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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le Corps et le Sang d’Eymerich » – Eymerich 3 (Valerio Evangelisti)

Des bûchers de Castres en 1358 aux lointaines menées d’adeptes du Ku Klux Klan, l’horreur se met en place.

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RELECTURE

Le Corps et le Sang

Publié en 1996, traduit en français par Serge Quadruppani en 1999 chez Rivages, le troisième roman du cycle Eymerich de Valerio Evangelisti était, il faut bien l’avouer, légèrement décevant. L’intrigue moyenâgeuse (l’une des trois lignes temporelles explorées en permanence, comme je l’explique dans la note de lecture consacrée au premier volume, « Nicolas Eymerich, inquisiteur ») nous ramène sept ans en arrière par rapport aux événements racontés dans « Les chaînes d’Eymerich », pour une enquête à Castres, dont le souvenir irriguait donc, comme une fièvre maligne, le deuxième volume.

Parvenu presque au terme de la galerie, le père de Sancy s’arrêta :
– Nous allons entrer dans un lieu bondé, mais je vous assure qu’on y pratique constamment des fumigations.
– Pourquoi me dites-vous cela ? demanda Eymerich, méfiant. Il y a encore des cas de mort noire ?
– Oui, malheureusement. Peu fréquents, mais il y en a.
Le père de Sancy n’ajouta rien, et franchit le seuil de la porte qui fermait le couloir.
La fumée des torches, les effluves nauséabonds et la cacophonie des voix de la petite foule qui se trouvait dans la salle donnèrent à Eymerich la sensation d’étouffer. Ils se trouvaient dans une salle circulaire, au plafond très haut, qui occupait un étage entier de la Tour de la Justice. Une lumière avare tombait de trois étroites fenêtres, enfoncées dans de profondes niches flanquées de bancs de pierre. Sur ces derniers se tenaient des individus de conditions disparates : paysans aux grossières tuniques de toile, marchands au turban brodé tombant sur le côté, avocaillons vêtus de noir, des rouleaux de parchemin sur les genoux.
Mais le gros de la cohue se concentrait au milieu de la pièce, et se pressait autour des petites tables encombrées de papiers derrière lesquelles siégeaient de jeunes dominicains à l’air affairé. Des dizaines d’hommes et de femmes cherchaient à leur arracher des nouvelles sur quelque détenu, à apprendre les causes de leur propre convocation, à obtenir un entretien urgent avec tel ou tel inquisiteur. Le plus souvent, ils recevaient des réponses vagues et ennuyées. Quand la pression devenait excessive, deux hommes d’armes s’employaient à la réduire en repoussant brutalement les postulants des premiers rangs.

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La méthode d’Eymerich pour lutter contre un ferment hérétique avéré a en effet déjà été présentée dans les deux volumes précédents, « à l’instinct » lorsqu’il débute, dans le premier volume, et de manière extrêmement professionnelle, sept ans après la situation décrite ici, dans le deuxième volume. Tout au plus remarquera-t-on à nouveau à quel point la ruse machiavélienne de l’inquisiteur fait merveille pour débrouiller les intrigues et surtout pour exploiter les dissensions entre protagonistes de marque, alors que la guerre de Cent Ans fait rage en France. À cette leçon renouvelée de realpolitik ultime s’ajoute toutefois une fenêtre ouverte comme encore jamais sur l’implacabilité totale que peut développer Eymerich face à ses ennemis et/ou ceux de la Religion.

Du reste, pourquoi donc des soldats se seraient-ils donné la peine de disposer leurs victimes sur une paillasse ? Non, ce crime devait cacher quelque rituel sinistre. Les yeux écarquillés en fournissaient une preuve supplémentaire : les cinq paysans avaient éprouvé une terreur bouleversante.
Pendant un instant, Eymerich sentit venir la chair de poule, qu’il réprima aussitôt grâce à sa rigide capacité d’autodiscipline. Il avait envoyé au bûcher des sorciers et des sorcières de toute sorte, et dispersé des sectes hérétiques en apparence invincibles. Quelque menace que fît peser l’ennemi, l’inquisiteur emportait avec lui toute la puissance d’un appareil séculaire, pourvu de moyens terribles et universellement redoutés. Jusqu’à preuve du contraire, la force était de son côté.

