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Notes de lecture 2020, Nouveautés

Note de lecture : « Le temps est à l’orage » (Jérôme Lafargue)

Toujours merveilleuse, toujours mystérieuse et encore renouvelée, l’étrange mythologie contemporaine d’une Aquitaine universelle.

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Je ne suis pas un inconnu en ville.
Je suis de ces personnes que l’on catégorise parce qu’on les craint.
Ni dans la marge, ni dans la norme. Mais lorsque j’apparais, les conversations s’arrêtent l’espace de quelques secondes. Cela tient peut-être à mon visage.
Peau mate, cheveux blonds et cendres, épais, plutôt longs. Toujours une barbe de quelques jours. Des yeux gris bleu qui, dans certaines circonstances, virent au vert d’eau sous l’effet de flamboiements qu’à vrai dire je ne contrôle guère. Ils peuvent être apaisants tout autant queffrayants.
Je renvoie l’image d’un bon gars sur qui l’on peut compter. Ou d’un type sans pitié.
Certains en font des tonnes, grimacent, parlent haut et fort, gesticulent pour se faire remarquer. Ils n’en continuent pas moins d’avoir autant de personnalité qu’un gant de toilette usagé. Je n’ai nul besoin de ces artifices pour exister.
Un haussement de sourcil, voilà l’intérêt qui s’éveille. Un coin de la bouche qui s’étire, l’ironie s’invite. Et tout à l’avenant.
Je captive. Et trouble dans le même mouvement.
Don ou malédiction, j’ai fini par m’en accommoder, et n’en joue pas. Je suis ainsi fait.
Dans cette ville au passé d’esclaves, de sorciers, de tueurs, de guerriers infortunés, de pêcheurs ruinés et de courageux érudits, dans ces rues où des femmes, des hommes et des enfants se sont battus pour leur liberté, ont succombé sous les coups d’une armée aveugle et rendue folle par le sang, dans ces maisons où l’on a tu si longtemps l’innommable et le sordide, il est bien logique que je sois devenu l’objet de croyances farfelues.
On me prête le pouvoir de parler avec les morts, de tenir ensemble eau, terre, air et feu. Je parcours les chemins sans manger ni boire, me livrant à des incantations arrachées à la nuit.
N’importe quoi.
J’affirme qu’il ne faut pas croire tout ce que l’on raconte à mon sujet avant de m’éclipser la seconde suivante, sans que l’on sache si j’ai disparu soudainement ou si j’ai endormi mon interlocuteur avec l’une de mes malices.
Viendra le temps où je me fatiguerai de tout ça.
Ou pas.

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Quatre ans après « En territoire Auriaba » (2015), le cinquième roman de Jérôme Lafargue, « Le temps est à l’orage », publié à nouveau chez Quidam, en septembre 2019, poursuit l’élaboration à géométrie variable et à directions multiples d’une œuvre qui devient toujours davantage la saga d’un véritable et singulier pays perdu, mythifiant les Landes authentiques, aux confins de la dune, de l’océan et de la forêt, pour en constituer une politique fantastique, intime et familiale renouvelant chaque fois ses angles et ses incarnations historiques.

J’approche du Vieux Marin, le café donnant sur le port.
À l’exception du sol de tomettes craquelées, tout est en chêne ici, les murs comme le comptoir, les tables et les chaises. D’un chêne charrié par d’anciens forçats qui édifièrent une maison où l’on boirait et se reposerait afin d’oublier les années de malheur et se préparer à celles qui débarqueraient.
Les patrons successifs ont gardé le principe des chambres à l’étage. Les pièces servent de dortoir pour les sans-abri, les nécessiteux, les drogués ou les alcooliques. On y sommeille, on y baise parfois, dans des vapeurs de mélancolie et au son des vagues qui s’ébrouent à quelques dizaines de mètres en face.
La bâtisse a résisté à tous les ouragans, elle a échappé au feu vengeur des milices. On dit que sous le bois, les fondations sont faites de pierres sacrées, liées au chêne par des sarments coulés dans du bronze. On dit qu’à l’époque de sa construction l’idée même de faire des fondations n’affleurait pas, que la maison tient grâce à des diableries.
On dit beaucoup de choses au sujet de cet endroit.
C’est le seul où je viens jouer ma musique en public. Le seul, avec la librairie et la salle de basket, où je consens à m’attarder de temps à autre.
J’y ai dormi aussi, autrefois.

