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Lecture BD : « L’appel de Thulé » (Jean Malaurie, Makyo, Frédéric Bihel)

Le somptueux roman graphique de la première immersion de Jean Malaurie chez les Inuits du Groenland, en 1950.

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En juillet 1950, Jean Malaurie a vingt-huit ans. Jeune géographe spécialisé en géomorphologie, il a déjà participé, dans l’immédiat après-guerre, à deux missions pour Paul-Émile Victor et ses Expéditions polaires françaises, sur la côte ouest du Groenland, et à deux missions en solitaire dans le Hoggar, lorsqu’il entreprend, seul, dans la région de Thulé, « la première mission géographique et ethnographique française dans le nord du Groenland », pour le compte du CNRS.

Cette expédition fondatrice fournira l’essentiel du matériau de sa thèse de doctorat d’abord, « Thèmes de recherche géomorphologique dans le nord du Groenland », soutenue en 1962, mais déjà de son récit (inaugurant la collection Terre humaine des éditions Plon« Les derniers roi de Thulé » en 1955, best-seller mondial de celui qui deviendra au fil des années le plus grand spécialiste vivant du grand Nord et des peuples de l’Arctique, géographe de terrain ayant muté en anthropologue ô combien empathique.

C’est le récit de cette expédition, incluant ses prémisses sahariennes sous forme d’un subtil flashback, en s’approchant au plus près du texte même de Jean Malaurie, adapté avec justesse et avec son intervention pour l’occasion, que le scénariste Makyo et le dessinateur Frédéric Bihel ont voulu nous proposer sous forme de roman graphique, publié chez Delcourt en novembre 2019. Le résultat de leur travail est particulièrement réussi, et pour tout dire, somptueux.

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C’est ma deuxième mission solitaire dans la montagne saharienne. Mon camp de base est au cœur de la montagne volcanique de l’Atakor, sur le plateau de l’Assekrem, à 2 723 mètres d’altitude. Parfois, il y neige.
Le père de Foucauld se livrait ici à ses dévotions mystiques dans ce décor wagnérien.
Je suis au cœur du Sahara, seul avec un Touareg de la tribu des Daghrali qui se nomme Rapti, et un harratin, c’est-à-dire un fils d’esclave noir, appelé Mohammed, ainsi que trois chameaux, deux de selle pour le Touareg et moi, et un de bât…
Le harratin doit marcher, non loin du chameau du Touareg. C’est la règle : il est au service de son maître.
Pas de conversation avec le Touareg. Je ne sais pas sa langue, le tamacheq, et le guide n’est pas loquace. Nous communiquons, le Touareg et moi, par gestes et grâce à un peu de français.

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Récit de voyage et récit scientifique d’une belle précision, « L’appel de Thulé » devient rapidement une histoire de rencontres, d’échanges humains qui doivent d’abord se passer, ou presque, de langage articulé, tant les barrières linguistiques, déjà mentionnées dans le Hoggar, sont apparemment insurmontables dans l’extrême nord du Groenland. Adoptant par instinct les pratiques les plus pointues et les plus déterminées de l’observation participante, Jean Malaurie se taille, seul, un chemin vers la compréhension et le respect des Inuits, en se démarquant d’emblée, à titre personnel, des pratiques de facto coloniales de ses illustres prédécesseurs dans l’exploration de ces limites polaires.

Le 1er juillet 1950, je suis à Copenhague pour embarquer. Pas de vivres, pas d’équipement polaire, je suis seul.
Le voyage par mer en direction de la lointaine Thulé de révèle exceptionnellement long…
Avant de rencontrer Sakaeunnquaq, j’étais déjà fasciné par l’univers minéral, cristallin, ces corps de matière inorganique, amorphe, constitutifs de l’écorce terrestre.
C’est la raison pour laquelle j’ai commencé mes classes de géomorphologue par des études de pétrographie à la faculté des Sciences de Paris.
J’ai donc entrepris un itinéraire anthropogéographique singulier commençant par, chose étrange… « Les éboulis ».
Pourquoi donc, dans les masses informes que sont les éboulis, on observe des systèmes ordonnés de pierres. Dans le Sahara, puis au Groenland, j’étudie et accumule les données et les correspondances. Il y a bien une énergie indomptable cachée dans la matière, une intelligence, une pression de la roche sous l’effet de la géocryologie et des glaces… L’éboulis est vivant…

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Magnifié par un dessin qui sait en virtuose s’adapter aussi bien aux grandioses paysages, silencieux et désolés, qu’aux rapports taciturnes, méfiants ou amusés, entre le Blanc bizarre et les Inuits, « L’appel de Thulé » nous rappelle à quel point le précieux matériau accumulé durant près de soixante-dix ans, depuis 1950, par Jean Malaurie (matériau dont Bérengère Cournut, par exemple, saura extraire la beauté intérieure de son récent « De pierre et d’os ») constitue un témoignage humain qui touche en beauté et en intelligence aux limites extrêmes de ce que Philippe Descola nomme l’anthropologie de la nature (et dont on peut trouver une présentation brève et très efficace dans son « Une écologie des relations »).

Roman graphique salutaire et sans âge, mobilisant avec grâce et exactitude l’imaginaire des pôles et celui des peuples racines, sans complaisance aucune, « L’appel de Thulé » nous offre une lecture songeuse, gratifiante et nécessaire.

Le vide s’approfondit d’autant plus en moi que, d’esprit très méthodique, j’ai repoussé jusqu’au printemps 1951, après la nuit polaire de trois mois, mon ambitieux programme de géomorphologie et de cartographie dans les déserts de la terre d’Inglefield…
En attendant, pendant l’hiver, du nord au sud du pays, il me faut procéder à la reconnaissance des hommes : démographie et généalogie…
Ce « programme » s’est figé dans ma pensée. Je m’y accroche comme à un talisman.
Alors me voici, tel un petit fonctionnaire zélé, condamné à observer, interroger, analyser ces fameux Inughuit dont j’ignore tout et qui, d’évidence, commencent à s’interroger sur moi.
– Qu’est-ce que cet adolescent vient faire ici ? Il est vraiment bizarre.
– Il a dit qu’il écoutait la pierre, les sables, la glace… Mais pourquoi ?
– Il est jeune et ne paraît pas savoir ce qu’il veut.
Je parle à peine un très élémentaire pidgin. Et je ne progresse guère… – Je… interroger… des questions… à vous… oui ?
Je doute désormais de moi-même.

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Jean malaurie 1951

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