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Notes de lecture 2020

Note de lecture bis : « Dans les ombres sylvestres » (Jérôme Lafargue)

Entre vagues à surfer et forêts à gemmer, le mystère d’un lieu, d’une famille, d’une quête.  Et un redoutable abîme fictionnel.

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D’une poigne encore ferme, le vieux Gustave m’avait agrippé le bras. Allongé dans le pauvre lit de l’hospice où il s’éteindrait quelques heures plus tard, ses yeux aveugles cherchant ma présence au plus près de lui, il me dit alors ceci, d’une voix d’où toute trace de tremblement avait disparu :
– Tu sais, Audric, là où se nichent l’amertume et le renoncement, une promesse viendra toujours les en déloger.
Il toussa alors, puit se mit à rire.
– J’imagine ta trombine ! C’est pas moi qu’ai inventé ça, tu penses ! Mais c’est une belle phrase, et le plus important c’est que toi Audric tu es cette promesse, bien plus qu’Élébotham, et je parle même pas de ton grand-père et de ton père.
Je n’ai compris ses derniers mots que bien des années après sa mort, n’admettant l’impensable que le jour terrifiant où la colère fondit sur Cluquet, forteresse de sable, de bois et d’eau où nous perdîmes tant de choses que nos larmes coulaient directement sur nos os.

C’est à nouveau grâce à ma collègue et amie Marianne, diablement convaincante, comme dans sa note à lire ici, que j’avais mémorisé soigneusement de me plonger, lorsque l’occasion se présenterait, dans le deuxième roman de Jérôme Lafargue, publié en 2009, deux ans après « L’ami Butler » et toujours chez Quidam Éditeur.

« Dans les ombres sylvestres » est bien davantage que le nom d’une librairie de village, qui jouera, le moment venu, un rôle déterminant dans le récit. Ce roman est la mise en œuvre d’un programme rétrospectif et prospectif, annoncé en une clarté aveuglante dès ses toutes premières pages. Se pencher sur la curieuse saga familiale des Gueudespin sera une initiation : par les yeux et les circonvolutions cérébrales de notre contemporain Audric, remontant les pistes croisées de l’arrière grand-père tueur de grand chemin devenu soldat et maître – pas si secret – de forces obscures (sorcellerie dans la dune forestière plutôt que dans le bocage, de fait), du grand-père aviateur amateur au biplan cabossable, et du père surfeur impénitent et routard-hippie avant la lettre (qu’un Malcolm Knox aurait pu ailleurs célébrer), une cuisine proprement alchimique s’élabore au bord de la grande dune, dans les ruelles du fantomatique village landais de Clusquet, situé tellement à l’écart.

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J’avais toujours considéré que Cluquet était un lieu destiné à être enseveli par l’oubli. Trop de rudesses, trop de malentendus. Mais me tromper à ce point… Cluquet, ce village qu’on rejoint en quittant la grand-route, empruntant au jugé un vaste champ en léger dévers, où chiendent et bruyère se mêlent aux crevasses et aux craquelures d’un sol épuisé, pour distinguer une trouée dans la forêt, s’y engager indécis et découvrir un chemin à peine goudronné envahi de touffes d’herbes : des kilomètres entre des pins centenaires, des chênes bien plus vieux encore, même des châtaigniers, qui tous se penchent sur vous avec une morgue insoutenable, une désinvolture teintée de menace qui donnent la chair de poule, qui poussent à la volte-face, invite que pourtant on feint d’ignorer, pour mieux poursuivre sur la voie de ce qui est déjà un mystère inquiétant. Avant qu’elles ne fussent détruites par mes soins, on débouchait autrefois sur des maisons costaudes qui se gîtaient contre le flanc de la colline de sable, ne s’approchant qu’à peine de la forêt, comme s’il fallait laisser des espaces neutres pour respirer. Mais quel défi que l’emplacement de la mienne, la dernière debout, à jamais ! Elle en revanche s’est toujours grandie sur la dune, seule dominante, comme une force naturelle et indestructible face à l’océan, dont les vagues inlassables se déploient dans une gigue hypnotique. Vient alors à l’esprit que tout ici est un, que la forêt traversée, cet ancien hameau perdu, cette dune, cette plage sans fin et ces rouleaux bleutés ne sont qu’une seule entité évidente, éternelle. Quoi d’autre que ce sentiment aurait pu m’aider à supporter l’impossible ?

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Davantage encore que dans « L’ami Butler », Jérôme Lafargue déploie un impressionnant talent d’entrelacement de fils littéraires que l’on aurait juré, pour toujours, devoir rester disjoints. Une technique étourdissante du récit trans-générationnel côtoie ainsi une évocation vivante et forte d’une nature landaise très particulière, un parcours d’apprentissage universitaire et de chasse aux manuscrits dans d’improbables bibliothèques peut résonner tout à coup avec la complexe possibilité d’une mystification littéraire – qui donnait déjà son ossature apparente à « L’ami Butler ». Maîtrisant tant de facettes d’une science du récit résolument protéiforme, Jérôme Lafargue parvient à nous dérouter avec ruse, retournant la narration et ouvrant un abîme sous nos yeux, jusqu’à l’ultime seconde de lecture. Du grand art.

Il est difficile de se faire une place dans le monde lorsque l’on est l’arrière-petit-fils d’un occultiste aux pouvoirs effrayants, le petit-fils d’un aviateur lunatique et le fils d’un surfeur de légende. Je n’ai pourtant pas sombré dans la drogue, l’alcool ou la fainéantise, je suis même devenu un temps enseignant-chercheur à l’université avant de m’en éjecter misérablement : je ne pouvais supporter que mes pairs jugent risibles et farfelues certaines de mes hypothèses de recherche, et plutôt que le discrédit de salon j’optai pour le départ avec éclats, insultes et quelques coups et blessures au passage, fantaisie que l’institution me pardonna aisément dès lors que je maintiendrais mon serment de ne plus jamais foutre les pieds dans ce qui avait été mon éden quelques années durant. C’est alors que j’ai davantage apprécié les attraits de la drogue, de l’alcool et de la fainéantise, abordés avec le sérieux qu’il se doit dans la maison de mes ancêtres, réinvestie avec fatalisme. À l’approche de mes trente-deux ans, je me résignai à la liquéfaction au bruit des vagues géantes qui un jour sans doute viendraient avaler la demeure familiale et la poussière qui lui tenait lieu de mémoire.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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