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Il faut tout l’immense talent de Jérôme Lafargue pour parvenir ainsi, en nous racontant l’histoire du mystérieux père veuf de la petite Laoline, devenu gardien des Lacs d’Aurinvia (toujours cette magie des noms propres, roman après roman) après deux ans passés dans les commandos parachutistes, à nous proposer un texte qui entre en résonance immédiate, ou en correspondance profonde, avec son récit précédent déjà cité, mais aussi avec son « Dans les ombres sylvestres » de 2009 (une certaine librairie fait ici bien davantage que de la figuration, par exemple) et avec son « L’année de l’hippocampe » de 2011 (la musique rock au sens large joue à nouveau pleinement son rôle ici), tout en lançant d’audacieuses échappées du côté de ces militaires affûtés et néanmoins remplis de doutes, d’écorce et de peau, familiers aux lectrices et aux lecteurs d’Alexandre Civico, de Xavier Boissel ou de DOA, comme du côté de l’anthropologie ensorcelée de Jeanne Favret-Saada ou de celle, jouant avec l’âme de l’inanimé, de Philippe Descola. Face au sordide toujours rampant et à l’avide toujours aux aguets, dans le choc de la guerre, de l’amour et de l’amitié, Jérôme Lafargue nous trace une route singulière, où, sous le signe indien de Gérard de Nerval, un étrange Prince d’Aquitaine, ténébreux, veuf et difficilement consolé, s’affranchirait des soupirs de la Sainte comme des cris de la Fée, pour créer sa dimension fantastique personnelle. Et l’auteur en profite pour s’affirmer mine de rien comme le plus décisif nature writer français depuis Jean Giono (qu’un omniprésent hêtre pourpre rappelle en clin d’œil potentiel à notre bon souvenir). Et à titre personnel, je peux donc à nouveau remercier ma collègue et amie Marianne (dont on peut lire sur ce même blog les chroniques à propos de Jérôme Lafargue, ici, ici, ici, ici, ici et encore ici) pour m’avoir fait découvrir l’auteur et su insister gentiment pour vaincre la douce malédiction des piles à lire.

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Peu dans la salle en comprennent encore tout le sens, mais on capte à la volée des mots, des expressions. Et je m’arrange pour que le message principal soit bien compris de tous.
C’est la langue des bandits, des réprouvés, mâtinée d’ajouts inventés dans les rues et les quartiers pauvres au gré des années. Une langue où frayent le latin, le patois, l’ancien français, des locutions étrangères.
Je chante des histoires anciennes de luttes, de combats à mort, de fuites et d’emprisonnements, je fredonne des odes à l’océan, la montagne et la forêt, hymnes de bienveillance à destination de leurs occupants énigmatiques, j’entonne surtout des mélopées dont les héros malheureux sont les laissés-pour-compte, les malchanceux du monde de maintenant. Des chansons qui sonnent comme des rapports circonstanciés, des mises en cause, visant malfaisants et tourmenteurs d’où qu’ils viennent : de la banque, de l’usine, des forces de l’ordre, de l’administration, de la rue elle-même.
Aucune discrimination. Les profiteurs et les arrangeurs à la petite semaine, qu’ils soient riches ou pauvres, dominants ou dominés, je les abhorre.
Je ne livre rien en pâture. Je me borne à dire pour protéger les désarmés. Ce que je glane ou ce que l’on me rapporte, je le vérifie. Je ne crache pas à l’aveugle, je raconte ce qui est.
Ma parole n’a toutefois que peu de poids. Elle n’est qu’un gentil défouloir qui satisfait tout le monde.
À peu près.
Bien que je sois craint, certains ont pu s’offusquer de ma hardiesse et voulu en découdre. Mon corps en porte les stigmates.
Cette zébrure sur le mollet droit ? Un coup de couteau. Ce coude qui regimbe l’hiver ? Le souvenir d’une mauvaise chute lors d’une poursuite.
Le concert terminé, les applaudissements et les sifflets de joie emplissent la salle de longues minutes. Je me lève, étire ma longue carcasse et repousse les cheveux qui tombent sur mon front. J’ai un sourire lointain, me demande pourquoi je viens encore, pourquoi je m’acharne à composer des mélodies qui ne seront écoutées qu’ici, pourquoi je me bats au milieu de cette guerre sans fin qui oppose merveilles et terreurs.
Puis je me souviens pourquoi je le fais.
Je n’ignore pas que je suis devenu un objet de folklore, que l’on me recherche surtout pour mes dons supposés et mes qualités d’écoute.
Personne en réalité ne connaît ma véritable fonction.
L’image que les gens ont de moi est déjà baroque, inutile de les affoler davantage.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Le temps est à l’orage » (Jérôme Lafargue)

