☀︎
Notes de lecture 2014

Note de lecture : « Victus » (Albert Sánchez Piñol)

Fougueux, drôle et puissamment subtil, un grand roman historique du magicien Sánchez Piñol.

x

Image

Publié en 2012 (pour la première fois écrit en castillan et non en catalan), traduit en français en 2013 chez Actes Sud par Marianne Millon, le troisième roman d’Albert Sánchez Piñol se démarque des deux précédents, à la fois en abordant de nouveaux codes et genres pour servir de réjouissant terrain de jeu, et en inscrivant au cœur de l’ouvrage l’un des plus dramatiques moments historiques de l’histoire catalane, à savoir le siège de Barcelone en 1714.

Ayant joliment chahuté le roman verno-lovecraftien dans « La peau froide » (2002) et le récit dickenso-burroughsien dans « Pandore au Congo » (2005), Albert Sánchez Piñol s’attaque donc ici au roman historique dans toute sa splendeur, nous proposant de nous plonger dans la guerre de Succession d’Espagne (1701-1715) en général, et dans l’art militaire des sièges, appliqué à celui de Barcelone (1714), en particulier.

De sa paisible retraite viennoise après une vie entière de guerre et d’aventure, à la veille de la Révolution française, Martí Zuviría, le narrateur catalan, âgé de 98 ans, nous livre, en les dictant à son assistante Waltraud, les souvenirs de sa jeunesse d’étudiant – bientôt maître – en poliorcétique (l’art de la guerre de siège), élève de l’immense Vauban lui-même, devenu, après la mort de celui-ci en 1707, ingénieur d’assaut et de défense d’abord au service de la coalition française (soutenant le prétendant Philippe V), puis au service de la coalition autrichienne (soutenant le prétendant Charles III), au service de laquelle il organise la défense de Barcelone, la poursuivant même lorsque la « grande politique » de la coalition la conduit à abandonner la Catalogne à son sort…

Haut en couleurs et en anecdotes croustillantes, grâce à la verve toute picaresque de ce vieillard cynique revivant ainsi ses jeunes années, le récit nous éclaire aussi subtilement, au-delà des péripéties historiques, sur la mentalité et le statut des mercenaires au cours de ces guerres « professionnelles », soixante-dix ans avant l’invention des levées en masse et des armées nationales qui contribueront à révolutionner la guerre à partir de 1789, mais aussi sur cette étrange confrérie transnationale des « ingénieurs » et « techniciens militaires », d’une froide neutralité, pour lesquels leur art, leur science et leur succès « mathématique » a le plus souvent infiniment plus d’importance que toute considération sociale, politique, ou même humaine et personnelle.

Beaucoup plus que dans ses deux premiers romans, et d’une manière qui évoque nettement cette fois le travail effectué en Italie par Valerio Evangelisti ou par le collectif Wu Ming sur le roman historique et le « nouvel épique » , le récit d’ Albert Sánchez Piñol se fait aussi violemment politique, mettant en scène notamment avec une toute particulière attention et une belle réussite les palinodies d’une grande bourgeoisie catalane férocement nationaliste en apparence, mais bien décidée à défendre avant tout ses intérêts de classe, quel qu’en soit le prix, en réalité. Rare pour l’époque dans les extrêmes atteints, la cruauté développée, lors de la conclusion de ce siège de Barcelone, demeure un traumatisme historique pour la Catalogne, même s’il est toujours tenté de l’enfouir, que viendra seule relativiser la terrible entrée des franquistes dans la ville trahie en janvier 1939.

Enfin, sous les apparences primesautières du récit d’apprentissage (fût-il « à la dure ») et de l’exactitude historique, Albert Sánchez Piñol réussit aussi, au fil de ces 600 pages, une bien subtile parabole sur les ambiguïtés de la mémoire, sur les omissions et les réécritures, conscientes et inconscientes, que subit le « réel » lorsque ses gardiens ont de véritables intérêts à défendre, bien après les faits eux-mêmes.

Avec toute la fougue, la verve et le rire auxquels Albert Sánchez Piñol nous avait déjà habitués, un roman historique qui contribue nettement, aux côtés de quelques autres peu nombreux, à redonner du sens à ce genre parfois bien galvaudé.

« Il avait du moins vu juste sur un point : il est plus difficile de tuer un ennemi que l’on connaît. Ces vingt-quatre heures de travail au coude à coude, de fausse solidarité simulée, mais de la solidarité en fin de compte, avaient développé un léger rapprochement humain. Il avait pour habitude de gratter ses joues charnues de son petit doigt. Les gens se servent plutôt de l’index. V… cessait d’être V…, mon ennemi mortel, pour devenir un homme d’âge moyen, avec quelque chose qui le distinguait du reste des corps qui peuplaient le monde : il se grattait le visage avec l’auriculaire. Je dirai même que le travail commun généra un semblant de camaraderie. On ne peut pas souhaiter la mort de celui qui utilise l’autre rame, du moins pas avant d’être arrivé sur la plage. »

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :