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Notes de lecture 2016, Nouveautés

Note de lecture : « L’Évangile selon Eymerich » – Eymerich 10 (Valerio Evangelisti)

La conclusion incroyable, surprenante et logique, d’une saga hors normes.

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Publié en 2010, traduit en français en 2015 par Jacques Barbéri pour La Volte, le dixième tome de la saga Eymerich (dont les principes ont été exposés dans la note consacrée au premier volume, « Nicolas Eymerich, inquisiteur ») est censé la conclure. Même si l’immense feuilleton à étages savamment entrelacés a été construit, au fil des pages, comme une narration souple, dont les étapes peuvent aisément (à part pour la première d’entre elles, naturellement) être interverties, les temporalités étant de toute façon joyeusement entrechoquées – même dans l’ordre d’écriture et de parution de la saga -, la lectrice ou le lecteur ne pouvait que se demander, légèrement inquiet et prêt à s’émerveiller encore, comment Valerio Evangelisti opèrerait pour clore l’aventure, comment il opèrerait les convergences attendues et les pirouettes éventuelles marquant l’achèvement d’un cycle de seize ans d’écriture, et de vingt ans de parcours de l’inquisiteur aragonais.

Quand ils furent seuls, Eymerich, maître Gombau et Bagueny se regroupèrent près du cadavre.
– Vous l’avez trop souvent traité de noms d’animaux, magister, commenta Bagueny. Il se situe entre le veau et le porc. Son nez est très large, dressé vers le haut, les narines sont énormes. Et ses yeux immenses et ronds. Et sa bouche, projetée vers l’avant, comme si elle faisait partie du museau… S’il n’était pas aussi jeune, je dirais que votre Ramón s’est adapté au fil du temps à vos insultes.

C’est en Sicile et à Naples que prendra place l’essentiel de cette ultime enquête, bouclant avec un prologue à Gérone et à Barcelone, et une nouvelle brève incursion en Sardaigne (après celle, approfondie, du quatrième volume, « Le mystère de l’inquisiteur Eymerich »), ce « Mare Nostrum » de l’époque que fut la Méditerranée occidentale, véritable centre de gravité de la saga, avec ses excroissances naturelles qu pouvaient être la Provence d’une part, l’Andalousie et la Castille d’autre part.

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– Vous savez, frère Pedro ? dit-il après son ablution. Je sais quel était le livre de nécromancie préféré de Ramón. On ne pouvait pas s’attendre à mieux de sa part.
– C’est un livre que je connais ? demanda Bagueny.
– Je suppose que vous en avez entendu parler. Il s’agit du Liber Aneguemis, ou Liber Vaccae, ou encore Liber institutionum activarum.
– Effectivement, c’est même vous qui m’en avez parlé, je crois. Que signifie Aneguemis ?
– C’est une translittération peu réussie du grec vers l’arabe, puis vers le latin, du Para NomonLes Lois – de Platon. Le livre a été, en fait, faussement attribué au fil des siècles à Galène, qui aurait commenté le traité platonique, et même à Platon en personne. Toujours la même méthode qui consiste à faire passer pour innocent un texte nécromancien.
– Et pourquoi Liber Vaccae ?
– Parce que le premier essai consiste à engrosser une vache moribonde en s’accouplant avec elle puis, en utilisant diverses mixtures, à faire sortir de son ventre écartelé un être pensant pour en faire son esclave.

Je ne vais pas, bien entendu, déflorer la mécanique utilisée par Valerio Evangelisti pour organiser cette convergence finale (même s’il se murmure à présent sur la toile qu’un onzième tome serait possible…) : disons seulement que cette ultime enquête face aux hérésies, superstitions, phénomènes surnaturels et nécromancies de tout poil, devenues la spécialité célébrée du raide inquisiteur résonne comme d’habitude avec un arsenal de pseudo-sciences (ou sans doute plus exactement, de « fringe science ») soigneusement orchestré et manipulé dans les autres strates temporelles de la saga, s’appuie comme jamais encore à cette échelle sur le maniement des archétypes psychologiques collectifs et sur les mythologies partagées localement, et – peut-être surtout – offre certaines clés précieuses pour mieux cerner la nature de la haine qui anime Nicolas Eymerich depuis l’origine, et qui connaît ici certains paroxysmes quelque peu paradoxaux, mais largement annoncés au préalable.

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Castel dell’Ovo (Naples).