  1. pour changer un peu
    « Malscience De la fraude dans les labos » de Nicolas Chevassus-au-Louis (2016, Seuil, 210 p.)

    Tant que l’on est confiné, et que la lecture offre un peu de distraction, pourquoi ne pas se pencher sur la science, ses pompes et ses œuvres. Alors avoir le choix entre la malbouffe et la malscience… Le livre de Nicolas Chevassus-au-Louis est là pour cela.
    Voilà un docteur en biologie et licencié d’histoire. Journaliste indépendant à ses heures, il collabore à « La Recherche » et à « Médiapart ». Il enseigne aussi à l’université de Montpellier dans un DESS de « journalisme scientifique et technique ». On lui doit aussi (entre autres) :
    « Les Briseurs de machines. De Ned Ludd à José Bové » (2006, Le Seuil, 270 p.)
    « Pourquoi Hitler n’a pas eu la bombe atomique » (2013, Economica, 128 p.)
    « Théorie du complot » (2014, First Document, 283 p.)
    « Savants sous l’Occupation » (2015, Le Seuil, 240 p.)
    « Un iceberg dans mon whisky. Quand la technologie dérape » (2015, Le Seuil, 192 p.)
    « Les damnés de la science » (2019, Le papillon Rouge, 264 p.)
    « L’Ere des extrêmes : Histoire du court XXe siècle» (1914-1991) » (2020, Agone, 962 p.)

    Voila déjà de quoi lire, si ce n’est de réfléchir.
    16 chapitres, après un avant-propos, et en Annexe, la « déclaration de Singapour sur l’intégrité en recherche » qui date de 2010, et qui, je dois le dire, n’a pas suscité de grande révolution dans les laboratoires. Malgré une déclaration des principes en quatre points :
    – Honnêteté dans tous les aspects de la recherche
    – Conduite responsable de la recherche
    – Courtoisie et loyauté dans les relations de travail
    – Bonne gestion de la recherche pour le compte d’un tiers
    Il faut croire que de poser ces points, c’est déjà reconnaître qu’ils ne sont pas tous respectés.

