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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Le culte de l’urgence » (Nicole Aubert)

Il y a quinze ans, une passionnante étude du caractère majoritairement fallacieux de l’urgence dans les organisations, et de son désastreux coût humain et social.

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Sociologue et psychologue, docteur en science des organisations et professeur émérite à l’ESCP Europe, Nicole Aubert étudie depuis plus de trente ans ans les méandres des rapports complexes et évolutifs entre travail, temps et individu. Dans une langue restant feutrée, naviguant entre les références académiques, philosophiques ou socio-psychologiques, et celles issues d’un solide corpus d’entretien avec des salariés de tous niveaux « hiérarchiques » au sein d’entreprises et d’organisations de profils trop variés, elle dressait en 2003, presque quinze ans après « Le stress professionnel » (1989) et « Le coût de l’excellence » (1991), un constat accablant quant à la généralisation du sentiment d’urgence dans la vie professionnelle des ouvriers, des employés et des cadres, dirigeants ou non, avec des conséquences variables, mais globalement sévères, voire dramatiques – pour la santé individuelle comme pour – l’un des nombreux paradoxes apparents, désormais bien connu, du capitalisme tardif – l’efficacité collective. « Le culte de l’urgence », parfois quelque peu brouillon dans son copieux assemblage de références et d’enquêtes, est néanmoins un ouvrage précieux, dans ce qu’il donne à voir et à penser du sentiment vain et vide de si nombreux « premiers de cordée », englués dans une absence de sens qui les terrifie dès qu’ils regardent réellement autour d’eux, et du sentiment d’écrasement, de ne pas pouvoir s’en sortir, qui hante les épuisements de si nombreux autres, ceux que la métaphore macronienne ou plus généralement néo-libérale n’a pas hissé du côté du manche et du premier coup de piolet.

Le soubassement de ce nouveau rapport au temps réside dans l’alliance qui s’est opérée entre la logique du profit immédiat, celle des marchés financiers qui règnent en maîtres sur l’économie, et l’instantanéité des nouveaux moyens de communication. Cette alliance a donné naissance à un individu « en temps réel », fonctionnant selon le rythme même de l’économie et devenu apparemment maître du temps. Mais l’apparence est trompeuse et, derrière, se cache souvent un individu prisonnier du temps réel et de la logique de marché, incapable de différencier l’urgent de l’important, l’accessoire de l’essentiel.  Dans une économie qui fonctionne « à flux tendu », n’est-il pas devenu lui-même un homme à flux tendu, un produit à durée éphémère, dont l’entreprise s’efforce de comprimer le plus possible le cycle de conception et la durée de vie, un produit de consommation dont il faut assurer la rentabilité immédiate et la rotation rapide ? La logique de court terme, qui préside au fonctionnement des marchés financiers, semble déteindre sur les relations entre l’entreprise et ses salariés et les conduire à adopter l’un à l’égard de l’autre une mentalité d’actionnaire « volatil », n’investissant sur l’autre que de manière éphémère, avec une visée immédiatement et uniquement rentabiliste.

Loin de la simple curiosité, la lectrice ou le lecteur pourra se surprendre en lisant dans ce texte de type nettement scientifique un appel non voilé, et de plus en plus insistant à mesure que l’on approche de sa conclusion, à un usage personnalisé et intense de la littérature, comme appel à l’imagination authentique et au ralentissement volontariste : le travail proposé autour du « À la recherche du temps perdu » de Marcel Proust, tout particulièrement, impressionne par sa justesse, loin de toute nostalgie, mais subtilement heuristique.

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® Julien Bourgeois / M Le Magazine du Monde

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À propos de charybde2

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