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Notes de lecture 2022

Note de lecture : La trilogie Rosewater (Tade Thompson)

Parvenant à une superbe intrication de sources et de motifs disjoints, un rusé sommet de l’afrofuturisme contemporain, et de la grande littérature spéculative endiablée.

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Dans ce Nigéria du futur plus ou moins proche, bouillonnant d’inventivité technologique et de corruption, de manœuvres politiciennes et de polices publiques comme privées, de capitalisme débridé et de misère mal dissimulée, une ville-champignon s’est créée ex nihilo en quelques années : Rosewater. Pourquoi cette prolifération humaine d’abord anarchique, avant de devenir une véritable municipalité, à cet endroit ? C’est que sur le site d’apparence anodine, au bord d’une rivière, une gigantesque entité extra-terrestre d’abord repérée à Londres, d’où elle a été plus ou moins chassée à grandes dépenses d’explosifs pré-nucléaires, sans être le moins du monde entamée, est venue s’installer ici, en voyageant sous la croûte terrestre, déclenchant au passage quelques séismes. Et cette entité, désormais protégée par un dôme infranchissable, tout en poursuivant ses propres visées (longtemps résolument impénétrables aux esprits humains), dispense une fois par an une sorte d’aura soignant toutes les maladies, difformités ou blessures, provoquant ainsi un afflux de patients, riches ou pauvres, bien décidés à camper là toute l’année en attendant le miracle de ce roi thaumaturge incongru : Rosewater est née. Et les services secrets nigérians, entre autres, sont bien décidés à ne pas laisser cela hors de tout contrôle, malgré les difficultés apparemment insurmontables de la tâche.

« Il y a une explication. J’exige qu’on m’écoute d’abord.
– Quelle explication, pauvre amateur ? réplique Femi. Vous aviez une tâche à accomplir. Vous n’aviez pas à employer la force ou la violence parce que nous savons tous que vous êtes un poltron. »
Nous sommes dans un bureau provisoire, sur le site qui deviendra Rosewater. C’est littéralement un bureau provisoire : une tente plantée dans un champ généreusement parsemé de bouses de vache et de crottin de cheval. Les soldats et les agents du S45 qui pointent leurs armes sur moi sont couverts de poussière. Dans le campement, la plupart des autres personnes sont blessées. Il règne dans l’air un bourdonnement électrique en provenance du dôme et des ganglions. Pourtant, Femi reste immaculée, comme si la poussière et la saleté refusaient de la toucher. Elle est ravissante et répand un parfum délicieux.
« Je n’ai jamais été entraîné à parler ou à négocier avec des extraterrestres, Femi.
– Pour vous, ce sera « madame Alaagomeji ». Et vous aviez dit que vous en étiez capable.
– J’avais dit que j’essaierais. Ce n’est pas pareil. Vous ne m’avez pas envoyé ici avec une escouade de soldats ou une assistance quelconque, même si ça n’aurait fait aucune différence.
– La plupart des cadres du S45 sont morts ou ont disparu. Ou sont dans le coma.
– En quoi est-ce de ma faute ? Ils se sont montrés hostiles et l’extraterrestre a répondu en conséquence. Je ne suis arrivé qu’après, vous avez oublié ? » Je résiste à la tentation de rappeler à Femi qu’elle est responsable de cette mission, un poste qu’elle convoitait depuis très longtemps. Elle porte un costume rouge assez moulant et des chaussures à talons hauts. Qui s’habille comme ça pour venir dans un camp de réfugiés ? Ou se met un parfum… aussi délicat ? « Écoutez, j’ai merdé, d’accord ? Je ne suis pas fier de l’admettre, mais je ne suis pas un de vos agents. Je n’ai pas été entraîné pour ça. Si je suis là, c’est parce que vous avez manigancé un coup monté pour pouvoir m’arrêter.
– Ce n’est pas un coup monté si vous commettez réellement un crime, tête d’igname.
– Peu importe. Disons que vous m’avez piégé. Donnez-moi ma récompense et je m’en vais. »
Femi s’esclaffe. De bon cœur.
« Votre cerveau est rongé par les termites, Kaaro. Vous devriez voir un médecin, ou appeler un service de désinfection.
– Très bien. Ne me payez pas. Je vous emmerde, madame Alaagomeji. » Je m’apprête à sortir, mais les soldats me bloquent le passage. Je croise le regard de l’un d’eux ; il est inexpressif. Aucune sympathie, aucune haine, simplement de l’obéissance aveugle. C’est un robot de chair, pas un humain. Cela m’effraie et je baisse les yeux pour me concentrer sur une veine saillante de son cou.
« Votre période d’indépendance est terminée, Kaaro », déclare Femi.
Je me tourne vers elle. « Qu’est-ce que vous me voulez ?
– Vous allez être incorporé dans la section quarante-cinq et travailler avec nous pour arranger au mieux ce merdier.