    Le livre commence par décrire plusieurs cas de fraude, manifeste ou non. Un biologiste japonais, dont le directeur se suicidera. Nipponisme oblige. Puis un biologiste et vétérinaire coréen et un sociologue hollandais, avant d’entamer des cas plus retentissants. Un chercheur de Bells Labs pour arriver aux frères Bogdanoff. Cela relativise le niveau de fraude que peuvent commettre les chercheurs des différentes nationalités. On en arrive au chapitre « Grands fraudeurs, petits menteurs » qui répertorie les quatre catégories de fraudes. C’est selon Charles Babbage, celui qui a inventé le concept de l’ordinateur. La première c’est « celle qui tend à ridiculiser une académie scientifique ». Puis vient « la falsification des données, voire leur invention pure et simple ». Ensuite, il s’agit d’élaguer les données « tailler et couper ici ou là les données expérimentales qui sortent trop de la moyenne ». Enfin « de donner à des observations ordinaires l’apparence et les caractèristiques de celles qui sont plus précises ». Tout est défini là.
    Suivent des méthodes illustrant ces différents types de fraudes. L’illustration scientifique est quelquefois excessive et tendancieuse. Elle a pour but de tromper plus ou moins le lecteur, focalisant sur le point que l’auteur veut faire passer. Il est d’ailleurs symptomatique que certaines figures, en particulier en chimie, sont retouchées de façon telle que l’on pourrait facilement les confondre avec des publicités pour une marque de lessive. D’ailleurs certains éditeurs de revues scientifiques offrent même un service spécial de retouchage des figures. La publication papier, de plus en plus fréquente en couleurs, facilite et encourage ce type d’illustrations. Le fait est que certains éditeurs proposent également d’illustrer leur couverture de journal papier par un dessin, forcément retouché par leurs services, une photo de terrain ou de minéraux pour les sciences de la terre, ou une photo d’appareillage en physique. Cela sert également à illustrer certains CV, démontrant la valeur de l’article. Il est vrai que les tristes diagrammes en noir et blanc des années 80 font piètre figure à côté. La question est de savoir si la couleur ajoute de la science. Il est tout aussi vrai que des résultats d’une enquête statistique accrochent difficilement le lecteur.
    De même, un article scientifique raconte une histoire. Fut-elle très technique. Mais l’article obéit à des codes. Il y a d’abord une introduction. Laquelle rappelle les travaux antérieurs, insistant parfois sur ce que les auteurs précédant n’ont pas vu ou pas compris. C’est de bonne guerre. Attention, il ne s’agit pas de trop éreinter ces précédents auteurs, qui pourraient être des relecteurs. D’emblée pris à contrepoil, ils pourraient donc avoir un préjugé négatif devant l’arrogance de l’auteur. Cette façon de raconter suit ensuite les codes. Une section méthode, où il est d’usage d’expliciter la méthodologie utilisée. Bien entendu, les points scabreux sont minimisés. Les trucs qui font que la manip fonctionne aussi. On n’est pas dans la concurrence pour rien. « D’une certaine manière, tout chercheur est un cuisinier, car il ne peut écrire un article scientifique sans arranger ses données pour les présenter de la manière la plus convaincante, la plus apétissante ». Jusque-là c’était de la petite délinquance.
    On en arrive aux résultats. C’est là que la fraude intervient, à plus ou moins grande échelle. Y compris, il faut le reconnaître des articles intègres, en forte majorité. Certes, des images, ou statistiques sont arrangées et redécoupées. Ce qui constitue une fraude que je qualifierais de passive. Pour diverses raisons. Le livre cite bien des cas de retrait d’articles. Ces retraits sont en augmentation. Il fait alors distinguer un bricolage d’une pratique généralisée. La sanction, qui s’impose, à des telles pratiques, est la mort scientifique de l’auteur. Et c’est tant mieux. Perte des subventions, voire procès juridique, comme cela a été le cas à Rennes il n’y a pas si longtemps. Un ancien collègue, décédé depuis, et ayant été confronté à ce type de fraude, m’a avoué que cela était fort désagréable. Le tout étant, comme il se doit, accompagné de pressions hiérarchiques ou politiques.
    On en arrive aux causes de ces pratiques. Une grande partie de chapitre est consacrée à l’ouverture de la recherche chinoise et ses pratiques, dignes d’un capitalisme trop vite mal assimilé. Il y a eu une période de montée en puissance des articles issus de chercheurs chinois. Une des causes en était la maitrise de la langue, l’anglais. Ce qui facilitait l’accès, alors jusque-là restreint à la littérature internationale. Données falsifiées, inventées, voire simplement plagiées. Il y eut de tout. Il m’est même arrivé, en tant que relecteur d’avoir à critiquer un article dont les figures étaient du couper-coller d’un de mes articles. Y compris deux fautes typographiques. Un mot à l’éditeur du journal qui a transmis au service juridique de l’éditeur. Un autre mot au directeur de l’institution chinoise. L’affaire a été vite réglée. Les choses se sont calmées depuis, et la Chine est en train de rattraper les USA par le nombre et la qualité de ses articles scientifiques.

