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Notes de lecture 2020

Note de lecture bis : « L’année de l’hippocampe » (Jérôme Lafargue)

Concilier l’angoisse de marquer son époque et l’utopie personnelle, en poésie et en musique. Rusé, virevoltant et surprenant.

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« Un futur qui s’annonce comme un mur d’effroi et,
en vérité, nous sentons tous que tout va changer,
mais nous ne savons ni quoi ni quand. »
Vassili Golovanov

Un roman qui démarre par ce sublime exergue issu de « Éloge des voyages insensés » se place d’emblée sous les meilleurs auspices qui soient. Lorsque de plus il est aussi chaleureusement lu que par ma collègue et amie Marianne, sur ce même blog (ici), on comprend que seules les contraintes de répartition des lectures entre libraires, au fil des mois, peuvent expliquer qu’il soit demeuré si longtemps bloqué au milieu d’une pile à lire, aussi abondante soit-elle supposée. Publié en 2011 chez Quidam, le troisième roman de Jérôme Lafargue, quatre ans après « L’ami Butler » et deux après « Dans les ombres sylvestres », poursuit une quête étrange, entre vertiges des narrations mystificatrices, possibilité du fantastique et créations enfiévrées des solitudes terminales volontaires.

Venu habiter en spartiate la petite maison de sa grand-mère disparue, dans un coin perdu des Landes entre forêt, dune et vague, Félix Arramon s’est volontairement retiré du monde pour un an, en attendant de prendre (ou non) une décision qui doit définitivement changer sa vie, décision qui concernerait aussi bien son mystérieux ancien métier, aux confins du journalisme de guerre et de l’investigation des malfaisances de ce monde, qu’une caisse pleine de « trucs » apportée avec lui, qu’il évoque souvent sans en préciser davantage le contenu exact.

Je suis un nid de contradictions : à quoi ressemblent ce retrait du monde, ce renoncement que j’accompagne de manies, n’écouter qu’un disque par jour, n’écrire que quelques lignes chaque soir, tandis que se profilent à l’horizon la résolution ou la non résolution les plus importantes de ma vie ?
– Quel est l’animal, non, quel est l’être vivant le plus lent du monde ? me demanda un jour Tim, alors que je venais de l’énerver suite à l’une de mes sempiternelles évocations d’un doute quelconque.
– Le paresseux ? L’escargot ?
– Non, tu n’y es pas mon vieux. C’est l’hippocampe.
– L’hippocampe ? Tu plaisantes !
– Pas du tout. J’ai lu quelque part qu’il lui fallait je ne sais combien de minutes pour parcourir quelques centimètres. Cependant, lorsqu’il s’agit de se défendre ou de manger, la rapidité de son coup de tête est stupéfiante. Pfuuiiittt, elle était là, elle y est plus, fit Tim en claquant des doigts. Sans oublier qu’il peut rester des heures immobile. Tu es un hippocampe, Félix, que tu le veuilles ou non.

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James Woods (Oliver Stone, « Salvador », 1986)

Dans le village minuscule où il attend, réfléchit et médite, s’étant composé un mantra bien personnel joignant l’écriture d’une page de carnet et l’écoute d’un disque unique chaque jour – jusqu’à cet horizon fatidique du 31 décembre à venir -, il noue néanmoins des contacts de moins en moins fugaces, même si largement composés de silences et de non-dits, de discrétions et de pudeurs, ou encore de suppositions et de conjectures, dans la bienveillance générale, avec André, un cafetier taciturne, Pablo, son meilleur client, Laure, sa voisine, Aloïs, son fils, et Cigale, la jeune sœur de Laure – tout en gardant un contact régulier  presque uniquement, et relativement à distance, avec son meilleur ami, Tim.

Je suis allé boire un coup chez André. C’est la première fois que j’y mets les pieds en fin de journée. Pablo était fidèle au poste, à croire qu’il campe là. Il m’a paru soucieux, la faute à l’ontogenèse m’a-t-il dit. Il a découvert ce mot hier, et il le laisse perplexe.
– Écoute Nirvana, je lui ai dit. Ça t’éclaircira les idées.
– Quoi ?
– Laisse tomber.
– Non, explique-moi. En quoi Cobain, Grohl et Novoselic peuvent-ils m’aider à comprendre l’ontogenèse ?

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Spencer Murphy, « Tierra Utopia », 2017

Rythmée par une formidablement éclectique recension musicale, étendue aussi bien aux quatre coins des musiques du monde qu’aux archives du rock et de la musique plus classique, tout en s’ancrant avant tout dans un florilège de l’indie rock des années 1990-2000, nimbée en permanence d’une atmosphère certes authentiquement landaise, mais paradoxalement pas si éloignée de celle des photographies de Spencer Murphy (« Tierra Utopia », superbement introduites par Christophe Burine dans La Moitié du Fourbi n°10), cette « Année de l’hippocampe » désarçonne et envoûte la lectrice ou le lecteur, avant de dégoupiller les grenades narratives et de dévoiler les hautement rusées surprises du conteur dont on sait désormais Jérôme Lafargue détenir le secret. Et c’est ainsi que ce roman nous ouvre une paradoxale fenêtre sur le très contemporain, amoureuse et poétique.

Tim est un garçon singulier. Avant de se retrancher définitivement, il a tenté de multiples choses, non pour se rendre intéressant mais pour créer une prise de conscience. Sa meilleure trouvaille à mon goût a été de construire une cabane dans un arbre et de passer ses journées à lire des histoires à haute voix. Il est impératif que je parle de lui et de son œuvre passée. Il a eu son heure de gloire, mais il est maintenant complètement oublié, ce qui à mon sens est un bon résumé de l’état de notre monde.
Au cours des années qui précédèrent cet événement, Tim pensa à de multiples formules ou actes percutants permettant de montrer à quel point il éprouvait de la colère. Mais comment faire preuve d’originalité ? Comment se démarquer des révoltes ordinaires ? Il songea ainsi à assassiner les méchants (trop banal) ou mettre en scène leurs meurtres symboliques (pas mal mais déjà fait), fonder un groupuscule anarchisant (commun), rester immobile à vie (intéressant mais contraignant), se fondre dans la masse en attendant la mort (ah non !), entrer en politique (manque d’argent liquide), jouer au loto (pas mieux !), traverser le pays à pied en criant « On est foutus » (puéril), braquer des banques (dangereux et futile), commettre des happenings sur les plateaux télé (convenu), pisser sur les bâtiments symbolisant la domination (plutôt malodorant), insulter les gens pour leur passivité, leur indifférence et leur couardise (périlleux et infécond).

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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