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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Réjouissez-vous » (Steven Erikson)

Une fable radicale, la parabole de l’invasion extraterrestre contemporaine comme rarement lue. Rusé, pénétrant, et insistant à raison sur le rôle de la littérature en général et de la science-fiction en particulier.

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Elle aurait déjà appelé, maintenant. Garder le contact entre eux était important, mais sans idée de possession excessive de l’autre pour autant ; il s’agissait davantage d’un lien entre deux êtres qui se connaissaient bien, d’échanges de commentaires sarcastiques, de formules qui leur étaient propres. Leur langue à eux.
Une langue qu’il ne pouvait partager avec personne, plus maintenant, peut-être plus jamais.
Hamish Drake, assis dans le salon de plus en plus sombre, n’avait aucune conscience du chaos qui régnait sur les sites de fan, de l’incrédulité et de l’horreur de nombreux amis auteurs dans tous leurs états, sans parler des intégristes religieux triomphants qui discouraient sur la colère de Dieu et la place convenable de la gent féminine dans le monde. L’éther était le théâtre d’une guerre centrée sur une femme qui n’était plus là.
Et, bien entendu, beaucoup affirmaient avec insistance que toute cette histoire était un canular, une combine publicitaire – écrivait-elle un roman sur les OVNI ?
La demi-douzaine de ses lecteurs avant publication n’étaient pas au courant – elle avait rédigé un tiers d’un thriller, un cauchemar dystopique dans un lointain avenir. Elle avait ralenti la cadence ces derniers temps, mais continuait de livrer des pages au compte-gouttes. Tous s’accordaient à dire (entre eux) qu’elle était fatiguée, voire qu’elle en avait marre. Trente romans publiés, trois adaptations au cinéma, deux séries télé, une en cours. Un vlog à la réputation sulfureuse de fauteur de troubles. Ses histoires étaient toujours cruelles, son écriture avait le tranchant d’un scalpel, à savoir qu’on ne se sentait pas perdre du sang jusqu’au moment où on voyait son ventre s’ouvrir et ses intestins s’en échapper en vrac. Ses vlogs étaient du même tonneau, assenés avec un sourire avenant.
Les conneries habituelles, brillantes et vindicatives, quoi. Sam August, féministe, humaniste, à l’occasion essayiste et satiriste, pas quelqu’un à traiter à la légère – non, elle n’écrivait pas un putain de roman d’OVNI.
Partie. Évaporée, enlevée, réduite en cendres, disparue, morte, en vie, morte, en vie, morte…
Les lumières restèrent éteintes dans la maison cette nuit-là. L’aube se leva sur un homme prostré au fond de son fauteuil en cuir, la figure dans les mains, rongé d’une douleur muette.

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Une célèbre autrice canadienne de science-fiction disparaît en plein jour, sous l’œil des caméras de surveillance, de manière inexplicable sauf par… intervention extra-terrestre. Et de fait, dans les jours qui suivent, sans aucune déclaration ni prise de contact officielle, des phénomènes étranges se produisent à l’échelle de toute notre planète, les plus spectaculaires étant sans doute l’impossibilité instantanée de blesser ou a fortiori tuer qui que ce soit, ainsi que l’érection de vastes zones dédiées à la nature et interdites, physiquement, à l’être humain. Mais que se prépare-t-il exactement ?