    Alors les causes ? Concurrence éfrennée, précarisation des jeunes chercheurs, qui les pousse à publier d’avantage et trop vite. Oui, il y a bien sûr de tout cela. « Accroissement de la compétition internationale, dans un contexte de généralisation, de par le monde, de l’évaluation des chercheurs selon le seul critère du prestige de leurs publications ». Il est vrai que la concurrence est rude. Peut-être plus rude du fait de l’augmentation du nombre de chercheurs. Est-ce la seule raison ? Certainement pas. Il se publie de plus en plus d’articles. Mais force est de constater que certains sont à effets locaux ou très restreints. Les anglo-saxons ont un terme pour cela « parrochial » qui traduit bien ce qu’il signifie. Il est de l’attribution des relecteurs de le signaler, quitte à ce que l’article soit rejeté. Ce qui se traduit cependant par une descente en cascade, vers des journaux moins exigeants.
    Cause également important la concurrence qui s’est établie entre les éditeurs. Résumée sous le chapitre de « Littérature toxique ». Cela englobe un peut tout ce qui est en d’autres termes la littérature ouverte ou « Open Journals ». Chez un éditeur scientifique (Reeds-Elsevier, Springer, Taylor & Francis, Wiley-Blackwell) les institutions publiques paient, fort cher d’ailleurs, les abonnements aux revues. La coutume était ensuite un accès gratuit aux revues. Au début des années 2000, est apparue une nouvelle génération de revues, dont certaines sont franchement toxiques. Il suffit au chercheur de payer au départ (de 1000 à 3000 USD, ou euros) et l’éditeur fait le reste. Quelquefois, cela va même très vite, plus besoin de relecteurs. En même temps plus de contrôle sur la valeur scientifique. Cela va des journaux, quelquefois éphémères, à des livres ou monographies. On est sollicité tous les jours par ce genre d’éditeurs, qui promettent, en plus de faire partie de leur comité d’éditions. Fonction qui fait recette sur un CV. Pourquoi un comité d’édition, si l’éditeur, de toutes façons, encaisse l’argent et ne se préoccupe pas du contenu. Seul une revue citée par Nicolas Chevassus-au-Louis surnage du lot. C’est le « Public Library of Science (PLoS) ». La revue a un comité de lecture qui fonctionne bien, et a un taux d’acceptation très raisonnable de 69 %. Chez d’autres éditeurs plus classiques, ce serait plutôt le taux de rejet. A vrai dire, et avec la raréfaction des crédits, cette mode des « open journals » a été vite perçue comme un attrape-nigauds. La possibilité de faire de même, c’est-à-dire de permettre un accès libre aux revues, proposée par les éditeurs classiques a fait le reste. Quoiqu’il en soit le chercheur est toujours le payeur. Résultat : les groupes d’édition ont « un taux de profit de l’ordre de 30% par an ».
    Et la France, dans tout ça ? C’est le denier chapitre « Omerta française », dont le titre se suffit à lui-même. « On chercherait en vain, sur les sites Internet du CNRS, de l’Inserm, de l’Institut Pasteur, ou de l’Inra, un texte décrivant les procédures mises en œuvre en cas d’enquête sur une suspicion de fraude ». L’auteur propose néanmoins quatre axes ou piliers pour réguler l’intégrité scientifique. Ce seraient : « la rédaction d’une charte nationale », « former à l’intégrité scientifique », « codifier les pratiques d’enquête », et « s’attaquer au statut des chercheurs en tant que fonctionnaires ». On reconnaît bien là le jacobinisme français.

    Que retenir de ce livre ? Que tous les chercheurs sont des fraudeurs, actuels ou en puissance. Je ne le pense pas, au contraire. La sanction est souvent immédiate et elle est sans recours. Ce serait véritablement contre-productif. Cela a été le cas de la recherche chinoise lors de l’ouverture à l’international. C’est maintenant fini. Nombre d’entre eux ont effectués leurs travaux dans d’autres laboratoires, d’autres pays. Ils sont revenus au pays ou non. Mais leurs travaux ont payé. Nicolas Chevassus-au-Louis fait remarquer que la fraude y est moins détectée. Je ne le pense pas. Un article scientifique présente, en principe, des conclusions. Celles-ci sont fondées ou non. Evidement l’auteur peut frauder, manipuler les images. Il existe cependant des logiciels analyseurs d’images. On distingue tout de même assez facilement ce qui est « trop beau » et on se pose la question. Après tout, un article refusé n’est pas la honte. Souvent, c’est que l’idée est mal supportée par les données, pas seulement par les images. Le système est un peu différent de ce qui s’est passé avec l’effondrement des régimes de l’Est. Je prends l’exemple de jeunes chercheurs en poste au GFZ de Potsdam, à côté de Berlin, là où une tour est établie pour vérifier les travaux d’Einstein. Il y eut une première sélection, basée sur un volontariat quelque peu orienté. Puis, je me souviens d’avoir assisté à une réunion à Freiberg, entre Leipzig et Dresde. J’y suis allé spontanément (ou naïvement), intéressé par le sujet et la région où je travaillais, avec l’aide de collègues de Munich. Séances assez banales, somme toute. Mais j’avais noté quelques collègues, que je connaissais, assis tout en haut de l’amphi, qui prenaient énormément de notes, tout en ne participant pas aux discussions. Un midi, sur le chemin du restaurant, j’ai posé la question sur ce qu’ils étaient en train de faire : « Un tribunal ? ». L’un d’entre eux m’a répondu qu’il ne répondrait pas. Cela m’a suffi. Effectivement quelque temps plus tard, je fus invité à Potsdam. Une consigne m’avait été passée. J’avais le droit de poser des questions « voire même désobligeantes ». Un système de sélection, donc basé sur les valeurs. Malgré tout, les jeunes collègues ont été furieux, car les anciens directeurs, tout politiques qu’ils étaient, ou compromis, restaient globalement aux manettes. La plupart de ces jeunes sont passés à l’ouest ou en Angleterre, où ils ont monté des structures travaillant à l’est, bénéficiant de leur capacité de communiquer en russe.

