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Notes de lecture 2019, Nouveautés

Note de lecture : « Les Souvenirs de la Glace » – Le Livre des Martyrs 3 (Steven Erikson)

Troisième épisode d’une saga de fantasy épique et intelligente, qui atteint ici un sommet d’art et d’émotion.

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Les blocs de calcaire gadrobi du pont jonchaient le rivage boueux, roussis et brisés, comme si la main d’un dieu avait balayé la masse de pierre en un seul geste de mépris insignifiant. Et cela, Grognard le suspectait, était sans doute à moitié vrai.
La nouvelle s’était propagée jusqu’à Darujhistan moins d’une semaine après la destruction de l’édifice, lorsque les caravanes voyageant vers l’ouest avaient atteint le passage et constaté que le pont fort utile de jadis n’était plus qu’un amas de ruines. La rumeur prétendait qu’un ancien démon, libéré de ses entraves par des agents de l’Empire Malazéen, avait dévalé les pentes des collines gadrobies dans le but d’annihiler la ville de Darujhistan elle-même.
Grognard cracha dans les herbes noircies poussant non loin du coche. Il doutait de la véracité de cette histoire. Certes, d’étranges événements s’étaient produits lors de la nuit de la fête deux mois plus tôt – non pas qu’il se fût trouvé suffisamment sobre pour constater quoi que ce soit – et nombre de badauds attestaient avoir vu des dragons, des démons et même la terrifiante Sangdelune. Mais n’importe lequel de ces éléments capables de répandre la dévastation sur une contrée tout entière aurait forcément détruit Darujhistan. Or, étant donné que la cité n’avait pas été réduite en un tas de décombres fumants, ou en tout cas pas plus que d’ordinaire après une fête de ville, il était évident que rien de tout cela ne s’était produit.

Publié en 2001 (et traduit en français en 2019 chez Léha par Nicolas Merrien), le troisième volume du monumental « Livre des Martyrs » de Steven Erikson se déroule quelques semaines après la fin du premier volume, « Les jardins de la lune », et parallèlement ou presque (quelques décalages et synchronisations sont très finement mises en œuvre par l’auteur, en un jeu somptueux de discrètes causes croisées) au deuxième volume, « Les portes de la maison des morts ». Je vous renvoie à ces deux premières notes de lecture pour quelques vues d’ensemble sur ce vaste projet, et tiens à signaler d’emblée que les notables problèmes de traduction rencontrés au cours du tome 2 ont ici été corrigés en quasi-totalité, replaçant donc la qualité et la fluidité du texte français au niveau nécessaire à une lecture parfaitement réjouissante.

Fidèle aux principes qu’il avait lui-même évoqués en préambule du tome 1, Steven Erikson se refuse aux laborieuses scènes d’explication qui déparent trop de textes en science-fiction, en fantasy ou ailleurs, et distille l’information à la lectrice et au lecteur uniquement en fonction des nécessités provoquées par les différents personnages auxquels est confié le point de vue, au cours de la narration. C’est donc in medias res, à la cravache fouettant à l’occasion les vastes croupes des animaux tractant les caravanes, entre Pale, Darujhistan, Saltoan et Capustan, que l’on rejoint la puissante et surprenante coalition d’anciens ennemis – où l’on trouve la 2ème armée malazéenne, désormais réputée rebelle à l’Empire, sous le commandement de Dujek Unbras et de Mésangeai, avec les redoutables escouades composées par les derniers rescapés des mythiques « Brûleurs de Ponts » – lancée en urgence à l’assaut de la redoutable théocratie de Pannion, psychotique et anthropophage, qui vient – presque littéralement – de dévorer une dizaine de villes au sud-est de Darujhistan, sur le continent de Gennabackis, en quelques mois – et qui pourrait cacher, semble-t-il, des menaces divines et ensorcelées encore plus effrayantes.

