☀︎
Notes de lecture 2022

Note de lecture : « Ils ont voulu nous civiliser » (Marin Ledun)

Traître voleur de canards, braqueurs commanditaires très en colère, ermite déjanté traumatisé jadis par la guerre d’Algérie : un huis clos violent causé par une énorme tempête sur les Landes, et un rare brio pour porter tout cela au rouge sang.

x

Ledun

Thomas Ferrer fourguait les canards qu’il volait pour huit euros le kilo à un revendeur dénommé Baxter qui gagnait officiellement sa vie comme shaper. Printemps et été, il vivait de petits boulots de saisonnier sur les exploitations agricoles des environs ou dans les bars de la côte, mais dès qu’arrivait octobre, les plages surveillées fermaient, les touristes retournaient d’où ils venaient, les paysans comptaient le fric que leur avait rapporté le maïs, et les types comme lui devaient bien trouver de quoi passer l’hiver.
Huit euros, une misère. Deux ans plus tôt, la transaction lui aurait rapporté le double de cette somme, mais il s’était laissé surprendre sur la propriété d’un agriculteur à la retraite de Begaarts qui cherchait à le coincer depuis longtemps. Ce dernier n’avait rien trouvé de mieux que de l’attacher à son tracteur sous la menace d’un fusil Yildiz calibre 12, avant d’appeler les flics. Ce jour-là, Ferrer chargeait près d’une cinquantaine de volailles dans des caisses en plastique quand l’agriculteur était apparu en travers de la porte d’entrée, armé jusqu’aux dents. Près de sept cent cinquante euros sonnants et trébuchants à la revente, un bon coup pour trente minutes de travail, renouvelable le lendemain sur une autre exploitation – de quoi oublier la puanteur de la merde de canard et ses pieds gelés parce qu’il n’avait rien trouvé d’autre à se mettre qu’une vieille paire de baskets trouées.
Au premier coup de feu, Ferrer avait perdu sa lampe dont l’ampoule s’était brisée en tombant. Il s’était foulé la cheville dans une tranchée en tentant de s’enfuir quand le vieux avait tiré une seconde fois en l’air. « Et merde ! » s’était-il dit, le cul par terre. Pourquoi se priver ? Ces canards se reproduisaient tout seuls par centaines, magnifiques et gavés à souhait, ça aurait été un crime de ne pas en profiter alors qu’ils promettaient une belle récompense à qui en prélevait seulement une poignée ?
Le juge ne l’avait évidemment pas entendu de cette oreille.

Fatigué de vivoter, un voleur de canards sur le retour trahit ses commanditaires, truands à la petite semaine et braqueurs occasionnels, lorsque l’occasion se présente. Très énervés, ceux-ci le traquent jusque chez un ermite à demi fou, portant depuis des dizaines d’années son profond traumatisme et ses haines héritées de la guerre d’Algérie. Ceci se passe dans la forêt des Landes, à proximité de l’océan, sous les éléments naturels déchaînés par une tempête décennale., forçant quasiment le huis clos, et ceci est d’une rare intensité sanglante.

Dans un décor voisin de ceux d’Hervé Le Corre , de Jérôme Lafargue (« Le temps est à l’orage », 2019) ou de Yan Lespoux (« Presqu’îles », 2021), porté au rouge sang par la tempête de la nature comme par celle bouillonnant sous les crânes meurtris, « Ils ont voulu nous civiliser », publié chez Flammarion en 2017, dix ans après le coup d’éclat initial de « Modus operandi » (2007) et trois ans avant le monumental « Leur âme au diable » (2020), nous offre l’une des facettes les plus vives de Marin Ledun : une capacité toujours aussi surprenante pour ordonner le chaos apparent, pour dresser la logique du sordide, et pour en extraire des chocs humains essentiels, produits par les avidités déchaînées mais ne s’y limitant jamais. Dans la tempête forestière, personne ne vous entendra vraiment crier.

x

Unknown

Un cyclone extratropical de type « bombe ».
À la mi-journée, la dépression se situait à près de mille kilomètres des côtes françaises. On annonçait des rafales entre 150 et 170 km/h, avec des pointes dépassant les 200 km/h, de Biarritz à Mérignac. La veille encore, les modèles mathématiques n’en espéraient pas autant. À présent, les avions étaient cloués au sol et les trains en gare par arrêté préfectoral. Les prévisionnistes d’ERDF estimaient à plusieurs centaines de milliers les foyers privés d’électricité dans les heures à venir – 85 000 l’étaient déjà dans les Pyrénées-Atlantiques. Les premiers arbres tombaient sur le front ouest. Des déferlantes de huit à dix mètres de hauteur avalaient les dunes des plages landaises et mettaient à nu les derniers vestiges du mur de l’Atlantique.
Alezan était aux anges.
Le vacarme dans la cour était impressionnant. Le vent s’engouffrait en sifflant entre les volets et le lambris du plafond. La lumière de l’unique ampoule de la cuisine vacillait par intermittence. Des bruits sourds et puissants ponctuaient à intervalles réguliers le monologue excité du chien. Alezan monta le volume du poste radio, rinça son assiette dans l’évier et retira la marmite de soupe du fourneau. Le poêle à bois était chargé à bloc, les bûches de pin crépitaient, la chaleur dans la pièce était insoutenable, juste ce qu’il convenait pour maintenir une température agréable dans le reste de la maison.
Alezan essuya son Opinel sur le revers de son bleu, le plia avec soin, puis il s’installa sur la chaise, près de la porte, son fusil à portée de main, et il ferma les yeux. Il n’était pas soûl, juste légèrement grisé par les deux verres de rouge qui avaient accompagné son repas et par le flot de souvenirs qui affluait par vagues. Il n’avait que dix-neuf ans, ce 19 août 1955. Vingt-quatre heures avant qu’une tempête d’un autre genre vienne déchirer le cœur des hommes.

x

ledun_marin_cop_gallimard_f_mantovani_0

Logo Achat

À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Pas encore de commentaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

%d blogueurs aiment cette page :