– Le phénomène d’extinction actuel de votre monde – que votre espèce a précipité – approche du seuil critique. Si vous ne réagissez pas, vous allez détruire le plus gros de la vie sur Terre, votre espèce comprise, bien entendu. Ce n’est pas en soi une cause suffisante pour une Intervention. Mais votre planète est d’âge moyen. Ses ressources épuisées, les nouvelles formes de vie à émerger de l’effondrement de votre biome seront limitées et réduites à leur plus simple expression. La complexité ne réapparaîtra pas avec la vigueur qui caractérisait les contrecoups des extinctions passées. Heureusement, il reste encore du temps pour opérer une guérison. »
Samantha hocha la tête. Une planète épuisée, vidée de la plupart de ses ressources facilement accessibles. James P. Lovelock l’avait bien dit dans son livre phare, L’Hypothèse Gaïa. Mais ces dérivations l’empêchaient en réalité de se concentrer. Elle inspira profondément, puis expira lentement. « Revenons en arrière, Adam. Vous m’avez enlevée devant témoins. Vous avez entamé une « intervention » qui va sauver la Terre et nous embarquer dans un nouvel ordre mondial. Et, par « nous embarquer », j’entends de force, le couteau sous la gorge.
– Nous aussi avons conclu que nous rencontrerions une certaine résistance. »
Elle grogna, puis elle se pencha et se frotta la figure. « Et je viens faire quoi dans tout ça ? Qu’est-ce que vous attendez de moi que personne d’autre ne peut vous apporter ? Pourquoi vous ne vous adressez pas à… oh, je ne sais pas, moi, au président des États-Unis ?
– La plupart des humains risquent d’être surpris, dit Adam, dont la voix désincarnée avait pris un ton nouveau, mais l’hypothèse qu’une civilisation extraterrestre ait envie de réaffirmer la hiérarchie artificielle que vous vous êtes imposée est invariablement la première à nécessiter un recadrage.
– Hmm, quelque chose me dit que vous allez mettre des tas de gens de mauvais poil.
– C’est pour cette raison que nous vous avons choisie comme facilitatrice.
– Pardon ? Quoi ?
– Il n’y aura pas de contact direct entre votre espèce et nous. Nous désirons que vous parliez en notre nom, dans un lieu permettant la plus large diffusion de l’information, afin de rendre compte à l’humanité de la progression de l’Intervention.
– Vous ne préféreriez pas un diplomate ?
– Pas tout de suite. »
Sam se releva dut lit et se remit à marcher de long en large. « D’accord, passons en revue les suspects habituels. Ça ne vous intéresse pas de téléphoner à un président, un premier ministre, une commission ou un politburo. Pourquoi ? Parce que vous n’avez rien à faire de nos représentations mesquines de l’autorité. Et l’heure de l’ONU n’est pas encore venue, comme vous avez dit. D’accord. Pourquoi pas un astronaute ?
– Les compétences techniques ne se justifient pas.
– Un exobiologiste ?
– Nous ne sommes pas ici pour discuter de la myriade de formes de vie de la Galaxie. »
Une réplique sèche, bizarre, vaguement méprisante. Sam la trouva curieuse mais préféra l’ignorer pour l’instant.
« D’accord. Mais tous les gouvernements doivent avoir un service secret, une équipe spéciale constituée pour les cas de cette nature.
– Ah oui ?
– Ben, ils seraient bêtes de s’en priver. Vous savez, les hommes en noir…
– Et leur programme serait… ? »
Elle réfléchit. « Ben, sans doute de protéger les intérêts de l’humanité.
– Pourquoi une branche spéciale d’un seul gouvernement voudrait-elle protéger les intérêts de toute l’humanité ? Ne se consacrerait-elle pas plutôt entièrement à protéger les intérêts nationaux, surtout en ce qui concerne le maintien de l’ordre social et la sécurité ?
– Il n’existe pas de groupe international quelque part ?
– Et si un tel groupe avait déjà été compromis ?
Elle s’arrêta, jeta un regard en arrière à la Terre. « Comment ça ?
– La protection de l’humanité désigne quoi, exactement ?
– Bon, d’accord. L’ordre social, c’est la base. La prévention de la panique dans la rue. Le chaos économique. Mais aussi les droits fondamentaux de l’humanité face à des extraterrestres galactiques inconnus. Les protocoles pour la transition vers une technologie avancée et de nouveaux modes de fonctionnement.
– Et si vos structures sociales et économiques actuelles sont incompatibles avec cette présence galactique et, plus particulièrement, avec toute participation future à cette communauté ?
– Ah.
Autrement dit : et si l’objectif déclaré de cette équipe de contact internationale est fondamentalement imparfait dans ses préceptes moraux ? »
Sam resta un moment silencieuse. Puis elle soupira. « Je comprends. Elle dirait sans doute « merci, mais non merci. »
– Cette option n’est pas admissible. Nous avons donc choisi une autre procédure de contact dans le but d’éviter l’impasse éventuelle.
– Bref, la négociation, ce n’est pas pour aujourd’hui.
– En fin de compte, c’est une question de système de valeurs, Samantha August.
– Continuez.
– La technologie, les structures politiques, les caractéristiques culturelles et sociétales sont constantes dans la Galaxie, dit Adam. On y rencontre peu de variation et quelques exemples de véritable innovation. Par conséquent, la seule échelle de valeurs significative entre espèces douées de raison est à chercher dans l’art que produit chaque civilisation. L’appréciation de cet art reste à la fois fluctuante et éphémère, et les valeurs sont extrêmement variables. Au sein de notre triumvirat, Samantha August, les contributions artistiques de l’humanité sont très estimées. Votre œuvre y comprise, bien entendu.
– Oh, attendez que mon agent entende ça. Sans parler des services juridiques de mes éditeurs.
– Par ailleurs, poursuivit Adam, vous bénéficiez personnellement d’une forte présence sur la scène publique, ce qui est selon nous un atout.
– Pardon, je pensais encore aux aspects légaux d’une contrebande galactique.
– Très bientôt, Samantha August, la richesse – telle que, vous les humains, vous l’entendez – ne sera plus de mise. »
Elle grogna. « Ben, d’accord, c’est une clause qui va sûrement mettre sur le cul tous les avocats de la planète. » Samantha soupira et s’approcha du spectacle de la Terre en orbite. « Je vois la station spatiale, murmura-t-elle avant de demander au bout d’un moment : Adam, votre fameuse Intervention, là, elle démarre quand ?
– Samantha August, elle a déjà commencé. »