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Ganoes Paran était tourmenté par des images de noyade. Seulement il ne se noyait pas dans de l’eau, mais dans un puits de ténèbres. Désorienté, cédant à la panique en un endroit inconnu et impossible à connaître. À chaque fois qu’il fermait les yeux, il se sentait pris de vertiges, et des nœuds se serraient dans ses entrailles. C’était en tout point comme s’il était redevenu un enfant. Terrifiée, incapable de comprendre, son âme était percluse de douleur.
Le capitaine quitta la barricade de la Division alors même que les derniers marchands de la journée luttaient encore pour franchir la masse de gardes, de soldats et de clercs malazéens. Il avait agi comme Dujek le lui avait ordonné en installant son campement en travers du col. Les taxes et les fouilles des coches avaient permis d’engranger un butin substantiel, même si les prises diminuaient à mesure que la nouvelle de la présence malazéenne se répandait. C’était un bel équilibre que de maintenir les taxes à un niveau supportable pour les marchands tout en laissant transiter suffisamment de contrebande de peur que l’étouffement ne vire à la strangulation et que le trafic entre Darujhistan et Pale ne s’assèche complètement. Paran contrôlait la situation, mais de justesse. En vérité, c’était bien là la moindre de ses difficultés.
Depuis la débâcle de Darujhistan, le capitaine était à la dérive, bringuebalé de-ci de-là à mesure que Dujek et son armée de renégats opéraient leur chaotique transformation. Les amarres malazéennes avaient été rompues. Les structures de soutien s’étaient effondrées. Le fardeau que le corps des officiers devait supporter s’était considérablement alourdi. Dix mille soldats s’étaient tout à coup changés en enfants qui nourrissaient un besoin urgent de réconfort.
Et Paran était bien incapable de réconforter qui que ce soit. Son désarroi n’avait cessé de croître, si tant est que cela fût encore possible. Des filets de sang bestial lui parcouraient les veines. Des souvenirs fragmentés – rarement les siens – et des visions étranges et surnaturelles hantaient ses nuits. Les heures de la journée s’écoulaient au sein d’un brouillard confus. D’incessants problèmes matériels et logistiques se succédaient, et leur gestion se voyait érigée tel un rempart face au flot grandissant des maux physiques qui l’obsédaient désormais, encore et encore.

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Genabackis Complete

Comme il est fort logique, voire attendu, pour un univers de fantasy « tardif » et nécessairement référentiel, les clins d’œil ou les reprises de motif abondent, de la Sainte Alia du Couteau (1964) de Frank Herbert (fournissant une précieuse ouverture à la fois tragique et humoristique du côté des personnalités multiples) et des âmes cohabitantes, dans le même registre, du potier et du forgeron chez Scott Baker (« Kyborash », 1983), aux somptueux dialogues presque vanciens qui prennent place dès lors que le personnage de Kruppe ou ceux de la Guilde Commerciale de Trygalle entrent en scène, des cartes à jouer de certains jeux particuliers lorgnant par moments du côté de certains atouts chez Roger Zelazny au fabuleux hommage transfiguré que constituent les Épées Grises pour « La compagnie noire » de Glen Cook, et de tant d’autres allusions rusées ou échos bienvenus. Si ce troisième volume poursuit, très logiquement, le développement en profondeur du jeu et de la mythologie ayant cours ici (on en apprendra notamment bien davantage sur les T’lan Imass puis sur les K’Chains Che’Malle, par exemple, du côté des peuples anciens, mais aussi sur les intrications reliant le sommeil de la déesse Brûle aux fourberies du Dieu Estropié, ou bien, sur un mode en apparence plus mineur, sur les origines des « Brûleurs de Ponts »), c’est bien du côté de sa science du combat de type hoplitique et du combat médiéval devenant combat imaginaire médiéval-fantastique que « Les souvenirs de la glace » marque un sommet encore plus impressionnant que les deux volumes précédents. Fort peut-être de son passé d’anthropologue et d’archéologue, Steven Erikson rivalise ici comme en se jouant avec des spécialistes scientifiques mondiaux de la classe de Victor Davis Hanson (« Le modèle occidental de la guerre », 1989) ou de Philippe Contamine (« La guerre au Moyen Âge », 1980), et sème ailleurs en souriant les tumulus et les fouilles à interpréter aux détours de sa narration complexe. Qui plus est, les enchaînements des moments de bravoure typiquement rôlistes, en petite équipe, et des combats de masse à des échelles pouvant défier l’imagination, sont beaucoup mieux huilés que dans le volume précédent, avec des séparations de phase conduites avec beaucoup de subtilité – et le recours habile à des personnages secondaires qui sont néanmoins tout sauf de simples comparses -, ce qui contribue naturellement largement à poursuivre l’épaississement progressif de la texture et de la richesse de cette folle épopée.