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Béatrice rit, dévoilant une dentition blanche et parfaite que l’on trouvait rarement chez les représentants du peuple.
– Servante, oui, mais aux ordres d’Eleonora d’Arborea, la fille du juge. J’ai entendu certains propos à la cour de ma dame. Oristano ne peut rivaliser avec Palerme, mais la réputation de la capitale la plus riche de la Sicile est arrivée jusqu’à nous.
– Il y a eu ici un siècle de guerre civile contre les Français, jusqu’à la victoire partielle du royaume d’Aragon.
– Oui, mais en Europe continentale la France et l’Angleterre combattent depuis une éternité. Ce qui ne rend pas moins belles Paris ou Londres.
Cette phrase d’une étonnante sagesse paraissait incongrue dans la bouche d’une servante ou même d’une espionne bien renseignée. Les soupçons d’Eymerich sur sa compagne de voyage ne firent que s’accentuer. Il l’observa. Elle faisait moins que les trente-deux ans qu’elle déclarait. Malgré sa peau sombre, elle avait encore des éphélides de gamine sur le nez. Elle était potelée et pas du tout timide. Elle portait des habits simples et une jupe en toile qu’elle tenait serrée contre elle, les bras croisés.
Eymerich se demanda si le moment n’était pas venu de la faire tomber du chariot, au-dessus de la prochaine rivière qu’ils traverseraient. Cela ne faisait aucun doute : vu son poids, elle se noierait. Il retint son geste en se disant qu’il ne pourrait pas discuter avec le paysan qui les conduisait. Béatrice au contraire avait l’air de le comprendre et parlait bien le catalan. La jeune femme s’en tirait bien : Eymerich avait besoin d’un interprète. Mais il s’en débarrasserait à la première occasion, dès qu’elle ne lui serait plus d’aucune utilité.

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Une fois passé, à nouveau, le plaisir de la lecture de ce rare exemple de littérature populaire exigeante et subtilement retorse (tel que théorisé par les Wu Ming sous le nom de « nouvel épique italien », notamment), on ne peut qu’être abasourdi, rétrospectivement, par ce monument machiavélique qui, ne cédant jamais sur la qualité de la narration et de l’aventure, s’est permis ce luxe étonnant de construire un immense roman-feuilleton métaphysique, psychanalytique, social et politique sur les épaules d’un inquisiteur haineux, maniaque, obsessionnel et froidement calculateur, anti-héros par excellence, qui aura permis au long cours de révéler crûment à la fois le mal intime et le mal collectif inscrits dans l’histoire de l’humanité, et la manière dont la puissance, cynique, est à même d’anéantir, à travers les âges et en chacun, les lueurs d’espoir éventuelles. À moins que l’Assomption de Nicolas Eymerich – plus exactement, ce qui en tient lieu ici, à découvrir le moment venu – ne puisse constituer le signal d’un retournement possible, malgré tout ?

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.


Le cycle Eymerich (10 volumes) avec dates de parution en Italie et dates de l’action « Moyen-Âge » de chaque volume :
1) Nicolas Eymerich, inquisiteur (1994) – 1352 à Saragosse.
2) Les chaînes d’Eymerich (1995) – 1365 en Savoie.
3) Le corps et le sang d’Eymerich (1996) – 1358 à Castres.
4) Le mystère de l’inquisiteur Eymerich (1996) – 1354 en Sardaigne.
5) Cherudek (1997) – 1360 dans le Sud-Ouest de la France.
6) Picatrix, l’échelle pour l’enfer (1998) – 1361 à Grenade.
7) Le château d’Eymerich (2001) – 1369 à Montiel, en Castille.
8) Mater Terribilis (2002) – 1362 à Cahors et dans le reste de la France.
9) La lumière d’Orion (2007) – 1366 à Byzance / Constantinople.
10) L’Évangile selon Eymerich (2010) – 1372 à Barcelone, en Sardaigne, en Sicile et à Naples.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

11 réflexions sur “Note de lecture : « L’Évangile selon Eymerich » – Eymerich 10 (Valerio Evangelisti)

  1. C’est une translittération peu réussie du grec vers l’arabe, puis vers le latin, du Para Nomon – Les Lois – de Platon. Le livre a été, en fait, faussement attribué au fil des siècles à Galène, qui aurait commenté le traité platonique, et même à Platon en personne.

    j’ai moi aussi essayé et voilà ce que cela Google translator m’a donné

    Lois – – En latin, l’arabe, le grec paranomo copie quelque peu réussie de Platon. Le livre lui-même, Galena mal pendant des siècles, en raison d’un engagement conventionnel platoniques et a également été soutenu par Platon lui-même.

    n’y comprenant rien, j’ai reessayé

    Iku wis ngatur kanggo contrat Narada ing Saoudite saka Yunani, banjur latine, Para Norman – Lover – Platon. Buku, jebule, ngrampas lantaran kanggo Abad Galena Chantez commentaire pour cette persetujuan platonique, Sami wong kang Platon.

    j’en déduit que la prochaine fois il faudra me chanter Platon dans le texte

    Publié par jean louis | 10 mars 2016, 12:52

Rétroliens/Pings

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