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Notes de lecture 2015, Nouveautés

Note de lecture : « Pukhtu Primo » (DOA)

Aux confins afghans comme dans les flux mondialisés, une époque se livre entière, nue et glacée.

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Pukhtu Primo

Publié en 2015 dans la Série Noire de Gallimard, le sixième roman de DOA aura fait longtemps patienté les lecteurs de « Citoyens clandestins » (2007), qui auront pu toutefois goûter durant ces huit ans écoulés aux excellents « Le serpent aux mille coupures » (2009) et « L’honorable société » (2011), ce dernier écrit en collaboration avec la grande Dominique Manotti.

Sept ans après « Citoyens clandestins » et son sombre décor pré- et post-11 septembre 2001, la lectrice ou le lecteur retrouveront avec une joie feutrée et nostalgique une partie des protagonistes de ce chef d’œuvre du thriller politico-policier (et bien au-delà) dans ce nouveau roman de 650 pages, une nouvelle fois monstrueusement documenté, hyper-réaliste dans son traitement, et minutieusement ancré dans les guerres afghanes contemporaines, le trafic de drogue et l’extension du domaine des sociétés militaires privées.

Afghanistan, 2008 : tandis que, profitant notamment de la corruption hors normes du régime Karzai et de ses affiliés et de la pauvreté galopante de la population, les talibans qui s’étaient faits (relativement) discrets, sauf dans les provinces du Sud, reprennent furieusement du poil de la bête et commencent activement à enrôler dans leur lutte, par divers moyens, d’authentiques seigneurs tribaux de la guerre contre les Soviétiques, le gros des troupes disponibles de l’US Army et de ses forces spéciales demeure largement englué dans l’impossible pacification de l’Irak, alors que les élections, opposant John McCain à Barack Obama, s’approchent à grands pas. Bien loin de l’imposant déploiement de personnel mis en œuvre pour sécuriser le pays explosé après la chute de Saddam Hussein, les États-Unis et leurs alliés mènent alors en Afghanistan une guerre relativement chiche, à base de points fortifiés et de drones, en essayant de former le plus vite possible une armée afghane digne de ce nom, et en se reposant de plus en plus, mine de rien, sur des sociétés militaires privées pour toute une partie de leurs tâches, y compris certaines jadis jugées régaliennes.

Homme SMP

La marchandise rapportée cette nuit de Bannu va lui faire gagner entre soixante et quatre-vingt mille dollars une fois rétribués intermédiaires et complices. Une belle affaire. Pas la première, la période est propice. Depuis l’invasion des étrangers il y a sept ans, l’argent coule sans s’arrêter et les trafics prolifèrent. Bhatta ! Bhatta ! Ma part ! dans la langue dominante au Pakistan, l’ourdou, résonne tout le long de la frontière. Ceux qui remercient le plus Allah pour cette guerre sont les marchands d’opium. Les récoltes sont tellement bonnes qu’il est devenu plus simple de faire l’héroïne sur place. Et pour fabriquer cette drogue, il faut des produits chimiques, de l’équipement, des hommes pour le transport, des armes pour protéger les hommes. Ça rentre et ça sort de partout. Sher Ali n’habite pas une région de culture du pavot, ni de laboratoires, juste une zone de transit, un carrefour plus confidentiel, avec ses pistes discrètes et ses sentiers de montagne perdus. Une zone de combats également. Lentement, la violence est réapparue entre ici et chez lui, un territoire difficile à surveiller, impossible à contrôler tout à fait. Les Russes l’ont appris à leurs dépens et la résistance, qui se réorganise petit à petit autour de Miranshah, a bien l’intention d’infliger la même leçon à la grande Amérique. Un vent mauvais se lève, chargé des effluves métalliques du sang.

