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Notes de lecture 2016

Note de lecture : « Cyclone » (Frédéric-Yves Jeannet)

La beauté et la cruauté du voyage de l’écriture, brassant à vif le monde et la mémoire.

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Publié en 1997 au Castor Astral, puis réédité en 2010 dans la belle collection Locus Solus des éditions Argol, ce texte de Frédéric-Yves Jeannet est l’un de ces très rares ouvrages qui saisit la lectrice ou le lecteur, dès ses premières pages, de la conscience d’une ambition démesurée, d’une fatale impossibilité à réussir le pari de sa propre écriture, et qui pourtant, au bout de ses 300 pages, parvient à ses objectifs avec une habileté tourmentée qui coupe, bien longtemps après la fermeture du livre, le souffle et la pensée.

Il sera toujours délicat de détecter immédiatement, dans les propos tenus, ce qui s’adresse au père du narrateur de ce qui s’adresse à son fils, et plus encore de ce qui s’adresse à lui-même, au prix de subtils glissements des points de vue, qui ne préviennent que rarement lorsqu’ils ont tourné entre ces trois pôles : « De qui suis-je le fils ? interroge à voix haute un indien lacandon » (et l’on ne croira pas ici au hasard qui ferait proférer la question centrale de tout l’ouvrage par un indigène du Chiapas, personnage central des contes politiques du sous-commandant Marcos). La réponse ne coulera pas aisément de source, les méandres à affronter seront nombreux, et d’une flamboyante intensité, comme ira le répétant l’un des leitmotivs scandant le texte : « Je cherche une voie médiane, un passage transocéanien. Il s’agit de découvrir le niveau exact du langage qui permette d’établir un pont entre différentes zones d’une même parole disséminée. »

Il est sept heures. La nuit tombe. Il y a parfois entre nous, lorsque je téléphone à l’autre bout du monde, l’écho de nos voix sur le satellite. Les années comptent double ou triple sous ces latitudes où l’on boit, ces climats dont le soleil terrasse et déchire, où l’on ne prend guère soin de soi, immergé dans une lutte constante pour survivre – mais tout est préférable à l’horreur du confort, à la douce putréfaction du pays d’origine, celui que j’ai fui. Je disais cela l’autre jour à Jacob Orfeo, à la terrasse d’un café où nous nous étions retrouvés pour évoquer le temps passé depuis nos dernières frasques. Avant qu’elles ne s’en aillent, avec moi ne pourrissent, il faut que je retrace, fût-ce pour exercer la rétine aux paysages enfuis, ces images des miens morts, de mon père et de son père, de ma famille absente, à tout jamais lointaine depuis que j’ai rompu avec elle les liens immuables d’un même ciel et l’immuable ennui d’un même hémisphère quotidien.

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Annie Ernaux, dans « L’écriture comme un couteau » (2003), entretien avec l’auteur même, disait avoir reconnu dans « Cyclone » « l’engagement absolu d’un écrivain dans une quête dont l’objet, la blessure toujours vivante, apparaît et fuit sans cesse, toute la beauté d’une écriture reprenant et mêlant les mêmes motifs, lieux et scènes, en une symphonie somptueuse et déchirée. »  La quête proposée en couches successives et entrelacements serrés par Frédéric-Yves Jeannet concerne en effet plusieurs vies – dont le rapport exact, malgré les paternités et les filiations apparentes, restera jusqu’au bout à élucider – et une géographie du souvenir particulièrement développée. Convoquant avec une extrême discrétion les grands artistes de la mémoire qui se dérobe et du temps pourtant – miraculeusement ? – retrouvé, alors que l’on n’y croyait plus, de Marcel Proust à Claude Simon, de Juan Benet à Rodrigo Fresan, les lieux hantés se succèdent dans un jeu de correspondances post-baudelairiennes incroyablement affûtées, enchaînant l’Indonésie au Mexique, usant de ces deux volcanismes pour écrire d’autres Paris, d’autres New York ou d’autres Singapour que ceux qui devraient être – et éventuellement, furent.

Je procède à quelques repérages sur mon vieil atlas portatif, acheté à Londres il y a dix-huit ans, aussi usé et feuilleté qu’une Bible, transporté dans tous mes voyages (je désignais ceux-ci autrefois comme « mes transports », redonnant à ce mot du langage courant son sens mystique, ou racinien), cher atlas avec lequel j’ai vécu toutes ces années vagabondes, et dont la fréquentation est à elle seule une invitation au voyage, à ces « transports » qui me constituent. Je pars. Franchir enfin cet océan Pacifique qui me nargue de toute son étendue depuis vingt ans est une sorte de victoire sur l’adversité de la vie en soi, de la vie courante. Jamais je n’aurais cru possible, il y a dix ans seulement, de vivre assez longtemps pour accomplir cette traversée – à mes yeux mythologique – de la face liquide de la planète. Le 9 octobre 1993, peu après le décollage de Denpasar, survolant à nouveau Java, l’île voisine, et le port de Semarang dans l’avion qui nous ramenait à Singapour, j’essayais d’imaginer Rimbaud s’en échappant à bord du Wandering Chief, sous le nom d’Edwin Holmes, lorsque je me suis souvenu brusquement qu’il me faudrait reprendre mes cours en marché dès le jeudi suivant à Mexico, me demandant comment j’y parviendrais après ce voyage qui avait fait trembler en moi la moitié de la Terre.

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Le Sangeang Api en éruption (mai 2014).

La lectrice ou le lecteur ne sortira pas indemne de ce périple – on me permettra un certain scepticisme quant à des textes se voulant littérature qui, justement, laisseraient indemnes – : Frédéric-Yves Jeannet, bien que déployant des trésors d’imagination courageuse, reconstructrice (comme ailleurs on qualifierait à bon droit une chirurgie) pour les protagonistes de sa Trinité potentiellement maudite et résolument indistincte – comme l’aurait sans aucun doute reconnu Jean-Claude Milner, souffre en direct, cruellement. Son allégresse est évidente, même si elle est paradoxale en diable : jusqu’aux derniers feuillets, nous nous demanderons pourtant avec lui : y arriveront-ils ? triompheront-ils de l’impossibilité apparente ?

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Chaque page de brouillon rendue lisible – par un travail acharné et miniaturiste, travail de fourmi – est une conquête sur le désert qui gagne, un polder jeté sur l’étendue de mes océans qui reviennent laper de toutes leurs vagues aux rivages de cette île. La maison que je cherche à construire serait comme cette lettre que je t’écris : un abri contre le cyclone qui rôde et menace  sans cesse de nous happer dans son tourbillon centrifuge. (…)

Pourra-t-on dire un jour l’abominable entonnoir du remous noir et le remugle qui émane du fond de la tasse lorsqu’on la boit jusqu’à la lie pour tenter d’y lire sa vie ? Lambeau d’agonie. Mon lent voyage dans tous ces mots du livre m’a conduit jusqu’au souterrain enfoui où aura lieu hors texte la fin du voyage. De la douleur même a surgi par instants le plus poignant bonheur, sans explication ni partage, sans fin car la douleur de l’absence ne peut y mettre un terme, de te voir, de vous voir vivre, au-delà et en dehors de moi.

Sébastien Rongier en parle magnifiquement dans remue.net, ici.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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Jeannet_Arce

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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