littéralement celle du plus fort et où la force – non plus seulement symbolique – devient seule loi ? Comment faire la justice quand la confiance en l’État et en ses agents, ainsi que dans les structures sociales n’existe plus, sinon en se faisant justice ? Ce sont les questions posées en substance. Les frontières définissant traditionnellement dans le genre policier à l’italienne le bien et le mal, l’ordre et le désordre, la justice et la vengeance sont résolument et sciemment bouleversées dans Le maître des nœuds, Le Blues de Sandrone et Les marques sur la peau. Les répercussions du G8 génois sur un plan anthropologique et structurel y sont sensibles. La réaction provocatrice de Pasolini à l’encontre des manifestants de  1968 et ses mots bienveillants à l’égard des policiers y sont définitivement obsolètes puisque les termes de la proposition sont ici renversés. Si pour les mouvements à l’origine des manifestations de contestation du G8 « un autre monde est possible », pour Carlotto, Dazieri et Tassinari une autre forme d’engagement à travers le roman policier italien est désormais requise. (Sarah Amrani«  »L’impossibilité » du roman policier : criminalisation de la fonction policière après Gênes 2001″)

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Une autre est captivante : Maria Pia De Paulis-Dalembert (« L’Italie du XXe siècle et ses mystères »), comme elle l’avait esquissé dans son excellente « Introduction », relie avec brio des fils souvent détricotés pour établir une relation forte et indiscutable entre une certaine écriture noire et une véritable histoire indicielle, digne par bien des aspects du travail de Carlo Ginzburg et de sa mise en perspective sociologique chez Luc Boltanski. Et ce sont par ces angles de lecture que l’on comprend sans doute mieux la proximité intellectuelle qui peut relier en France, pour ne citer qu’eux, Serge Quadruppani, Dominique Manotti ou Jean-Hugues Oppel à ce fleuve souterrain du jaune et noir italien.

Concernant les nombreux faits non élucidés, il demeure une donnée claire : l’histoire du XXe siècle alimente une « memoria non condivisa » (expression chère à Stefano Tassinari) et la persistance des clichés. Ce hiatus, à l’origine de la lecture « in chiave gialla » de l’histoire récente, a permis au polar de se l’approprier. Dans le glissement des faits réels du récit objectif et indiciaire de l’historiographie à celui du roman, il s’est créé une contamination de plans d’écriture et de perception qui a brouillé les frontières génériques et le rôle de la narration. Jacques Rancière déclare à juste titre la fin de la séparation entre histoire et fiction et la fin du principe de vraisemblance car la vérité est inscrite dans les choses elles-mêmes. Dans le roman policier « a impianto storico », l’histoire revisitée ou inventée est plus vraie que la vraie histoire. Il se pose dès lors les questions suivantes : de quelle manière un auteur de polars traite-t-il la matière historique ? Quel est le seuil de démarcation entre faits divers, réinvention et interprétation d’une matière préexistante ? Quel est le choix éthique de l’auteur quant à l’agencement narratif et à la réception qu’il en attend du lecteur ? En s’appropriant l’histoire, il la réinvente pour créer une identité absente. Le roman sert à revitaliser la mémoire collective pour conjurer l’oubli. En ce sens, il indique une direction herméneutique quant aux vides et aux non-dits de l’historiographie. L’invention romanesque, en créant une mythologie à l’intention du grand public, permet à l’histoire de sortir du domaine des spécialistes. (Maria Pia De Paulis-Dalembert« L’Italie du XXe siècle et ses mystères »)

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Les deux dernières sont à la fois passionnantes, indispensables et quelque peu paradoxales, puisqu’elles donnent la parole, ce qui est fort rare en la matière – universitaire et para-universitaire, à deux passeurs de haute volée qui détaillent de larges pans de leur approche éditoriale, en français, du noir et du jaune italiens.

Serge Quadruppani (« Le roman noir de la maison Métailié ») s’appuie avec force sur la belle tentative de spéculation critique des Wu Ming (« New Italian Epic – Le nouvel épique italien ») pour présenter la cohérence d’une écriture contemporaine pourtant incroyablement ramifiée et d’une démarche éditoriale puissante qui donne ainsi à lire, entre beaucoup d’autres, Carlo Lucarelli, Gioacchino Criaco, Massimo Carlotto, Giuseppe Genna, les Wu Ming, ou encore Valerio Evangelisti.

Patrick Raynal («  »Série Noire », « La Noire » et autres collections : stratégie éditoriale dans le choix du polar italien »), de son côté, réalise un remarquable effort pour relier son travail de popularisation du noir italien à celui effectué pour d’autres domaines dits « nationaux », rejoignant ainsi totalement Serge Quadruppani dans l’appréciation de courants souterrains qui, pour être ancrés dans des territoires, les dépassent largement. Il illustre son propos en se penchant sur des cas qu’il connaît particulièrement bien, notamment ceux de Simona Vinci et de Carlo Lucarelli.

Par ce retour à une intrigue enracinée dans l’histoire passée ou récente, cette littérature au souffle épique donne à voir le présent en le recontextualisant dans les raisons du passé. À notre avis, les années soixante-dix et la Résistance forment deux trous dans la connaissance du passé récent de l’Italie. Le polar, au-delà de ses nuances le faisant pencher tantôt vers le roman policier tantôt vers le noir, répond sans doute mieux, par sa forme plus dynamique, au besoin de raconter cette Italie « à trous ». C’est en ce sens qu’elle dépasse la vieille catégorie de l’évasion ou de l’« intrattenimento » pour se redécouvrir capable de susciter une interrogation sur l’engagement dans la Cité. Ce n’est pas un hasard si une bonne partie des auteurs que Wu Ming  1 cite figurent parmi ceux de la « Bibliothèque Italienne » et dont témoigne l’annexe bibliographique ajouté à la fin de cette étude. Seuls ou en anthologies, les auteurs italiens traduits donnent à respirer l’italianité du pays, leur territorialité au sens de leur enracinement dans un territoire donné. Cependant, après la longue période de tâtonnement du polar italien (des années trente aux années soixante-dix et ce à cause d’auteurs peu connus tels que Varaldo et De Angelis et ensuite malgré la présence d’auteurs fondamentaux tels que Sciascia, Gadda, Fruttero & Lucentini et ensuite Scerbanenco), les éditions Métailié ont donné leur préférence à Macchiavelli qui ouvre la voie au polar contemporain. Au cours des années quatre-vingt-dix on a assisté à un renouveau du genre contaminé par l’apport de systèmes non écrits (au sens traditionnel du terme), tels que la télévision, la musique et la bande dessinée, l’informatique. L’engagement social ou civique semble s’être imposé comme étant l’attitude généralisée de cette nouvelle littérature. (Serge Quadruppani« Le roman noir de la maison Métailié »)

Cet ouvrage précieux est épuisé, mais les Presses Sorbonne Nouvelle en offrent un accès intégral en ligne, ici, tandis que l’énorme majorité des ouvrages de jaune et de noir cités dans le texte sont disponibles, bien entendu, à la librairie Charybde, ici.

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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