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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Sur l’île de Lucifer » (Serge Quadruppani)

Paranoïa sécuritaire, soupçonnable sorcellerie anti-capitaliste et enfants réputés innocents, en un redoutable cocktail forestier et politique limousin.

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À Ayguière, village presque forestier des confins de la Haute-Vienne et de la Corrèze, sur le très limousin et célèbre plateau de Millevasques, un haut responsable de fonds d’investissement mondialisé, fonds actuellement engagé dans l’intense acquisition de forêts à privatiser et exploiter sans attendre, vient d’être assassiné. D’un pieu aiguisé planté en plein cœur. Au-delà de la métaphore vampirique que même le plus obtus des fonctionnaires de la DGSI aurait sans peine repéré, les pouvoirs publics sonnent aussitôt une quasi-mobilisation générale : les rumeurs au plus haut niveau d’une ingérence chinoise, la proximité d’un camp militaire sensible (qui jouait déjà un rôle extrêmement trouble dans le « Loups solitaires » de l’auteur, en 2017), le souvenir cuisant du récent désastre policier et judiciaire de « l’affaire de Tarnac », à quelques kilomètres de là, et la présence d’une « commune libre d’Ayguières » regroupant autour d’une nouvelle maire n’ayant pas froid aux yeux les néo-ruraux adversaires les plus résolus de l’exploitation sauvage de ressources mal renouvelables, amènent sur les lieux, en plus de la police judiciaire de Limoges censée d’emblée suppléer aux limites perçues de la gendarmerie locale, deux représentants d’Interpol, un étrange Italien ensommeillé et une Française capitaine de l’armée.

Sans que personne ne s’en aperçoive, Tom était donc sorti par la porte de la cuisine qui donne, à l’arrière de la maison, sur une vaste pelouse tondue bien court par la trentaine de gallinacés qui y vivent. Il avait traversé en biais la prairie, en faisant un crochet pour éviter la cabane de la volaille, car il avait aperçu sur le seuil Philibert qui l’observait de biais, la crête courroucée. Le coq nègre-soie était le seul rescapé d’une attaque de poulailler par un chien fou et il avait été exfiltré dans la colonie gérée par Lorraine, la mère de Tom. Arrivé le cul déplumé, une aile rognée, la tête en sang, il avait pu se rétablir physiquement, mais, comme tant de rescapés de guerres ou d’attentats, son humeur avait été irrémédiablement entachée par la violence subie : quand ça lui prenait, il attaquait n’importe quoi, visant les yeux. Vu sa petite taille, il n’était pas bien dangereux, mais c’était désagréable, il n’y avait pas moyen de le raisonner.
Tom utilisa le bâton prévu à cet effet pour appuyer sur le bouton de la batterie et désactiver le filet antiprédateurs, qu’il franchit en courbant un piquet souple. Puis il pressa de nouveau la commande qui se remit à clignoter. Aspirant l’air par à-coups nerveux, le garçon entra dans la hêtraie. Le sous-bois était épais. Mais Tom partageait avec les blaireaux la connaissance d’un mince sentier sillonnant la pente. Au fur et à mesure qu’il le descendait une sensation de fraîcheur l’envahissait. Bientôt il entendit, de plus en plus fort, le froissement continu des eaux de la Vieille. En ce point du plateau de Millevasques, à quelques kilomètres de sa source, la rivière n’est qu’un gros ruisseau ourlé de libellules. Des voix montaient vers lui, qu’il reconnut aussitôt. Les jumelles.

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À sa manière paisible mais néanmoins judicieusement acharnée, Serge Quadruppani tisse depuis quelques années une véritable toile de mythologie subversive contemporaine, que ce soit autour de sa commissaire italienne Simona Tavianello (de « Saturne » en 2010 à « Madame Courage » en 2012, en passant par « La disparition soudaine des ouvrières » en 2011) ou désormais de la forêt limousine avec « Loups solitaires » et désormais ce beau « Sur l’île de Lucifer », publié en octobre 2018 chez SNAG, une toile solide, fiévreuse et joueuse qui me semble correspondre à plus d’un titre – effets de transposition en France inclus le cas échéant – à l’enthousiasmant cahier des charges politique et littéraire jadis ébauché par les Wu Ming dans leur « Nouvel épique italien ».

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Elle s’était assise sous l’ombrelle d’un énorme saule dont la chevelure, passant par-dessus elle, allait se tremper dans l’eau étale, de sorte qu’elle pouvait suivre sans être vue les évolutions calmes d’un canard de Poméranie. Deux hautains Suédois à cou noir émergèrent sans bruit des roseaux et vinrent mêler leurs arabesques aquatiques aux siennes. Un duo de rondouillards Pékin et une femelle d’Arlequin gallois au cou couleur de miel les rejoignirent. Puis un bruit du côté du cimetière déclencha un brusque envol général au ras de l’eau d’abord et depuis le faite des arbres ensuite. Les volatiles avaient disparu.
Une porte étroite et basse, que Sylvie n’avait pas remarquée jusque là, s’était entrouverte dans l’enceinte du cimetière. Des êtres de petite taille en sortirent, sur deux ou quatre pattes. Comme la troupe zigzaguait entre de gros massifs de rhododendrons aux corymbes bleus, la capitaine repéra quatre filles, trois garçons, trois chiens, deux chats et un lapin blanc. Ce dernier était juché sur les épaules d’un des garçons, un épagneul ouvrait la marche et deux patous à l’abondante fourrure blanche encadraient le cortège tandis que les chats, qui s’étaient glissés au-dehors juste avant que l’un des enfants referme la porte, semblaient suivre plus ou moins le groupe avec cet esprit d’indépendance qui caractérise leur espèce : en s’arrêtant pour se gratter, en revenant soudain en arrière pour examiner quelque chose à terre, en bondissant tout à coup sur le côté pour tenter d’attraper quelque chose de plus rapide qu’eux. Mais enfin, le mouvement général était bien celui-là : tout le monde se déplaçait ensemble. Ils contournèrent l’étang, chacun à son allure, jusqu’à se regrouper sur une plage de vase séchée à quelques mètres de Sylvie. Au bord de l’eau, comme une énorme canine gâtée, un tronçon de tronc noirci émergeait de la vase et la troupe se disposa devant lui en arc de cercle. Les deux filles les plus grandes, maigres et anguleuses, s’avancèrent en tenant entre elles, mains serrées sur les avant-bras, un garçon nettement plus petit.
Abritée des regards par les feuilles du saule, la capitaine observait le manège.

En insérant ici, dans son enquête policière proprement dite et dans son compte-rendu des paranoïas sécuritaires ambiantes, un étonnant groupe de regards portés à hauteur d’enfants pré-pubères, d’une part, et une dimension fantastique subreptice, d’autre part, où la sorcellerie dans le bocage n’est pas bien loin (Jeanne Favret-Saada apparaissant elle-même en un rusé caméo), Serge Quadruppani nous offre à nouveau un roman réjouissant, songeur et sensuel, joueur et alerte, superbement revendicatif et joliment désabusé.

Nous aurons la joie d’accueillir Serge Quadruppani jeudi 18 octobre prochain, d’abord à 17 h en radio (au Ground Flore Café, l’émission littéraire hebdomadaire de Radio Ground Control), puis à partir de 19 h 30 à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) pour une rencontre-discussion.

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