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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « Zones de divergence » (John Feffer)

Un délitement mondial par balkanisation et indifférence avide, à travers la confession rusée et fuyante d’un universitaire ayant eu raison trop tôt. Très impressionnant, en 140 pages.

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Zones de divergence

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J’étais un professeur d’université entre deux âges lorsque j’ai pratiquement créé la géo-paléontologie, en 2020. (Pour plaisanter, nous disions que nous étions les seuls historiens à avoir du recul sur 2020). Ce que nous faisons, nous autres géo-paléontologues, consiste à fouiller dans les archives afin d’exhumer ce qui a disparu : tous les empires, les fédérations, les unions territoriales qui se sont éteints comme les dinosaures. Nous nous demandons comment ces puissances ont été mises à terre. Nous regardons les petits fragments qu’il en reste pour tenter de reconstruire les géants d’autrefois. Pendant les années 2020 et 2030, quand les géants des temps modernes tombaient à droite et à gauche, nous faisions fureur, moins en raison de notre perspicacité d’historiens que de notre supposé don pour les pronostics. En conséquence, nous eûmes droit à notre lot de critiques pour notre vision prétendûment déformée de l’histoire du parti Whig. Mais ces controverses sont depuis longtemps réservées au monde universitaire. Maintenant que chacun est habitué au monde tel qu’il est, on s’intéresse moins à la façon dont il est advenu. Et ma profession est vouée à court terme à l’extinction, comme son sujet.

Ainsi s’exprime Julian West, dans les premières pages du journal de mise à jour de son célèbre ouvrage « Zones de divergence », trente ans après sa première publication en 2020 et le statut convoité d’universitaire à la mode, voire de gourou, pour une foule d’organisations et de gouvernements, que ce traité pourtant relativement austère de géo-paléontologie appliquée au monde contemporain lui valut à l’époque.

En partie faux essai analytique utilisant toutes les ressources du genre science-fictif, en partie confession subtilement désabusée et à l’honnêteté souvent douteuse d’un ex-grand homme déchu confronté sur le tard à ses idiosyncrasies et à ses faiblesses, en partie thriller quasiment policier, « Zones de divergence », publié aux États-Unis en 2016 et traduit chez Inculte Dernière Marge en 2017 par Maxime Berrée, s’affirme tout au long de ses 140 pages d’une redoutable densité comme l’un de ces trop rares hybrides géniaux empruntant le meilleur des genres littéraires sur lesquels ils s’appuient.

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En effet, après 1989, une étrange convergence idéologique semblait avoir lieu. Fini, l’affrontement bipolaire entre communisme et capitalisme. Cependant, au lieu de voir les pays progresser vers une social-démocratie heureuse, comme certains théoriciens des années 1960 l’avaient prophétisé, le monde se dirigeait vers un autoritarisme de marché, amalgame du pire des deux mondes. Lequel semblait toutefois représenter une sorte d’intégration, puisque les supposés communistes de Beijing finissaient par tenir le même langage que les soi-disant islamistes d’Ankara, les eurosceptiques de Paris et Budapest, et les partisans de « L’Amérique d’abord » à Washington. Ils formaient un genre d’Internationale nationaliste.

On songera sans doute, pour la qualité et la précision de l’analyse systémique des conséquences politiques de faits « naturels » ou sociaux, au grand Kim Stanley Robinson de la « Trilogie climatique » (2004-2007), pour la pertinence des visions portant sur l’atomisation des sociétés contemporaines (ou légèrement futures) et leurs regroupements micro-affinitaires, à l’excellent Bruce Sterling de « The Caryatids » (2009) ou même au Neal Stephenson de « L’âge de diamant » (1995), pour l’approche historique de la chute des empires et des balkanisations qui guettent peut-être inexorablement, aux précurseurs Walter Jon Williams de « Câblé » (1986) ou, à nouveau, Neal Stephenson du « Samouraï virtuel » (1991), voire (mais sans le recours énorme à la farce rabelaisienne) au Vladimir Sorokine de « Telluria ».  Il est en revanche particulièrement étonnant et jouissif de réaliser que John Feffer, par ailleurs directeur du programme « Foreign Policy Focus » au sein du très progressiste think tank américain Institute for Policy Studies, en choisissant un traitement littéraire très particulier et remarquablement astucieux (les notes fictives de l’éditeur, par exemple, intervenant en bas de page pour corriger, tempérer, expliquer ou mettre en doute le récit et la confession de Julian West, sont décisives en ce sens – de même que les insertions technologiques subtiles effectuées sans forcer le trait, avec toute l’élégance du William Gibson tardif de la trilogie « Identification des schémas »), parvient à émuler en 140 pages un matériau que les grands auteurs de science-fiction susnommés organisent plutôt habituellement sur 400 à 800 pages, se rapprochant ainsi paradoxalement de l’écriture au couteau électronique pratiquée notamment par un Ken Liu.