    A vrai dire, quelle est la part de hasard, d‘intuition, de reproduction dans la science, nul ne saurait le dire. Le livre de Nicolas Chevassus-au-Louis est focalisé sur la biologie et la médecine. Ce n’est pas un hasard. Beaucoup de ces articles ont recours à des tests statistiques. Trop faible représentativité, absence d’un groupe échantillon de contrôle, mal positionnement du problème. Henri Atlan, biologiste renommé, qui a aussi étudié la Torah et le Talmud, a donné, il y a quelques temps, une conférence, publiée ensuite « Qu’est-ce qu’un Modèle ? » (2011, Editions Manucius, 48 p.), qu’il convient de lire avec « De la Fraude, Le Monde de l’onna » (2010, Librairie du XXI siècle, Seuil, 320 p.). Sans entrer dans le détail pour les modèles, il fait la distinction, qui s’impose, entre problème direct et problème inverse, le sens (la direction) étant des données aux causes. En termes beaucoup plus simples, le problème direct a toujours une solution. Ce qui est fort commode. Il est fortement sous-déterminé, même si le nombre des observations (des équations) est supérieur par rapport aux inconnues. Ceci d’autant plus que le nombre d’inconnues est souvent sous-estimé, ne serait-ce que par ignorance. Tant pis pour les modélisateurs et leurs modèles, même sophistiqués.