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Sur ces prémisses science-fictives d’emblée placées sous le signe de l’énorme, puissamment ramifié dès les premières pages dans un quotidien économique, social et politico-militaire foisonnant, Tade Thompson, Nigérian d’origine britannique revenu s’installer au pays à sept ans, en 1976, a construit en trois ans une trilogie de 1 400 pages, devenue presque instantanément l’un des grands emblèmes de l’afrofuturisme contemporain, et pas uniquement de cela.

Maniant avec adresse et inventivité le mélange de premier contact avec les extra-terrestres (en en secouant sans ménagement certaines des mythologies les mieux ancrées, comme ont su aussi le faire, différemment, par exemple Peter Watts ou Steven Erikson) et de grands desseins élaborés sur le temps long (voire très long) qui caractérisait déjà au premier chef les œuvres science-fictives les plus marquantes d’Octavia Butler et de Doris Lessing, élaborant une fusion intime des motifs et des codes du cyberpunk et du techno-thriller d’espionnage, avec toute leur violence et leur éventuelle cruauté (sans la complaisance qui caractérisait trop souvent certains des précédents hybrides dans ce domaine, à l’image du « Carbone modifié » (2002) de Richard K. Morgan, par exemple), Tade Thompson a su concevoir un grand roman spéculatif, capable de plonger aussi bien dans les réalités africaines contemporaines superbement extrapolées, les mégalopoles, les relations tribales ou les structures symboliques de l’imaginaire étant ici tout sauf de simples éléments de décor (plusieurs critiques d’Afrique anglophone ont noté à quel point la culture yoruba irriguait discrètement l’ouvrage, notamment dans son onomastique), que dans les traumatismes toujours plus profonds que soupçonnés laissés par la guerre sécessionniste du Biafra, notamment (comme on l’évoquait récemment sur ce même blog à propos de la poésie de Christopher Okigbo – dont on trouvera parfois de curieux échos au long de « Rosewater » : il se joue souterrainement quelque chose de fort du côté de la danse des esprits, des ancêtres et de la transmission, jusque dans la trame multi-chronologique fiévreuse et rusée adoptée par l’auteur).

Capable de mobiliser sans effort apparent des univers virtuels de poche dignes du George Alec Effinger de « Gravité à la manque » et de ses suites, des virtuosités en matière de création de créatures qui n’ont rien à envier à celles du grand China Miéville de « Perdido Street Station » ou des « Scarifiés », une malice pour vivifier le traditionnel nigerian scam qui réjouirait la Lauren Beukes de « Zoo City », ou un sens de la mythologie du slum et de la zone qui rend honneur à ceux d’Andreï Tarkovski et de son « Stalker » comme de Neill Bloomkamp et de son « District 9 », Tade Thompson transforme le corpus mythologique issu d’Orphée et d’Eurydice pour en extraire un jeu global de stratégie dans lequel le Diplomacy débridé viendrait perturber la rationalité des échecs, où une pensée mycélium en pleine diffraction vient habiter successivement les points de vue adoptés pour la narration dans les trois volumes, permettant à d’ex-personnages secondaires ou fugitivement entrevus de venir prendre pleinement la lumière à leur tour.

Comme le dit joliment alors Abigail Nussbaum dans The Guardian : « Rosewater augmente notre compréhension de ce que peut faire la science-fiction », et cette puissance de feu intérieur est bien celle de la grande littérature.