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– Alors, si tu n’es pas devenu un grand bienfaiteur, qu’est-ce que tu fais de tout ton argent ?
– Je m’en sers pour gagner encore plus d’argent.
– Mais dans quel but ?
– Papa, ce n’est pas la bonne question. Il n’y a pas de but, il n’y a qu’une Voie.
– Tu as trouvé la Voie ? Je doute que les premiers taoïstes avaient à l’esprit la financiarisation de l’économie.
Gordon m’adressa un de ses sourires satisfaits.
« Non, en effet. Ils étaient obsédés par l’harmonie. Et je gagne de l’argent précisément quand le système en manque. C’est là que je guette les opportunités. Pas en plein milieu, mais dans les marges. Il n’y a pas d’argent au milieu. J’ai fait breveter cette phrase, d’ailleurs – et elle m’a rapporté beaucoup de fric. »
Gordon avait raison : il n’y avait plus d’argent au milieu. Les promesses de travail et de revenu stables – le bol de riz en étain en Orient et la retraite en or en Occident – avaient disparu et donné naissance à un maelström d’inégalités. Les super-riches avaient fait sécession d’avec le reste de l’humanité, pendant que non seulement les plus pauvres des plus pauvres, mais beaucoup d’autres, plongeaient à travers le filet de sécurité, devenu aussi fragile et troué que de la dentelle. Les experts promouvaient autrefois « l’économie du partage », des millions d’employés devenant entrepreneurs. Ils applaudissaient la « longue traîne » d’un marché atomisé : le marché de masse est mort, vive le marché de niche ! Du moins c’était ce qu’on matraquait à l’époque. En réalité, une armée de réserve entrepreneuriale faisait tourner ce qu’il restait de l’économie de service, en réussissant tout juste à joindre les deux bouts malgré des journées de seize heures. Les pauvres vendaient leur sang, leurs organes, leur ADN, leurs avatars, n’importe quoi pour s’en sortir. Tout cela aboutissait à une seule et sinistre conclusion : les forces qui auraient pu atténuer la compétition du marché et les ravages du changement climatique disparurent peu à peu. Finie, la main protectrice du gouvernement. Finie, la pression contraignante de la moralité. Chacun pour soi. À chacun selon son avarice, à chacun selon sa naïveté. L’économie de partage, comme on s’en rendit compte, était l’économie de l’indifférence.

Tout en effectuant un travail réellement impressionnant d’anticipation, d’extrapolation et de spéculation sociale, politique et scientifique, dans la plus belle tradition du genre littéraire si décisif qu’est la science-fiction de qualité (dont, rappelons-le, la récente anthologie « Demain le travail » nous fournit un bien bel exemple français), John Feffer parvient à nous offrir un court roman familial et personnel dans lequel les erreurs intimes et les occasions relationnelles manquées jouent le miroir parfait – avec beaucoup de sensibilité et sans aucune affèterie – de ce qui arrive entre temps au monde lui-même. On aimerait davantage et plus souvent des textes audacieux de ce calibre et de cette puissance condensée.

John Feffer sera à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le samedi 1er avril prochain, de 17 h 00 à 20 h 30, dans le cadre de la quinzième édition du mini-festival des Dystopiales, en compagnie de Leandro Avalos Blacha, de Francis Berthelot, d’Anders Fager, de Laurent Rivelaygue et d’Olivier Tallec.

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Zones de divergence » (John Feffer)

  1. Traduire est un exercice difficile. On peut tiquer en voyant par exemple comment est traduit « Whig history », l’idée d’origine étant plutôt « conception whig de l’histoire » (la fiche wikipedia française étant d’ailleurs intitulée de cette manière). Mais, même si cela évite les déplacements de sens, on peut certes ne pas avoir envie de lire tous les livres en version originale… C’est en tout cas tentant de voir comment sont prolongées des tendances qui commencent à être bien analysées en sciences sociales (Wendy Brown, etc.). Et sur l’intérêt (géo)politique du livre de Neal Stephenson d’ailleurs : https://usbeketrica.com/article/la-science-fiction-outil-precieux-pour-imaginer-les-futurs-de-la-democratie

    Publié par Philippe Cadique | 5 avril 2017, 17:39

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