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Général, Information Charybde

Des pavés sur la plage – Un été 2016 (2)

Ces dernières années, il nous semble, dans de nombreuses discussions avec des client(e)s qui sont souvent également des ami(e)s, chez Charybde, qu’il devient pour chacune et chacun de plus en plus délicat de s’attaquer à certains romans mythiques, réputés, entourés de préjugés éminemment favorables, mais dépassant allègrement les 500 pages : ceux que l’on appelle fréquemment, avec une moue légèrement dépitée le plus souvent, les « pavés ».

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Central-Europe

L’édition, petite, moyenne ou grande (par le chiffre d’affaires, qui n’est pas corrélé, ni dans un sens ni dans l’autre, à la qualité ou à l’intérêt de la production, nous le savons tou(te)s), elle-même, semble se laisser de plus en plus aller à user de la faible pagination comme d’un argument marketing (« Il est court, mon roman, il est court ! ») – à part sans doute en science-fiction et en fantasy, où, jusqu’à très récemment, les grands auteurs anglo-saxons semblaient au contraire prendre un malin plaisir à accumuler les sagas en de nombreux volumes de milliers de pages.

Il y a là une peur légitime face à un risque réel : dans un monde actuel où, de plus en plus, le temps de lecture doit être arraché de haute lutte à la nécessité de gagner sa vie, à la futilité et aux tentations de toute sorte – que nous ne détaillerons pas ici, mais sur lesquelles la Salle 101, par exemple, saura vous renseigner utilement -, un volume de – mettons – 800 pages représente un investissement risqué.

C’est donc pour vous aider amicalement à effectuer ce douloureux choix de gestion, pourtant ô combien rationnel, à allier le plaisir à une certaine distinction subtile et à vous permettre, cet été, de ne plus chercher vainement à retrouver votre mince opuscule aux trois quarts enterré dans le sable, là où – croyez-nous – les titres suivants non seulement ne nécessitent aucune baguette de sourcier en cas de projection de grains sur votre serviette, mais de plus, peuvent aisément contribuer à caler un parasol lorsque vous vous absentez quelques instants pour aller batifoler dans les flots voisins, que nous nous sommes permis de vous conseiller seize titres que vous pourrez arborer fièrement en vous disant : « Voilà l’été, le temps béni des pavés ! ».

Évidente pour la plage, l’option vaut bien entendu aussi, malgré les apparences, pour les randonnées et explorations montagnardes, campagnardes ou urbaines, le pavé littéraire contribuant élégamment à maintenir l’équilibre des sacs au fur et à mesure de la consommation des provisions de bouche, gardant ainsi à votre pas son rythme, nonchalant ou déterminé, en lui évitant les errances du sac vacillant au vent par sa soudaine trop grande légèreté.

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Par ordre alphabétique d’auteur, voici donc quelques compagnons idéaux, les véritables pavés sur la plage qu’il vous faut.

Jacques Abeille, Le cycle des contrées : commençons en trichant un peu, puisqu’il s’agit ici des trois premiers volumes de l’extraordinaire incursion dans un univers phénoménal (dans la belle édition du Tripode, pour un total de 1 100 pages), une saga hors du temps où l’on cultive les statues comme des champignons, sublimes ou biscornus, où la barbarie est rarement du côté des hordes sauvages mais plus fréquemment du côté des guildes maquignonnes et abrutissantes, où la possibilité de l’errance et de la poésie demeure la véritable question. Entre Julien Gracq et San Antonio, entre Ernst Jünger et Saint-John Perse, un voyage intemporel et somptueux.

John Barth, Le courtier en tabac (note de lecture) : les 800 pages de la magnifique réédition chez Cambourakis vous donnent enfin l’occasion de découvrir (ou redécouvrir pour certain(e)s) l’œuvre maîtresse de ce précurseur du roman postmoderne, offrant un récit échevelé, baroque, polyphonique, tragique et hilarant d’une autre histoire, infiniment plus authentique que celle qui prévaut généralement, de la colonisation de l’Amérique par la Couronne britannique, en un festival roman de cape et d’épée, d’aventure, de réflexion sociale et d’humour décapant.