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C’est plutôt du côté des deux autres lignes temporelles, celle du « futur lointain » par rapport au Moyen Âge (et donc pas si éloigné que cela de notre propre présent) et celle « intermédiaire » sur la manière dont les éléments se sont mis en place au fil de l’histoire, que se situent les qualités réelles de ce troisième volume. C’est dans la rencontre, sur fond de Ku Klux Klan en pleine floraison, entre le talent et la folie d’un savant raciste et suprématiste blanc avec le cynisme et le pragmatisme paranoïaque anticommuniste d’une certaine engeance gouvernementale ou para-gouvernementale – chemins de traverse qu’explore aussi, dans un registre bien différent, le Claro de « CosmoZ«  ou de « Tous les diamants du ciel » – que se forge peut-être ici, autour de cette étonnante maladie génétique qu’est l’anémie falciforme, appelée à jouer un rôle important dans la série (et résonnant donc fortement, par la grâce de cette alchimie méticuleuse que pratique Valerio Evangelisti, avec ce qui se déroule à Castres en 1358), le climat d’horreur authentique qui s’insinue progressivement dans le récit. Ce qui pourrait sinon risquer d’apparaître comme un simple tome de transition prend ainsi toute sa place dans la patiente élaboration du puzzle glaçant que pratique le maître du « nouvel épique italien », comme l’appellent les Wu Ming.

Cette nuit-là, Perkins dormit peu et mal. Le lendemain matin, il appela Duke au saut du lit et lui demanda un rendez-vous. Ils se virent à onze heures, au Smith Palace, où un avocat complaisant mettait son cabinet à leur disposition, pour leurs rencontres clandestines.
– Ça m’a tout l’air d’une histoire absurde, commenta le procureur, un homme jeune et vigoureux, aux manières franches, après que Perkins l’eut mis au courant. Et pourtant, cela correspond au personnage. Si ce n’était pas un raciste fanatique, aujourd’hui, Pinks serait probablement un jeune scientifique jouissant de l’estime générale.
Perkins réfléchit un instant, les yeux mi-clos à cause du soleil qui entrait à flots par la baie vitrée en demi-lune.
– Tu connais les raisons exactes de son expulsion du California Institute of Technology ?
– Plus ou moins. Son chef, le professeur Pauling, a découvert que Pinks contaminait volontairement le sang des patients de couleur. Il l’a chassé, et a aussi tenté de le faire poursuivre, mais à ce stade un organisme gouvernemental est intervenu ; ne me demande pas lequel. Ils s’intéressaient aux expériences de Pinks et ont fait en sorte que la plainte n’ait pas de suite.

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Le cycle Eymerich (10 volumes) avec dates de parution en Italie et dates de l’action « Moyen-Âge » de chaque volume :
1) Nicolas Eymerich, inquisiteur (1994) – 1352 à Saragosse.
2) Les chaînes d’Eymerich (1995) – 1365 en Savoie.
3) Le corps et le sang d’Eymerich (1996) – 1358 à Castres.
4) Le mystère de l’inquisiteur Eymerich (1996) – 1354 en Sardaigne.
5) Cherudek (1997) – 1360 dans le Sud-Ouest de la France.
6) Picatrix, l’échelle pour l’enfer (1998) – 1361 à Grenade.
7) Le château d’Eymerich (2001) – 1369 à Montiel, en Castille.
8) Mater Terribilis (2002) – 1362 à Cahors et dans le reste de la France.
9) La lumière d’Orion (2007) – 1366 à Byzance / Constantinople.
10) L’Évangile selon Eymerich (2010) – 1372 à Barcelone, en Sardaigne, en Sicile et à Naples.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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