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Perisoreus canadensis, communément appelé mésangeai en français et whiskeyjack en anglais.

Mésangeai sembla s’étrangler. Il toussa, puis secoua la tête.
– Ce ne seraient pas les Irréguliers de Mott, par hasard ? s’enquit-il.
Le sourire de Rumin révéla une rangée de dents parfaitement limées.
– Si, vous avez eu fort à faire avec eux, n’est-ce pas, Commandant ? Lorsque vous n’étiez qu’un simple soldat au sein des Brûleurs de Ponts.
– Ils n’étaient qu’une poignée, acquiesça Mésangeai, et ils ne faisaient pas que combattre : ils passaient la plupart de leur temps à nous voler nos provisions et à fuir, si ma mémoire est bonne.
– Un vrai talent pour la logistique, commenta Kallor.
– Il me semble, reprit Rumin à l’attention de Dujek, que les tractations avec le Conseil de Darujhistan ont été fructueuses.
– En effet, Seigneur de Guerre. Leurs… dons… nous ont permis de combler nos besoins en ravitaillement.
– J’ai entendu dire qu’une délégation de Darujhistan se trouvait actuellement en chemin et qu’elle devrait arriver incessamment, ajouta Rumin. Si vous deviez requérir une assistance supplémentaire…
– C’est généreux de leur part, répondit le Haut Poing en hochant la tête.
– Nous poursuivrons cette discussion dans la tente de commandement. Certains détails nécessitent d’être débattus.
– Comme vous dites, acquiesça Dujek. Seigneur de Guerre, nous avons combattu l’un contre l’autre durant de longues années, et je suis impatient de me battre à vos côtés, pour changer. Espérons que le Domin de Pannion se révèlera un adversaire de valeur.
Rumin grimaça.
– Pas trop, tout de même.
– Cela va de soi, répondit Dujek avec un sourire.
Demeurée légèrement à l’écart aux côtés de la Tiste Anddi et de la Mhybe, Renarde Argentée sourit et parla à voix basse :
– Nous y sommes, cette fois. Leurs regards se sont croisés, ils ont pris leur mesure réciproque, et ils se sont plu.
– Une remarquable alliance que celle-ci, murmura Korlat en hochant légèrement la tête. Ils ont renoncé si facilement à tant de choses…
– Les soldats pragmatiques, observa la Mhybe, sont les êtres les plus effrayants qu’il m’ait été donné de connaître durant ma courte vie.
Renarde Argentée émit un rire étouffé :
– Et tu doutes de ta propre sagesse, mère…

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Tandis que le phénomène que constitue, en mode systémique, l’Oracle de Pannion, nous donne un lumineux aperçu de la manière dont Steven Erikson peut tisser une métaphore profondément politique au long cours, avec délicatesse (ce qui est fort rare en fantasy – les récents « L’enfant de poussière » et « La peste et la vigne » de Patrick K. Dewdney, volumes initiaux d’une saga s’annonçant également volumineuse, faisant eux aussi figure d’exception relative), que la puissance des parallélismes développés avec art entre les différents volumes commence à s’imposer, et que de nombreuses conclusions de chapitres ou de moments de bravoure se mettent à résonner doucement à la manière des plus sombres nouvelles, voire poèmes, d’Edgar Allan Poe, la lectrice ou le lecteur ne pourra qu’être légèrement sidéré de voir la manière dont l’auteur glisse avec ferveur l’amitié et l’amour au milieu d’un terrain aussi difficile, jonché de circonstances guerrières dantesques, pour atteindre un très haut degré d’émotion authentique, et (littéralement, dans mon cas, dois-je confesser, ce qui peut m’arriver face à des films ou des séries, mais demeure fort rare face à des romans) arracher sans peine les larmes des yeux (en pure puissance d’émotion, sans recours aux ficelles d’un pathos grossier). Que dire donc pour conclure cette brève note, à part : vivement le quatrième volume !