Il est bien entendu hors de question de raconter cette puissante trilogie, aussi je me contenterai de vous proposer ci-dessous, pour chacun des trois tomes, quelques citations choisies pour aiguillonner votre curiosité, sachant que l’orchestration multi-chronologique retenue par l’auteur ne se prête pas (et c’est l’une des forces techniques de l’ensemble, restant passionnant tout en ne reposant pas du tout exclusivement sur une mécanique de suspense), ou guère, à l’habituel risque des spoilers.

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Rosewater (2016, revu en 2018)

La maison familiale d’Aminat est un de ces bâtiments de trois étages construits au cours des années 1980 dans une zone relativement défavorisée qui s’est embourgeoisée par la suite. À l’époque, le gouvernement donnait des noms divers aux projets de ce genre, comme Gbagada ou Phase Deux, mais ces quartiers continuèrent à accueillir des membres de la classe ouvrière et des Lagotiens pauvres. On y voit pourtant, çà et là, se dresser de manière incongrue les résidences somptueuses des gros trafiquants de cocaïne.
Les sociologues et les criminologues occidentaux vous diront que les crimes, et particulièrement les crimes violents, se concentrent sur les frontières entre les riches et les pauvres, mais les Nigérians portent un regard différent sur ce sujet. Nous glorifions et vénérons les riches, surtout s’ils font partie de la pègre. Ceux qui n’appartiennent pas au milieu des truands en col blanc, comme les détrousseurs armés ou les cambrioleurs (hum !) s’en prennent aux gens sans défense. Les riches sont protégés par des barbelés, des formes de vie extraterrestres illégales et des robots de contrebande capables de vaporiser l’assaillant standard équipé d’un simple AK-47.

(…)

Nous vivons plus ou moins en communauté, dans une grande salle. Le partage des flatulences favorise la confiance. Le butin est enfermé dans une cache verrouillée. Son ouverture est protégée par un système robotique de défense fabriqué au Gujarat. Le S45 aimerait savoir comment Taiwo l’a obtenu. J’ai essayé d’amener la conversation sur ce matériel pour qu’il y pense, mais sans succès jusqu’à présent.
Chaque jour, dans une écriture minuscule, je rédige un résumé de mes  découvertes sur un papier roulé dans un cylindre de la taille d’un chewing-gum. Je me réveille à deux heures précises pour aller pisser et un drone silencieux du S45 vient me retrouver. Je glisse mon rapport dans un compartiment et l’appareil repart aussitôt. Pendant cette opération, je scrute la xénosphère afin de vérifier qu’on ne me surveille pas. Pour l’instant, je suis tranquille. Même le robot du Gujarat rêve de moutons électriques.

(…)

Le professeur a pris sa retraite, bien entendu. Il devait avoir la soixantaine en 2055. Il est probablement moins surveillé que d’autres. L’adresse dont je dispose indique qu’il se trouve dans l’État d’Osun, à Ilesha, une ville qui existe depuis la fin du XVIIe siècle. Elle est célèbre pour sa propreté, son ordre, sa régularité géométrique. Il s’agit de propagande pour les touristes. Les habitants d’Ilesha ont aussi la réputation d’être têtus et pragmatiques ; leur caractère est illustré par la statue plantée au milieu de la place centrale, qui représente le pire enfoiré que l’on puisse voir, couvert d’amulettes et brandissant une machette. Le message est le suivant : Si vous nous emmerdez, nous vous cassons la gueule. Il est clair que ce monument n’est pas là pour souhaiter la bienvenue aux visiteurs.