Zones tribales

Comme pour « Citoyens clandestins », il est hors de question de raconter une intrigue tissée de fils multiples soigneusement entremêlés, convoquant tour à tour, entre autres, un contrebandier pachtoun ex-héros de la guerre contre les Soviétiques, un dirigeant taliban, un gouverneur afghan trafiquant de drogue, un ex-membre des forces spéciales américaines désormais en charge d’une unité privée particulièrement pointue, un journaliste américain d’investigation en quête de scoops intelligents, un ponte de la CIA soucieux des apparences et de sa future retraite, un combattant privé spécialisé dans l’infiltration en profondeur et le recrutement de sources capables de désigner des cibles aux drones (et que l’on a sans doute déjà croisé quelque part), un officiel kosovar bien entendu ancien de l’UCK et maître ès plaques tournantes, un financier et commerçant émirati, un ancien ponte de la DGSE brillamment reconverti dans la rentabilisation de certaines filières (que l’on a sans doute aussi déjà croisé), un autre combattant privé aussi peu dégrossi que désormais fatigué par la tension permanente, un associé français de businessman iranien actif dans le bois ivoirien, une journaliste française incapable de totalement refermer certaines blessures anciennes (elle aussi, certainement déjà croisée), un financier américain expert en levée de fonds pour de nouveaux investissements particulièrement juteux, une jeune et riche branchée parisienne qui ne sait pas exactement ce qu’elle côtoie, une ancienne pilote de chasse désormais pilote de drones, ou encore un ex-commissaire des renseignements généraux légèrement dubitatif face à la création de la DCRI (qui ne nous est pas inconnu). DOA nous offre ici une puissante galerie de personnages, au service du foisonnement et de la ramification d’un récit qui, cette fois, englobe quasiment le monde, en s’appuyant sur ces confins frontaliers pakistano-afghans désolés.

La plupart de ces OGA se balade en civil. Habillés, sans distinction de sexe, dans le plus pur style contractor, ces mercenaires des temps modernes rendus célèbres par le conflit irakien ; pantalons en toile beige ou grise avec plein de poches, à défaut d’être toujours utiles, ça fait pro, chemises souvent affublées de l’adjectif tactiques, à peine enfilées on combat mieux, polaires forcément ultratechniques, lunettes de soleil enveloppantes et effilées sur les côtés, pour avoir l’air cool et dangereux, chaussures de rando, si t’as pas tes Salomon, t’es un gros con, et a minima un holster de cuisse avec le Glock de rigueur. Certains sont évidemment plus armés que les autres et, la plupart du temps, l’œil avisé peut déterminer à quelle catégorie d’OGA une personne appartient à la quantité de quincaillerie transportée. Paradoxalement, plus on est lourd, plus on court.

US Army

Peut-être plus encore que dans « Citoyens clandestins », DOA fascine ici par sa capacité, tout en collant à l’impressionnante densité de son récit, à faire partager à sa lectrice ou à son lecteur la complexité du monde dont il est question. Avec pédagogie, sans excès de didactisme, en se gardant des manichéismes automatisés complaisamment étalés à longueur des séries télévisées « The Unit » ou « Homeland » (et que l’israélienne « Hatufim » avait su au fond bien davantage éviter), il nous offre une véritable leçon de vaste thriller politico-militaire contemporain à points de vue multiples, dépassant les maîtres américains du genre, accompagnant par exemple le Giuseppe Genna de « Au nom d’Ismaël » (2001) dans sa maîtrise du tempo et du foisonnement, en maintenant par ailleurs une ligne hyper-réaliste encore plus pure et plus dure, et parvenant à rendre compte du potentiel chaotique du combat d’infanterie moderne, encore plus précisément que l’excellent Tom Clancy de « Danger immédiat » (avant que cet auteur n’entame sa spirale vertigineusement descendante en direction de la platitude romanesque et de l’enfermement idéologique), permettant de saisir intimement ce que les « documentaires » « Armadillo » (2010) ou « Restrepo » (2010) ne font qu’effleurer. La reconstitution détaillée d’une embuscade frontalière, par exemple, peut-être transposée de l’analyse de celle d’Uzbin par Jean-Dominique Merchet dans son « Mourir pour l’Afghanistan » (2008), est brillante, vivante et glaçante. De même, la mise en abîme de l’impossible connection avec l’environnement, les pièges de l’embedding et les gouffres sociaux et culturels séparant les parties en présence sont ici aussi bien mis en évidence que dans le travail spécialisé, par exemple, d’Anne Nivat et de son « Les brouillards de la guerre » (2011).