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Le motif du contact extra-terrestre est sans aucun doute l’un des plus utilisés par la littérature de science-fiction, et l’un des plus connus du grand public, par l’intense vulgarisation cinématographique auquel il a donné lieu, à grande échelle, au moins depuis le « Rencontres du troisième type » de Steven Spielberg en 1977. Avec les deux prix Hugo, les deux prix Locus et le prix Nebula de « Marée Stellaire » (1983) et de « Élévation » (1987) pour David Brin, son redoutable melting pot galactique et sa morale de la responsabilité vis-à-vis des autres espèces (on pourra d’ailleurs noter à ce propos les aussi intéressantes que paradoxales convergences, à trente ans de distance, avec des traitements issus de la littérature dite générale, tel celui du « Défaite des maîtres et possesseurs » de Vincent Message en 2016), avec le « Contact » (1985) de Carl Sagan et le film qui en fut adapté par Robert Zemeckis en 1997, avec Jodie Foster, cette vaste thématique multi-formes, pratiquée au moins depuis les années 1940 à l’intérieur du genre science-fictif, reçoit ses frontières naturelles, en quelque sorte, prenant en compte profondément les dimensions morale et scientifique du « contact ». Si Steven Erikson, célèbre avant tout et à très juste titre pour le souffle épique et rusé de sa fantasy (sa gigantesque saga « Le livre des martyrs » est en cours de traduction complète en français, et les trois premiers tomes, « Les jardins de la lune », « Les portes de la maison des morts » et « Les souvenirs de la glace » en sont déjà disponibles, pour notre plus grand bonheur de lectrice ou de lecteur), connaît sur le bout des doigts tous ses classiques de science-fiction (on pourra noter que « Réjouissez-vous », en tâche de fond presque amusée, entreprend comme mine de rien une déconstruction méthodique des scénarios hollywoodiens – ou assimilés – autour du thème du contact et de l’invasion extra-terrestre), son propos est ici tout autre, et rejoint plutôt l’extrême conscience politique du présent et du futur proche qui travaille notamment au cœur, en permanence, le Kim Stanley Robinson de la « Trilogie climatique » (2004-2007) ou le John Feffer de « Zones de divergence » (2016).

Ces derniers temps, les Chinois fabriquaient des AK-47 meilleur marché que les Russes. L’acier n’était pas d’aussi bonne qualité, mais ce n’était pas la peine de le mentionner. Toutes sortes d’accords internationaux interdisaient la vente d’armes aux terroristes, seigneurs de la guerre et escadrons de la mort notoires. Mais, à vrai dire, tout le monde regardait la plupart du temps ailleurs. La guerre, c’était du bon business, après tout, et le bon business lubrifiait la machine mondiale. Il fallait que les rouages de la machine tournent, et le sang donnait d’aussi bons résultats que l’huile. (…)
Casper exerçait depuis un bout de temps. Il ne manquait pas de concurrents, mais aucun ne le prenait mal quand un rival arrivait le premier. La demande était permanente, la réserve inépuisable. Le capitalisme sous sa forme la plus pure, la plus brute.