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Rosewater 2 : Insurrection (2019)

Je ne suis pas un assassin.
J’aimerais que ce soit bien clair, même si je suis en train de nettoyer mon pistolet en commençant ce récit, après avoir déjà démonté et fourbi mon fusil, dans l’intention de tuer. Les ordres.
Pour la plupart des Africains, la fracassante révélation qu’un extraterrestre avait atterri  à Londres en météorite et grandissait sous la terre ne signifiait pas grand-chose. Cela ne perturba pas beaucoup nos existences. On colporta des théories conspirationnistes plus intéressantes, voilà tout. Mais le prix du bol de riz demeurait toujours trop élevé.
Quand nous avons perdu le contact avec les Etats-Unis, la Chine et la Russie jouèrent des coudes pour prendre la place prédominante laissée par ce vide économique et militaire. Le prix du bol de riz grimpa encore.
Mais maintenant, il est ici, au Nigeria, et cela signifie, au moins pour moi, qu’il faut procéder à des exécutions extrajudiciaires.

(…)

Dehors, sur sa gauche, elle aperçoit le dôme qui dépasse tous les bâtiments. Il est maintenant bleu foncé, légèrement luisant. Alors qu’il s’agissait initialement d’une simple bulle lisse émergeant du sol, il a produit depuis peu des extrusions, des épines plus ou moins pointues. Personne ne sait pourquoi, mais certains scientifiques ont émis l’hypothèse qu’il voulait transférer des données à plus grande distance. Le public ne s’y intéresse pas tant qu’il lui fournit de l’électricité et continue de s’ouvrir chaque année pour soigner les gens. Les créatures extraterrestres restent à l’intérieur, les humains à l’extérieur, et tout le monde est content.
Sauf que ce n’est pas exact. Toute l’atmosphère est saturée de xénoformes, et ce depuis des siècles. La première cargaison est arrivée dans un astéroïde. Conçues pour s’adapter, les cellules se sont multipliées, se sont répandues dans l’air, sur la terre et dans la mer ; une invasion habile qui n’impliquait pas d’ovnis ni de vaisseaux de combat, mais consistait simplement à remplacer les cellules humaines par des xénoformes. Puis vint Armoise, qu’on prit d’abord pour un astéroïde alors qu’il s’agissait en fait d’un voyageur, un organisme massif, aussi gros qu’un village, intelligent et souterrain, capable de se déplacer dans la croûte terrestre. Il s’est installé au Nigeria, niché dans son biodôme protecteur. Ce dernier retient les autres organismes vivant à l’intérieur d’Armoise, ainsi que quelques humains qui ont choisi très tôt de vivre avec le visiteur de l’espace.
Tout ne s’est pas passé sans difficulté. Des animaux extraterrestres ont contaminé l’écosystème et, si certains sont inoffensifs, d’autres sont des prédateurs. La xénobiologie est maintenant une matière enseignée dans les universités.

(…)

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Molara agite doucement ses ailes bleu foncé ornées de taches noires. Elle flotte sur les courants mentaux, entourée de miasmes psychiques. Ses lèvres sont entrouvertes et Anthony sent réagir la partie humaine de son corps. Il ne sait pas si Molara le provoque volontairement.
« Ne reste pas sur mon chemin, crampon.
– Si tu avais fait ton travail, je n’aurais pas besoin de l’accomplir à ta place, réplique Anthony.
– Pardon ? » Elle plisse les paupières.
« Le processus est très simple. Quand un corps humain est suffisamment converti par les xénoformes, tu expédies le signal et le scientifique du renouveau envoie le fantôme de test. Les xénoformes sont conçues pour accepter la conscience. Alors, comment as-tu fait pour merder ? Parce que c’est bien toi qui as merdé.
– Je ne sais pas, mais je compte le découvrir.
– Nous devons d’abord trouver le fantôme quantique, dit Anthony. Tu pourras diagnostiquer ta maladie plus tard. »
Molara semble sur le point de répondre, mais Anthony se déconnecte de la xénosphère. Il fait pousser des cals pour protéger la plante de ses pieds nus, puis patauge dans la boue jusqu’à atteindre la terre ferme. La végétation devient plus dense et il avance bientôt parmi les herbes à éléphant. On y trouve des animaux, mais il s’enfuient à son approche : des aulacodes, des galagos et des rats. Sa robe en coton se gonfle, mais il n’y a pas trop de vent et l’air est doux. Anthony aperçoit çà et là de vieux canoës abandonnés, tout délabrés, sans rames. Il perçoit des grattements dans la terre, le bruit du trafic routier devant lui, celui  des chauves-souris qui volent plus haut. Il se dirige vers la route.
Au Nigeria, personne ne s’arrêtera en pleine nuit pour un homme encapuchonné qui marche pieds nus au bord de la chaussée. Dans la lueur des phares, Anthony remarque la couleur de ses avant-bras et la rend plus sombre, un peu comme celle de son ami Kaaro. Les nuances de la peau le déconcertent. C’est une distinction tellement humaine. Ils ont pratiquement le même ADN et ils pratiquent des discriminations en fonction de la division de la lumière blanche, de la proéminence des mâchoires, de la forme des yeux ou du nez. C’est du délire. Un peu comme leur fétichisme vestimentaire.
Il marche vers Rosewater.