Bagram

Voodoo et Ghost arrivent sur place quarante minutes plus tard, au milieu d’un ballet aérien chaotique dans lequel tout ce que l’ingénierie belligérante est capable de faire voler se côtoie, se frôle, se rate de peu. Bagram, c’est un réceptacle à gros-porteurs construit, à presque deux mille mètres d’altitude, par les Soviétiques période realpolitik, âprement disputé par les seigneurs de guerre version pilleurs fratricides puis arraché aux talibans à grand renfort de mégatonnes à guidage laser dans les premiers jours de l’offensive de 2001. C’est un chancre désormais bien mûr au milieu de la plaine de Shomali, autrefois qualifiée de Jardin de Kaboul tant elle était fertile, et aujourd’hui déserte, labourée jusqu’à l’os par trente années de bombes, d’obus et de mines. Quartier général de la RC-Est, plus grosse installation guerrière de tout l’Afghanistan, c’est le croisement bâtard entre la démesure du génie militaire et l’urbanisme banlieusard made in USA, avec ses artères droites, perpendiculaires, ses incontournables Hesco, ses tentes XXL, ses engins de mort, ses terrains de sport, ses centres commerciaux et ses chaînes de fast-foods. Dix à quinze mille troufions poireautent ici en permanence, en partance pour l’enfer ou pour le paradis, le home sweet home, le conflit ou le cimetière.

090411-N-8547M-025 HELMAND PROVINCE, Afghanistan (April 11, 2009) Seabees assigned to Naval Mobile Construction Battalion (NMCB) 5 lift a HESCO barrier into alignment during a project at Camp Bastion. NMCB-5 is deployed to Afghanistan providing contingency construction support to allies and members of the NATO International Security Assistance Force (ISAF). NMCB-5 is one of the Naval Expeditionary Combat Command warfighting support elements providing host nation contingency construction support and security. (U.S. Navy Photo by Mass Communication Specialist 2nd Class Patrick W. Mullen III/Released)

Si DOA maîtrise les moindres détails techniques et narratifs de son récit, s’il parvient à nous faire partager la vaste trame d’ensemble qui ébranle éventuellement le storytelling appliqué par couches épaisses, en permanence, par la majorité des médias occidentaux, il excelle à nouveau à questionner en profondeur nos réserves d’empathie et d’humanité. Dans « Citoyens clandestins », l’amour échouait rapidement, et la logique de l’honneur était sérieusement mise en défaut, face aux feux croisés de la raison d’État et de l’ambition personnelle. Dans « Pukhtu Primo », l’amour est toujours aussi fragile, la logique de l’honneur a quasiment disparu de l’espace « occidental » (et sa composante afghane fait la part belle à la simple loi du talion), et la seule « camaraderie de combat » (magnifiquement proposée au ressenti par DOA) semble un bien maigre rempart face, cette fois, au déchaînement de l’avidité financière débridée qui, par rapport à sept ans plus tôt, semble avoir balayé presque tout obstacle éventuel sur son chemin, s’appuyant aussi bien sur l’envie que sur la peur du lendemain, chez chacune et chacun, et sur le désespoir de l’impuissance, chez les plus résistant(e)s.

Saisissant mieux que bien des essais l’essence d’une époque, dans les confins improbables d’une guerre semblant désormais immémoriale, dans les flux perpétuellement occultes et diablement gratifiants pour leurs maîtres d’une mondialisation aux vitesses étudiées, dans les replis d’âmes humaines aux repères en voie de dissolution avancée, « Pukhtu Primo » (qu’un « Secundo » devrait suivre dès que possible, espère-t-on) est peut-être l’une des lectures les plus importantes de ces dernières années.

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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DOA

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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