    Tout autre est son livre précédent, qui développe l’idée de fausseté inhérente à la modélisation. « De la fraude » est lié à la personnalité de Henri Atlan et à son parcours talmudique, d’où « Le monde de l’onaa ». Tout d’abord, cette définition de l’onaa, « mot hébreu [qui] désigne un dommage produit par une fraude et subi par un individu ou une collectivité ». Huit chapitres en 316 pages. Une longue introduction sur la fraude, volontaire ou non et ses répercutions, tant morales, verbales ou financières. Tout cela pour en arriver à la belle histoire du « four d’Akhnaï » (ou four du serpent) considéré par Rabbi Eliezer comme four impur du fait de sa structure en anneaux d’argile posés les uns sur les autres, donc discontinus selon le schéma kabbalistique des vases brisés. Fraude ou pas fraude ? D’où l’importante question de savoir si ce qui y était cuit était pur ou impur. (Comme quoi la poterie peut avoir une influence sur la vie spirituelle). L’onaa, tel que cela est défini dans le Talmud, répond à cette question en admettant qu’il y a fraude dès lors qu’il existe un seuil de tolérance de un sixième (en plus ou en moins) dans la valeur de la transaction.
    Pour en revenir à la fraude, ou à la copie, il faut reconnaître que l’on ne peut ignorer ce qui a été fait plus tôt. Bien sûr, il y a des modes. On appelle cela paradigme, cela fait plus chic. Certains prennent très vite le tournant, tandis que d’autres s’accrochent à leurs travaux antérieurs. J’ai même vu un secrétaire de l’Académie des Sciences négocier un retournement complet. Ceci dit, la recherche reste une affaire d’hommes et de femmes. C’est-à-dire avec leurs qualités et leurs défauts, leurs succès et leurs désillusions. Il en est de même dans leurs travaux. On pourrait distinguer plusieurs catégories. Une très grande majorité des travaux reproduit, en plus ou moins bien, ce qui a été fait autre part. C’est ainsi que naissent des modes, et il y en a. Le plus souvent, c’est un replâtrage d’idées par des concepts plus récents. Plagiat avec des données différentes, accommodation de vieux légumes avec une sauce différente ? Est-ce déjà de la malbouffe, pas forcément. De la cuisine insipide, certainement. Ensuite viennent des articles qui présentent des faits avec une interprétation très différente, souvent créative. Cela donne une certaine notoriété, quelquefois passagère, jusqu’à la prochaine interprétation.
    Dans ce milieu où l’on connait à peu près tout le petit monde de ceux qui travaillent sur le même sujet, la notoriété s’accompagne souvent des qualités ou défauts du personnage. On sait qu’untel est à l’affut de la moindre idée, qu’il va reprendre très vite à son compte. On sait aussi qu’il utilise sa langue, l’anglais naturellement, comme une arme, en déroulant un argumentaire complexe qui a pour but de noyer le contradicteur. On sait aussi, que, à la fin des sessions alors que l’on va boire une bière, il n’a généralement ni monnaie, ni même reconnaissance. En voilà un rhabillé pour la suite de la session. On connait aussi ceux que mon collègue de l’ETH Zurich appelle des « suceurs de roue », du nom de ces cyclistes professionnels. Excellents reproducteurs d’idées prises ici ou là. Dans la catégorie des « trouveurs », il y a ceux qui ont la chance d’être derrière une machine nouvelle ou dépendant d’une technique inédite. Ils vont pouvoir mesurer ce que d’autres n’ont pas pu, ou avec beaucoup plus de précisions, ou avec des échantillons lointains. Il est vrai que cela fait tout de suite une série de papiers, souvent en équipe, qui font la une des médias, non seulement scientifiques. Une fois privés de ces techniques, ce sont souvent de piètres inventeurs. Ce sont souvent ces nouvelles techniques qui font effet de mode. Un appareil plus puissant, des résultats nouveaux, c’est un succès presque assuré. Sauf que c’est souvent une description de plus, certes différente, mais dont la cause est souvent passée sous silence.
    La duplication des articles, ou leur saucissonnage, sont par contre de vrais problèmes. Il existe cependant des moyens d’y remédier. Les grands éditeurs donnent librement accès à leur base de données aux relecteurs. Libre à ces derniers d’en profiter, ou d’en avoir le temps. La concurrence pousse aussi à savoir se limiter dans l’acceptation des données redondantes. Enfin, la catégorie la plus rare est celle de travaux véritablement disruptifs. Une nouvelle idée, un nouveau paradigme. Le tout est de rester dans le groupe de tête. Il est vrai que c’est un challenge très stimulant, mais qui nécessite un travail constant, souvent en dehors de sa spécialité, avec les inconvénients inhérents. Ceux de mal comprendre, ou de sous-estimer des effets secondaires. Reste à trouver un spécialiste qui prenne en compte les demandes de renseignements. Mais là encore, on ne fait que reproduire, quelquefois abusivement, les travaux des autres.

    Ralentir la science, prôner une « science lente », c’est profondément méconnaître la façon dont la science fonctionne. Récompenser les institutions plutôt que les individus ? La vraie fausse bonne idée. Pourquoi continuer à chercher si la soupe est assurée ? Sauf les passionnés y resteront. Mais, ils savent depuis longtemps que la recherche n’est pas le moyen de faire fortune. Plutôt satisfaire sa curiosité ou/et sa liberté.
    Finalement il est intéressant ce livre, à lire absolument par tous les jeunes chercheurs. Nicolas Chevassus-au-Louis donne plein de trucs pour falsifier ses publications : images trafiquées, coloriage plus flashy, données tronquées, statistiques sur deux échantillons. Et cela ne fait qu’imiter les grands noms qu’il cite dans ses premiers chapitres : Millikan et la charge de l’électron, ou Mendel et ses petits pois. Il est vrai que c’est aussi se retrouver au même stade que les frères Bogdanoff, c’est moins glorieux.

    Publié par jlv.livres | 29 mars 2020, 16:05

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