Roberto Bolaño, 2666 : concourant sérieusement pour le titre de plus gros Folio existant, avec ses 1 400 pages, le dernier roman (presque) achevé de son vivant par l’auteur des Détectives sauvages, est sans doute avant tout l’une des plus puissantes explorations existantes de ce que peut bien être la littérature, naviguant en tempête entre les secrets des passés dictatoriaux, les poésies hermétisantes, les exactions contemporaines contre les femmes de Ciudad Juarez et d’ailleurs, ou les réclusions volontaires d’écrivains qui, à leur manière, en savent trop.

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Mantra

Claro, CosmoZ (note de lecture) : en 500 pages dans la belle édition de Babel (Actes Sud), une lecture de tout ce qui se passe, se trame ou s’échafaude durant la première moitié du vingtième siècle, à la lumière du  conte Le Magicien d’Oz, utilisé comme révélateur mythologique contemporain. Hilarant, décapant, tendre et méchant, poétique et inattendu : un très grand roman.

Rodrigo Fresan, Mantra (note de lecture) : en 550 pages (seulement) dans l’édition Points, laissez cet Argentin conteur fou vous entraîner dans le tourbillon historique et imaginaire d’une ville de Mexico tentaculaire, ramifiée, invraisemblable et cruellement réaliste, et englobant le monde, ou presque.

Hans Henny Jahnn, Cahiers de Gustav Anias Horn après qu’il eut atteint quarante-neuf ans : en deux tomes totalisant 1 400 pages chez José Corti, l’auteur du « Navire de bois » confie à l’un de ses protagonistes de revenir sur les faits mystérieux qui prirent place durant une certain croisière dramatique, vingt ans après les faits, et de reconstruire entièrement au passage une vision du monde, cohérente ou non. Extraordinaire.

Reinhard Jirgl, Renégat, roman du temps nerveux (note de lecture) : en 500 pages chez Quidam, la poésie insensée de la langue, faisant du texte un matériau palpable et déformable à loisir, et l’effroi de l’histoire, autour de deux hommes se croisant à Berlin, en quête d’un nouveau départ à leurs vies.

B.S. Johnson, Les malchanceux (note de lecture) : pas de pagination proprement dite pour ce roman-ci, constitué d’un coffret, également chez Quidam, dans lequel des centaines de feuillets attendent votre lecture dans l’ordre que vous choisirez (en dehors du premier et du dernier, seuls points fixes proposés), pour reconstituer la mémoire brisée, disjointe et inconsolable d’un ami emporté par le cancer.

Nikos Kazantzakis, Alexis Zorba (note de lecture) : les 400 pages de la magnifique récente retraduction et réédition chez Cambourakis vous offrent une belle chance de découvrir ou redécouvrir l’ampleur et la puissance de ce qui se cache derrière la si fameuse danse de Zorba effectuée par Anthony Quinn dans le film immortel, le rire charnel comme remède souverain aux aléas de l’existence, dans la Grèce des années 1920 de ce vertigineux chef d’œuvre d’humour et d’intelligence.

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Harry Mulisch, La découverte du ciel : à partir de la rencontre à la fin des années 1960 de Max, orphelin d’une mère juive déportée et d’un père collaborateur (double fictionnel de cet écrivain tourmenté par les blessures de la seconde guerre mondiale), et de Onno issu d’une grande famille de notables calvinistes, de leur amitié indéfectible et de la liaison amoureuse qui va les lier à la même femme, l’auteur compose une traversée spatiale et temporelle du XXème siècle, un roman foisonnant et faustien, inattendu et palpitant jusqu’à la dernière  de ses 1 100 pages en Folio.

Patrick O’Brian, Les aventures de Jack Aubrey : une autre bien modeste « tricherie » avec celui-ci, puisque les 1 300 pages du tome 1 de l’édition Omnibus regroupent en réalité les quatre premiers des 21 romans consacrés au capitaine anglais Jack Aubrey et à son savant ami Stephen Maturin, immortalisés à l’écran en 2003 par les redoutables interprétations de Russell Crowe et de Paul Bettany. Avec une précision hors du commun, une ruse narrative presque sans limites et une poignante humanité, peut-être à la fois l’une des plus belles fresques maritimes et l’un des meilleurs romans historiques jamais écrits, sur l’époque des guerres napoléoniennes.