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Un fantasma recorre Europa, Pizzinato 1948 (juanjo)

Armando Pizzinato, Un fantasma percorre l’Europa, 1948

Il est toujours aussi surprenant, et quelque peu attristant, de voir une partie non négligeable du lectorat dit « de science-fiction » s’offusquer lorsqu’une expérience de pensée, une fable comme celle-ci, publiée en 2018 et traduite en 2019 par Patrick Couton chez L’Atalante, s’affirme aussi brutalement politique – ou politisée, ce qui ne devrait jamais, bien au contraire, constituer un gros mot. Certaines ou certains sont bien prompts à dénoncer la caricature et à susurrer que le capitalisme ne peut pas être si malveillant (et là, on voit fatalement surgir in petto des histoires de lune et de doigt), et que le ton humoristique en apparence qui irrigue ce roman n’est pas adapté à un sujet aussi sérieux. Pourtant, des Trump, des Bolsonaro, des Orban donnent chaque jour ô combien raison à Marx ou à Žižek à propos d’histoire, de tragédie et de farce, et les nantis de ce monde continuent largement, en leur for intérieur, à considérer que les « biens communs » étant à tout le monde, ils ne sont à personne, et que ce n’est donc que justice si eux, qui ont le talent, s’en approprient une part déraisonnable, fût-ce à usage unique, grâce justement à ce capitalisme débridé (ou fort peu bridé, ce qui revient in fine au même) de ce XXIème siècle déjà bien engagé, si l’on ose dire. Lorsque Norman Spinrad écrivait « Jack Barron et l’éternité » en 1969, lorsque John Brunner écrivait « Tous à Zanzibar » en 1968 ou « Le troupeau aveugle » en 1972, lorsque James Graham Ballard écrivait « I.G.H. » en 1975, lorsque Bruce Sterling écrivait « Les mailles du réseau » en 1988, pour ne citer qu’une poignée d’auteurs emblématiques, ils ne se souciaient guère, fort heureusement, de s’exposer à la critique du « trop politisé / trop caricatural » – et leur lectorat n’y songeait guère non plus, peut-être parce qu’il ne s’était pas en partie alors sagement rangé du côté du manche ou de l’abandon. Nous pouvons, lectrice ou lecteur, entretenir, avec Fredric Jameson et ses « Archéologies du futur », un authentique élan utopique en littérature et ailleurs, et cela n’a certainement rien de vain.

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Hamish haussa les épaules. « Si c’est le tour du bâton, à quoi s’attendre ? Qu’est-ce qu’on peut nous infliger de plus ?
– Occupation.  Débarquements. Troupes – non, qu’est-ce que je raconte ? Ils n’ont pas besoin de troupes. Sauf s’ils prévoient de nous forcer à faire je ne sais quoi, ou alors, s’ils atterrissent à bord de leurs vaisseaux… Ah merde, Hamish, vous voyez où ça nous entraîne, la mauvaise SF ? Ça ne tient pas debout non plus. » Il leva les mains en l’air. « Je n’ai aucune idée.
– Et si c’est une carotte ?
– Bon Dieu, par où commencer ?
– Justement, Ronald, vous commenceriez par quoi, vous ?
– Donner à manger aux crève-la-faim, procurer de l’eau potable, des sanitaires, des médicaments. Des abris.
– Tout ce que nous pourrions faire si nous en avions le cran. »
Ronald resta un long moment les yeux dans le vide, puis il hocha la tête. « Oui, je vois ça. Je le vois. Carotte ou bâton. On ne sait pas, on ne peut pas savoir. Pas encore. Parce que c’est en principe à nous de jouer le prochain coup.
– Et les instances actuelles du pouvoir ont-elles mené de telles opérations de sauvetage ? Ceux du 1 % ont-ils eu la générosité de redistribuer leurs richesses ? Sam nous signale un mouvement d’opposition, une propagande contre ce qui se passe. Quelle est la probabilité que les éminences grises sacrifient délibérément les vies d’un ou deux millions de paysans affamés dans le but d’exciter le reste de la population contre cette invasion extraterrestre ?
Ron tressaillit et se renfonça dans le fauteuil. « Hamish, vous êtes un cynique.
– Ronald, j’ai été trente-six ans médecin, une profession que les grandes sociétés pharmaceutiques retiennent serrée dans leur poche arrière. Je n’ai aucun mal à imaginer le pire scénario possible. On consomme des gens, mon ami. On dépenses des vies. La fonction première de la machine, c’est de s’alimenter elle-même. Quelles sont les statistiques actuelles ? Que soixante-quatre personnes détiennent aujourd’hui la moitié du monde ?
– Si les extraterrestres attendent qu’on fasse ce qu’il faut vis-à-vis des populations déplacées, ils vont être déçus. Du coup, ce sera ensuite un autre bâton.
– Ou pas, dit Hamish. Comme ils doivent nous avoir à l’œil, ils savent sûrement comment ça va tourner. La question est : est-ce qu’ils se soucient des vies qui seront perdues, surtout quand ces vies servent de justification au rejet unanime de leur présence ?
– Ils vont donc s’installer et nous regarder nous enfoncer encore plus profond dans notre sentiment de culpabilité ? Ça fait… froid dans le dos.
– Beaucoup moins que notre exploitation délibérée de la souffrance humaine.
– Ne me mettez pas dans le lot ! Combien d’écrivains sont au nombre de ces soixante-quatre archi-milliardaires ? »
Hamish haussa encore les épaules mais ne répondit pas.
Au bout d’un long moment, Ronald demanda : « Vous avez du café ? Faudrait pas que je prenne le volant dans l’immédiat.
– Bien sûr. Je peux aussi vous appeler un taxi.
– Super. D’accord, Hamish, vous avez gagné. Je vais contacter autant de collègues auteurs que je peux. Je vais passer le mot. Sans garanties, mais on a un atout – beaucoup de ces auteurs sont vachement forts. Ils ont sans doute envisagé la suite beaucoup plus loin et beaucoup mieux que nous aujourd’hui.
– Très bien, le monde a besoin d’eux et tout de suite. »

