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Notes de lecture 2017

Note de lecture : « Voyage » (Stephen Baxter)

Une belle uchronie de la conquête spatiale 1970-1990 qui laisse toutefois un sentiment mitigé.

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Cela faisait un bon moment que j’avais envie d’aller voir de plus près le travail de Stephen Baxter, l’un des papes proclamés – depuis plus de vingt ans maintenant – de la hard science au sein de la science-fiction, genre en soi à l’intérieur du genre, qui se pique d’un degré de scientificité redoutable et passionnant (plutôt, en général, du côté des sciences dites « dures »).

Mon choix s’est ainsi naturellement porté vers cette uchronie de la conquête spatiale américaine – dans laquelle l’administration Nixon de 1972, pour tout un tas de raisons (dont le fait que J.F. Kennedy ait survécu, néanmoins très diminué physiquement, à l’attentat de Dallas), décide, dans l’authentique contexte de restrictions budgétaires massives de l’ère post-Apollo, de privilégier le voyage vers Mars aux autres développements historiquement retenus (au premier rang desquels figurait en réalité la navette spatiale).

Si, comme moi, vous avez entassé au fil de vos lectures à peu près tout ce qui compte à propos des programmes spatiaux américain, soviétique, européen ou chinois en matière de documentaires, si chaque avancée dans l’exploration du système solaire vous fait encore et toujours rêver sérieusement, si vous avez vu et revu un nombre presque inavouable de fois « L’étoffe des héros », « Apollo 13 », « Contact », « Silent Running », « Mission to Mars », « Moon », « Gravity », « Seul sur Mars », et même les navets survitaminés et néanmoins réjouissants que peuvent être « Armageddon » ou « Space Cowboys », vous allez vous régaler à la lecture de cet ouvrage publié en 1996, traduit en français en 1999 par Guy Abadia dans la collection Nouveaux Millénaires de J’ai Lu.

 

Deux jours plus tard, un long télégramme atterrit sur le bureau en acier bleuté de J.K. Lee.
Il fit venir Jack Morgan et lui tendit le message.
Morgan le lut attentivement, tout en surveillant Lee du coin de l’œil.
Le télégramme émanait de Ralph Gershon, l’un des astronautes du comité d’évaluation. Il s’agissait, essentiellement, d’une liste de questions concernant la soumission de Columbia. Beaucoup étaient brutales, et la première constituait une perle en son genre. Traduite du jargon administratif habituel, cela donnait : Comment une bande de rigolos et d’emmerdeurs comme vous peut-elle  prétendre mener à bien une entreprise comme la fabrication du MEM ?

 

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L’aspect purement scientifique (au sens science « pure » comme au sens « sciences de l’ingénieur ») est bien entendu magnifiquement traité, très (peut-être parfois trop ?) pédagogiquement – même si plutôt majoritairement au niveau « bonne vulgarisation pour lycéens scientifiques » qu’à un autre éventuellement un poil plus ambitieux. La friction continue, au fil de l’avancée des projets, entre les idéologies et les habitus de la caste historique des astronautes issus des filières « pilotes d’essai » de l’US Air Force (ceux de « L’étoffe des héros », justement) et ceux des « véritables » scientifiques amalgamés au programme (beaucoup plus minoritaires que dans la réalité, dans le texte de Stephen Baxter) est aussi un point fort du tableau projeté ici. La mise en scène de la NASA (qui est le véritable « personnage principal » du roman, bien au-delà des archétypes humains servant de protagonistes), enfin, comme fait administratif et politique total, est une réussite impressionnante de ce « Voyage ».

Opérationnel. Romero prononçait pour la deuxième fois ce mot comme s’il s’agissait d’une obscénité. A une époque, elle aurait probablement réagi comme lui. Mais elle pensait que ses vues, aujourd’hui, étaient plus équilibrées. Un programme spatial, particulièrement un programme entièrement nouveau comme celui-là, était fait de compromis entre le côté opérationnel et le côté scientifique. De toute manière, sans l’aspect opérationnel, il ne pouvait y avoir de gain scientifique.

 

D’où vient alors que, bien qu’ayant passé au fil de ces 850 pages un fort bon moment de lecture, j’en ressorte avec une certaine frustration et un sentiment in fine plutôt mitigé ? Peut-être ‘un double phénomène, en partie incident et inévitable, en partie lié à l’écriture de Stephen Baxter – en tout cas tel que « Voyage » en fournit un échantillon. D’une part, la saturation des images du fonctionnement de la NASA et des explications à propos de voyage interplanétaire que proposent les films sus-mentionnés (et bien d’autres) finit par créer, sans que l’auteur « littéraire » y puisse grand-chose, un fort effet de déjà vu – renforcé par la grande qualité des articles encyclopédiques disponibles en ligne à propos de différents aspects science et ingénierie du roman (pour n’en citer qu’un seul, l’article Wikipedia à propos de la recherche sur la propulsion nucléaire interplanétaire – le projet NERVA – explique davantage et mieux, en quelques pages, de quoi il retourne que les dizaines de pages consacrées à ce sujet dans « Voyage »). D’autre part, et ce point-là est sans doute plus gênant au fond, « Voyage » est « pris » (coincé ?) entre d’excellents ouvrages purement documentaires (citons seulement ainsi au passage, « How Apollo Flew to the Moon » de W. David Woods, ou bien « Digital Apollo » de David A. Mindell, parmi beaucoup d’autres) et des spéculations littéraires et scientifiques de très haute qualité (la « Trilogie martienne » de Kim Stanley Robinson, écrite à peu près à la même époque, en demeure vingt ans après un exemple spectaculaire) qui, tout en fournissant le soubassement scientifique indispensable (et si passionnant), n’hésitent pas à s’atteler à des assemblages autrement ambitieux, incluant bien d’autres aspects dans leur recherche systémique. Autrement dit, « Voyage » manque cruellement, me semble-t-il, de la composante « fiction » (« spéculation », si l’on préfère) qui caractérise la science-fiction et la littérature dans son ensemble, et finit, malgré son postulat uchronique (qui apparaît rétrospectivement un rien « léger »), par ressembler davantage à un documentaire de qualité qu’à une tentative intellectuelle d’interroger authentiquement le réel pour le compte des lectrices et des lecteurs. Et c’est bien dommage, surtout si l’on se laisse aller à imaginer ce qu’il serait possible d’écrire à partir d’un tel matériau, en changeant les paramètres du rapport didactisme / ambition. Un sentiment mitigé qui ne m’empêche aucunement d’avoir envie d’essayer rapidement d’autres textes de l’auteur, ne serait-ce que pour vérifier si ce paramètre (ce choix littéraire) est une constante chez lui, ou une caractéristique surdimensionnée dans ce « Voyage ».

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À propos de charybde2

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