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Rosewater 3 : Rédemption (2019)

Je ne suis pas la mieux placée pour raconter cette histoire, mais personne d’autre ne s’est porté volontaire. Les rares individus qui connaissent tous les faits, ou en connaissent davantage que moi, n’ont aucun désir de les revivre. Moi non plus, mais je tiens à relater les événements, et je vais donc le faire. On prétend que l’information, comme l’énergie, est indestructible. Je ne peux pas l’affirmer car je ne suis pas omnisciente. Mais je sais que l’horizon de ma réalité s’estompe, alors je vais me dépêcher d’entamer ce récit.
Si je ne suis pas la mieux placée pour raconter cette histoire, c’est parce qu’elle me concerne et que je ne suis pas du tout objective. Je risque même d’altérer certains faits par souci de crédibilité. Si vous êtes prêts à accepter cet avertissement, écoutez-moi : je m’appelle Oyin Da et je vais tout vous dire, du début à la fin.
On m’a pourchassée durant la majeure partie de mon adolescence et toute ma vie d’adulte. Le gouvernement prétend que je suis dangereuse et c’est vrai, si vous croyez que les idées sont dangereuses. Une balle de fusil est une idée.
De même qu’un fusil de chasse. Il m’arrive de porter une djellaba pour que les gens ne sachent pas de quelle époque je viens.
Il y a eu un problème avec mon système de voyage temporel. Ce n’est pas qu’il soit en panne ; non, il fonctionne. C’est plutôt la manière qui a des ratés. Le gars qui a construit la machine, Conrad, était… intelligent, mais aussi, d’après ce que j’ai pu lire de ses écrits, complètement psychotique. Par exemple, qu’est-ce que « hucfarlobe » peut bien vouloir dire ? Tous les textes de Conrad sont pleins d’expressions farfelues comme celle-ci, de néologismes et de métonymies. Ni moi, ni mon père, ni le professeur ne pouvions rien y changer dans le Lijad. Sans parler du type de miniaturisation nécessaire à mes parties cybernétiques.
Nous devrions commencer. Il n’y a pas de temps à perdre. Et pourtant, j’en perds en ce moment, parce que j’ignore par où débuter. Il s’est passé tant de choses ; il s’en passe encore beaucoup et il s’en produira bien d’autres. Le monde entier observe Rosewater et les membres de l’Union africaine s’interrogent sur ce qu’ils doivent en faire. Cela ne sera pas une décision compliquée – ils ont déjà annexé récemment les Caraïbes. Rosewater sera facilement absorbée. Sauf que rien de ce qui concerne Rosewater n’est facile ou prévisible. C’est vrai, la cerise sur le gâteau est gratuite, mais il faut quand même payer pour le gâteau. C’est inévitable.
Je suis Oyin Da, l’improbable, ou Bicycle Girl. Je suis une artiste ; la glaise que je pétris, c’est l’histoire. Suivez-moi bien. Il y aura des virages brusques, de rapides changements de perspective, des tempêtes soudaines.
Je suis Oyin Da, l’improbable, et Rosewater vit ses derniers jours.