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En une pirouette réjouissante, structurante et ne devant certainement rien au hasard, c’est à certaines autrices ou auteurs de science-fiction que revient donc dans ce roman virevoltant de servir de médiateurs pour l’humanité. Et c’est encore moins par hasard, bien entendu, que les deux noms de personnes réelles les plus centraux dans l’intrigue (en dehors bien entendu de l’ensemble de politiciennes et de politiciens, voire de tycoons, s’avançant ici à peine déformés) sont ceux de Robert J. Sawyer (dont l’héroïne fictionnelle Samantha August pourrait aisément figurer un double féminin), à l’éclectisme, à l’engagement et à la curiosité bien connues des lectrices et des lecteurs, et de Iain M. Banks, que l’on ne présente plus – en tout cas sur ce blog – et dont la fondation même du cycle de la Culture repose sur l’intelligence artificielle (sans fixation sur la singularité et le transhumanisme) et sur l’économie post-rareté – dont « Réjouissez-vous » fait deux pierres de touche de sa spéculation endiablée. Multipliant les assauts d’humour pince-sans-rire pour montrer ses autrices et auteurs de science-fiction en prise directe, fût-ce par le biais de la fiction, avec la catastrophe contemporaine, Steven Erikson fait de sa critique acérée du capitalisme comme il va et des gouvernements et des médias avec lui, lorsqu’ils enfourchent gaillardement veulerie, aveuglement ou inféodation, une superbe mise en abîme qui ne dédaigne pas d’évoquer à l’occasion, directement ou indirectement, la frugalité des « Dépossédés » d’Ursula K. Le Guin, le rire et la danse de Friedrich Nietzsche, Gilles Deleuze ou Alain Damasio, et nous propose quelques jolies lignes de fuite supplémentaires où résonnent les notions d’amis et d’ennemis extérieurs (on se souviendra certainement des débats moraux qui hantent souvent les protagonistes des Circonstances Spéciales de Iain M. Banks) et où la conquête spatiale relancée entraîne davantage l’auteur dans une prise de risque politique et philosophique à la Kim Stanley Robinson ou peut-être même à la Stanislas Lem plutôt que dans une récitation technique virtuose à la Stephen Baxter. Conduite à un rythme soutenu, cette parabole réussit le tour de force d’enchâsser ses problématiques disjointes en mode systémique, et de forcer le rire jaune au milieu du vertigineux désarroi inévitable aujourd’hui.

« L’imagination est comme un muscle. Il lui faut de l’exercice. Dès lors qu’on reste piégé dans ce monde aux exigences bassement matérielles, l’imagination – le cadeau qu’on a reçu dans l’enfance – s’atrophie, et, quand ça arrive, on perd un bien précieux que même la nostalgie ne restituera pas, brûlerait-on d’envie de le retrouver. Avec la mort de son imagination, on perd le sens de l’émerveillement. Or on a besoin de s’émerveiller. On a besoin de rester sain d’esprit, et on en a besoin pour empêcher son coeur de se changer en pierre. » (Samantha August)

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