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Notes de lecture 2013

Note de lecture : « Robert Musil – L’homme probable, le hasard, la moyenne et l’escargot de l’histoire » (Jacques Bouveresse)

Une lecture orientée, d’une rare richesse, de l’œuvre de Robert Musil.

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Publié en 1993 aux éditions de l’éclat, ce travail d’apparence imposante du philosophe Jacques Bouveresse, spécialiste émérite de la philosophie de la science et du langage, et de ses liens avec l’éthique et la société, est probablement, si l’on accepte le petit effort nécessaire à sa lecture, l’un des plus passionnants guides existants dans le parcours de l’œuvre touffue et foisonnante de Robert Musil.

Bien entendu, la lecture proposée par Bouveresse est orientée, et ne prétend aucunement épuiser les richesses des 2 200 pages (en deux tomes Points) de la gigantesque œuvre inachevée du romancier autrichien. Se proposant de décortiquer le rapport bien particulier de Musil au hasard et au déterminisme d’une part, à la philosophie de son temps d’autre part, Bouveresse est, manifestement et à bon droit, fasciné depuis « toujours » par la figure de Musil, homme de lettres passionné de philosophie, d’une humilité et d’une honnêteté irréprochables dans le rapport qu’il entretient avec elle, comme d’ailleurs par celle de Valéry, poète développant également un immense respect pour la philosophie, respect toutefois teinté d’effroi dans le cas du Sétois, ce qui n’a jamais effleuré l’Autrichien.

L’intérêt de Bouveresse pour cette lecture humble et honnête du lien entre philosophie des sciences et littérature « totale » s’éclairera d’un jour nouveau quelques années plus tard, lorsqu’il écrira son « Prodiges et vertiges de l’analogie – De l’abus des belles lettres dans la pensée » (1999), produit précisément en réaction contre la pratique croissante de « piocher » des concepts en science « dure » ou en épistémologie pour les appliquer froidement à des matières sociales, en un tour de prestidigitation mentale particulièrement peu honnête.

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On ne saurait résumer la qualité, la précision, mais aussi l’inventivité, du travail de Bouveresse, pourtant condensé en « seulement » 300 pages, en une brève note de lecture comme celle-ci. Rendant tout au long justice à la culture encyclopédique de Musil, en comparant notamment son « rendu » de telle ou telle idée, de telle ou telle avancée scientifique ou épistémologique, à la science de l’époque comme à celle qui la suivra, Bouveresse met en évidence avec brio et ferveur (si l’on ose utiliser ce terme en parlant d’un tel homme de sérieux…) le génie de Musil, si profondément ancré dans sa modestie, sa prudence et son incroyable détermination.

Sans déflorer l’ensemble de l’étude, réellement passionnante, donc, notons seulement que l’éclairage fourni est d’une rare brillance, sur le rôle de « l’homme d’exception » par rapport à celui de « l’homme moyen », sur la répartition des lectures statistiques et héroïques de l’histoire, sur les analyses détaillées des lois thermodynamiques, de leurs vertus analogisantes et de leurs gouffres sociaux, sur la reconnaissance largement concédée au Nietzsche heuristique et sur le scepticisme vis-à-vis des résignations mortifères de Schopenhauer (l’une des grandes différences entre Musil et Proust, d’ailleurs, pourrait-on sans doute affirmer, comme je m’y risquais au détour d’une note de lecture de « À la recherche du temps perdu »), pour ne citer que quelques-uns des thèmes abordés en détail ici.

Une lecture ardue par moments, certes, mais d’une puissance et d’une intelligence s’étendant bien au-delà de la « simple » analyse d’une œuvre, fût-elle de l’ampleur et de la globalité de celle de Musil. Une leçon d’honnêteté intellectuelle aussi, certainement valable pour de très nombreux écrivains et philosophes contemporains oubliant trop souvent la logique de l’honneur de ce qu’ils œuvrent à créer.

« À l’époque de Musil, il était particulièrement tentant et assez courant d’utiliser sans précaution spéciale des analogies de cette sorte. Certains qualifieraient sans doute charitablement de « poétique » ou de « littéraire » cet usage étonnant de concepts empruntés aux mathématiques et à la physique. Mais, comme je l’ai dit, Musil n’était pas ce genre de poète ou d’écrivain. Ce qui le protégeait contre les tentations qui viennent d’être évoquées est qu’il était armé non seulement de connaissances scientifiques étendues et précises, mais également d’une méfiance instinctive, que je qualifierais personnellement d’éminemment philosophique (bien que ce soit plutôt, de façon générale, à la tendance inverse qu’est associée, dans l’esprit des scientifiques en tout cas, l’idée de la philosophie) à l’égard du pouvoir des mots, du raisonnement verbal et du verbalisme pur et simple. »

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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