(…)

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Voici Kaaro, le meilleur élément d’une population – quasiment éteinte – d’êtres humains capables d’utiliser le réseau planétaire extraterrestre constitué de micro-organismes, que certains appellent la xénosphère. Vous le connaissez. C’est l’un des derniers réceptifs.
Il a récemment souffert de saignements de nez ; pour sa compagne Aminat, les draps donnaient l’impression, au réveil, qu’il avait été assassiné durant la nuit. Peut-être a-t-elle pensé à un meurtre parce qu’elle est une des meilleures flics de Rosewater. Il l’a rassurée en saisissant sa raideur matinale et en lui disant que, lorsqu’il serait mort, elle s’en rendrait compte parce qu’il ne banderait plus. Il ignore que les cadavres peuvent également avoir des érections, et ce n’est pas le seul sujet sur lequel il se trompe.
Kaaro est à la retraite. Il croyait ne plus avoir à se lever avant onze heures du matin, mais il n’arrive pas à dormir plus de quatre heures, dans le meilleur des cas. Certaines nuits, depuis qu’il a absorbé les souvenirs superficiels de son ancienne patronne, Femi Alaagomeji, il ne peut pas trouver le sommeil. Il se demande comment elle parvient à dormir, mais sait pourquoi elle fait les choses qui le font bander.
Il prend une boîte de croquettes presque vide et donne à manger à son chien Yaro, puis gratte distraitement le dos du corniaud.
Pour les extraterrestres, la xénosphère représente l’infrastructure la plus importante. Les Originiens ont conçu des organismes comparables à des champignons microscopiques – Ascomycetes xenosphericus, ou xénoformes – et les ont diffusés dans l’atmosphère pendant des milliers d’années pour créer un réseau. Les xénoformes se connectent entre eux, ainsi qu’aux terminaisons nerveuses des humains, ce qui leur permet d’atteindre le cerveau, d’en extraire des informations et de partager celles-ci avec toutes les autres xénoformes ; ils peuvent ainsi recueillir des souvenirs ou des informations en temps réel. Les données sont transmises dans les deux sens : qui contrôle la xénosphère contrôle également les pensées, et celles-ci créent la réalité. Grâce à une curiosité génétique, certains humains sont capables d’accéder à ce champ mental, et même de le manipuler. Finalement, cela produit un univers constitué partiellement d’informations sensorielles, de souvenirs et d’imagination.
La cuisine s’efface et Kaaro glisse dans la xénosphère. Son gardien personnel, le géant Bolo, portant les cicatrices des blessures reçues durant l’insurrection, arpente lourdement les vastes prairies mentales de Kaaro. Il devrait soigner Bolo. Ces cicatrices représentent-elles certains aspects de son propre esprit, marqué par le conflit ? Bon sang, il était jadis un jeune voleur insouciant, ayant un fort penchant pour la boisson et le sexe. Maintenant, il porte les cicatrices d’une crise de conscience.
Il n’a pas dit à Aminat ce qu’il vient faire ici. D’ailleurs, il n’est pas tout à fait certain de pouvoir le faire ni de le vouloir. Il est seulement convaincu qu’il doit essayer.

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Traduite en français en 2018, 2019 et 2020 par Henry-Luc Planchat chez J’ai Lu / Nouveaux Millénaires, la trilogie « Rosewater » offre ainsi une magnifique démonstration de ce que peut atteindre l’afro-futurisme en tant que déplacement du centre de gravité du point de vue littéraire des dominants vers les dominés, à l’échelle d’un monde, et en en tirant habilement les conséquences narratives et humaines. Il n’est donc pas surprenant que Michael Roch ait attiré avec force notre attention sur cet ensemble déjà presque monumental lors de son passage comme libraire d’un soir chez Charybde en 2019, et qu’il lui rende un hommage implicite dans son extraordinaire « Tè Mawon », qui s’attelle aussi, entre autre missions réussies, à aller plus loin dans la direction du renversement de l’attention et de la créolisation du Tout-Monde.

Je suis Oyin Da, l’improbable, et je ne suis pas la mieux placée pour raconter cette histoire. (…) Pourquoi vous ai-je fait ce récit ? Raconter une histoire n’est jamais neutre. L’auteur a son propre mobile et le lecteur devient son complice lorsque le contrat de la narration est exécuté.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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