Mésangeai se remit debout, tressaillant de douleur en prenant appui sur sa mauvaise jambe.
– Je ferais mieux d’aller retrouver Rumin et Dujek, à présent.
– Ils se trouvent probablement en tête de colonne, si je puis me permettre.
– Tu sembles bien perspicace, ce soir, nota le commandant tout en prenant congé.
Quelques instants plus tard, lorsque le sarcasme de Mésangeai eut achevé de s’insinuer dans son esprit, Ben le Vif s’enferma dans la bouderie. (…)

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De l’autre côté de la rue, en face de la porte de la caserne, se trouvait un cimetière entouré d’une vieille barrière de bronze, autrefois la propriété de l’une des tribus fondatrices de Capustan. Les piliers de glaise parcourus d’incisions spiralées – chacun contenant un cadavre à la verticale – se dressaient tels les troncs d’arbres d’une forêt dense au cœur de la nécropole, partout entourés d’urnes de pierre darues autrement plus triviales. L’histoire de la ville se composait d’une somme de récits aussi bizarres que torturés, et au sein de la compagnie, c’était à Itkovian que l’on avait confié la tâche d’en sonder les profondeurs. La position de Bouclier-Enclume des Épées Grises requérait autant d’inclinations savantes que d’aptitudes militaires. Même si la plupart des gens auraient tenu ces deux disciplines pour distinctes, il n’en était rien, bien au contraire.
L’histoire, la philosophie et les religions permettaient de comprendre les motivations humaines, lesquelles se terraient au cœur des tactiques et de la stratégie. De même que les individus agissaient selon certains schémas, ainsi en allait-il de leurs pensées. Un Bouclier-Enclume devait être capable de prédire, d’anticiper, et cela s’appliquait tout autant aux actions potentielles de ses alliés qu’à celles de ses ennemis. (…)

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– Les esprits s’abaissent, murmura Kruppe une fois le commandant parti. Mais pas au niveau de Kruppe, au-dessus duquel toute parole désagréable fuse sans provoquer d’impact et se retrouve de fait perdue dans l’éther. Quant aux piques qui volent plus bas, ah, elles ne font que rebondir sur l’ample équanimité de Kruppe…
– Sur votre graisse, vous voulez dire, observa Dujek en essuyant la poussière qui s’accumulait sur ses sourcils, puis en se penchant pour cracher par terre.
– Ahem, le sage embonpoint de Kruppe se gausse allègrement de la moquerie du Haut Poing. Il s’agit là, à l’évidence, de la brusque franchise des soldats, dans laquelle il nous faut nous baigner tandis que nous marchons à des lieues de toute civilisation. Un antidote contre les critiques des rats d’égout, un baume rafraîchissant contre les nobles cocasses et sardoniques. Pourquoi donc aiguillonner d’une pique alors que l’on peut faire usage d’un marteau, hé ? Kruppe respire profondément, mais pas au point de tousser, eu égard à la puanteur poussiéreuse de la nature, que voilà une conversation des plus simples. L’intellect doit s’empresser de fuir les délicats pas intriqués des danses de cour pour s’abandonner au tribal écrasement des bottes rythmé de grognements cadencés…
– Que Goule nous emporte, marmonna Korlat au Haut Poing, on dirait que vous avez fini par lui taper sur les nerfs.
Le sourire que Dujek adressa en retour à la Tiste Andii reflétait sa parfaite satisfaction.

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