Marcel Proust, À la recherche du temps perdu (note de lecture) : un texte que l’on ne présente plus en effet, mais dont les 2 400 pages de l’édition Quarto peuvent se déguster d’un seul (long) trait, pour découvrir ou redécouvrir, en plus d’une incroyable exploration psychologique, d’une mobilisation presque sans comparaison de savoirs et d’impressions, et d’une étude de mœurs d’une finesse exceptionnelle, l’un des plus impressionnants et des plus passionnants thrillers qui soient, autour de l’énigme centrale : le petit Marcel parviendra-t-il à devenir écrivain, et si oui, comment ? Et de saisir d’un bloc le formidable génie de romancier de l’auteur, disposant ses machines infernales plusieurs tomes à l’avance, pour servir souvent des centaines de pages plus loin à notre ravissement.

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Guillermo Saccomanno, Basse saison (note de lecture) : 600 pages de roman explosif et monumental, chez Asphalte, pour dresser le portrait ravageur d’une station balnéaire argentine ravagée par l’ennui, la violence et la corruption, et y faire rentrer, aux forceps acérés, l’essentiel de notre monde, et les remous furieux ou nauséabonds de son histoire récente.

Bob Shacochis, La femme qui avait perdu son âme (note de lecture) : les 800 pages de cet exceptionnel thriller littéraire d’espionnage, chez Gallmeister, vous offriront une redoutable vision géopolitique des soixante dernières années, cynique et cruelle, tendre et intelligente, à hauteur d’homme, de femme, d’avidité et de mégalomanie – avec un beau nuage d’humour sombre et décalé, en prime.

William T. Vollmann, Central Europe : avec ces 1 300 pages dans l’édition Babel (Actes Sud), l’auteur s’écarte ici de ses somptueux  « sept rêves » américains pour nous offrir, autour du choc dominant le vingtième siècle, entre Allemagne et Russie, un roman historique foisonnant et truffé de feux d’artifices langagiers et narratifs, dans lequel les états-majors militaires prussiens, les cellules communistes, les cinéastes du réel, les espions de tous bords et les économistes s’inclinent une fine, devant la grande figure de Chostakovitch, musicien, compositeur, et véritable fil conducteur d’une lecture à la fois malicieuse et grandiose de l’Histoire.

Gene Wolfe, Soldat des brumes (note de lecture) : les deux volumes somptueux de l’intégrale publiée chez Lunes d’Encre (Denoël), et leurs 1 200 pages, vous permettront de découvrir l’un des plus beaux textes évoluant à la charnière des genres littéraires, s’appuyant sur les mythologies grecque et égyptienne, en vous proposant d’accompagner Latro, le soldat amnésique au quotidien, forcé d’écrire sa vie pour avoir une chance de s’en souvenir en se relisant, dans son périple méditerranéen, sachant qu’il voit désormais déesses et dieux qui arpentent, invisibles pour les autres, les mêmes lieux que nous.

 

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Bon, tout ceci dit, il n’y a évidemment aucune obligation (tout au plus un vague sentiment de regret si… mais n’anticipons pas). Note première note « Un été 2016 », à consulter ICI, vous propose vingt titres d’un volume nettement moindre. Toutefois, n’oubliez pas le dernier avantage des pavés de l’été : à la rentrée en septembre, ils vous assureront un avantage déterminant lorsque votre compétition favorite de Bookfighting reprendra !

 

 

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Des pavés sur la plage – Un été 2016 (2)

  1. a part Jacques Abeille (qui ne m’a jamais attiré il est vrai)
    Guillermo Saccomanno et Bob Shacochis que je n’ai même jamais vus
    que me reste t’il ?????

    heureusement il y a eu ces 20 + 1 short stories US chez Albin Michel qui m’ont fait lire ou relire quasi l’intégrale de ces auteurs US (avec des hauts et des bas)

    là je viens d’achever les 4 volumes de Joseph Boyden (« le chemin des âmes », lu il y a longtemps, « les saisons de la solitude » et « dans le grand cercle du monde » + les nouvelles)
    une longue histoire sur les rapports entre les Nations Premières et les Missionnaires-civilisateurs (???)

    entre temps il y a eu tous les romans-nouvelles sud (et 2 nord coréens)
    et surtout toute une littérature noire (Nigéria, RSA, Cameroun) véritablement à découvrir

    et je m’efforce d’en faire des fiches un peu plus structurées (en y mêlant qqfois des impressions personnelles des pays en question). a publier dans qq années (si jamais un éditeur lisait………..)

    Publié par jlv.livres | 4 juillet 2016, 15:52

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Lire au soleil – Un été 2016 (1) | Charybde 27 : le Blog - 4 juillet 2016

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