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Notes de lecture 2020

Note de lecture : « Invasion » (Luke Rhinehart)

Une invasion extraterrestre pour, littéralement, jouer – que seule la sérieuse paranoïa des dirigeants américains peut transformer si aisément en tragédie ordinaire. Une satire à l’emporte-pièce par l’auteur de « L’homme-dé ».

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Là-haut, sur le toit, j’ai vu un ballon de basket poilu. Plus gros qu’un ballon de basket, en fait, plutôt un ballon de plage, recouvert de poils courts gris argenté. Ce n’était décidément pas un poisson-ballon.
J’ai tendu les bras pour prendre ce… machin, mais ça c’est éloigné de moi vers la droite en roulant. Il n’y avait pas de bouche, pas de nageoires, pas de membres, pas d’yeux, alors je n’ai pas vraiment compris comment ça avait pu savoir que je voulais le prendre.
Je me suis donc déplacé de deux pas vers la droite et j’ai tendu les bras une fois de plus. Le machin a roulé vers la gauche.
– On dirait qu’il veut pas qu’on le jette à l’eau une troisième fois, a dit Sam.
– Mais c’est quoi, ce putain de truc ? a demandé Marty qui tenait toujours le timon.
C’était quoi ce putain de truc, en effet. J’avais souvent vu des trucs pas possibles sortir de la mer, mais un poisson rebondissant, qui n’avait pas d’yeux, pas de nageoires, pas d’écailles, qui n’avait rien qui ressemble à un poisson, je n’avais jamais vu ça. Juste une espèce de ballon de plage, couvert de poils courts et fins.
J’ai passé un long moment à le regarder et à chercher quelque chose d’intelligent à dire, mais j’ai juste poussé un soupir et j’ai laissé tomber.
– Probablement encore un extraterrestre, j’ai dit, et j’ai repris la barre.
Mes deux compères m’ont regardé, puis ils ont regardé le ballon de plage sur le toit. Puis ils sont retournés bosser.

Billy Morton, 72 ans, éternel activiste et insoumis blanchi sous le harnais, coule désormais des jours paisibles sur son mini-chalutier hors d’âge, basé à Long Island, en compagnie de son épouse Carlita, 47 ans, redoutable avocate pour minorités bafouées, et de leurs enfants Lucas, 12 ans, et Jimmy, 8 ans. Lorsqu’un possible hasard les met en présence de Louie, premier représentant identifié d’un peuple extraterrestre, en forme de ballon de plage poilu, désormais en goguette sur Terre, bientôt suivi de plusieurs centaines de ses congénères tous désireux de prendre du bon temps, sa vie et celle de sa famille changent irrémédiablement.

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Tandis que le bateau filait vers le large, les garçons restaient assis sur la rambarde de bâbord, et ils boudaient.
– Il fait beau aujourd’hui, j’ai dit.
J’ai toujours excellé dans l’art de la conversation.
– On va où ? a demandé Lucas.
– On ramène PP vers ses autres copains, j’ai dit.
– Ses copains poissons ? a demandé Jimmy.
– Ouais, j’ai dit.
– Il a des amis humains, a dit Jimmy en levant les yeux vers moi.
– Ben justement, c’est les humains qui m’inquiètent, j’ai dit. Quand les humains découvrent un truc qu’ils comprennent pas, et qui a l’air important, ils peuvent pas s’empêcher de tâter, de sonder, de disséquer, et finalement de tout couper en petits morceaux pour tout savoir du truc, et surtout pour savoir comment le truc est mort.

Publié en 2016, traduit en français en 2018 par Francis Guévremont (en un exercice globalement impeccable : en pinaillant vraiment, pour une fois, on ne relèverait que la trop fréquente confusion quant au Secret Service, l’unité chargée de la protection des présidents américains, et des canons à poisse devenant un peu plus loin canons à goudron) chez Aux Forges de Vulcain, le dernier roman en date du légendaire auteur de « L’homme-dé » est l’un de ces romans comiques et satiriques dont il détient certains des secrets majeurs. Exploitant avec faconde les tropes science-fictives facétieuses héritées jadis du Fredric Brown de « Martiens, go home ! » (1955), en y instillant une dose mesurée du sérieux analytique aussi récemment mis en œuvre par un John Feffer (« Zones de divergence », 2017) ou par un Steven Erikson (« Réjouissez-vous », 2018), Luke Rhinehart oriente toutefois d’emblée son roman (dont le seul défaut, finalement, sera sans doute, avec ses 500 pages, d’être un peu trop copieux au regard de son propos) vers une farce débridée agissant en charge féroce vis-à-vis de la stupidité égoïste, de la paranoïa et de l’impérialisme fort peu rampant d’une partie non négligeable, hélas, des États-Unis d’Amérique, satire au pas de course impliquant nécessairement davantage « Mars Attacks ! » que « Independence Day ».

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Les services de renseignement ont pour principe fondamental de partager aussi peu de renseignements que possible avec le président, et ce dans le but d’éviter deux problèmes. D’une part, le président finit toujours par demander la source de ces renseignements. Un adjoint au secrétaire à la Défense avait commis l’erreur de lui répondre en ces termes : « Je suis désolé, monsieur le président, mais il m’est impossible de vous le dire, car il en va de la sécurité nationale. » Il avait été relevé de ses lourdes responsabilités et réaffecté aux îles Aléoutiennes. Depuis, des hauts fonctionnaires de la NSA ont jugé bon de permettre au président d’avoir accès aux renseignements les plus confidentiels, quelque dangereuse que cette politique avait pu leur paraître. Dorénavant, ont-ils pensé, il importerait de laisser croire au président qu’il recevait la somme de tous les renseignements disponibles, alors même qu’on ne lui laissait parcourir que la première phrase de la première page du livre tout entier.

On se réjouira ainsi sincèrement de voir surgir, au détour de pages chamarrées et parfois joliment hystériques, aussi bien la naissance officieuse des « Men In Black » au sein de l’omniprésente NSA qu’une réflexion sur l’attitude vis-à-vis du vivant et du sensible comme en écho aux travaux de Philippe Descola ou aux « Furtifs » d’Alain Damasio,  aussi bien les ressorts de la violence secrète d’État tels qu’étudiés chez Noam Chomsky que les fulgurances conduisant hors de la normalité consommatrice du « Terreur, Saison 1 » d’Éric Arlix, aussi bien l’entraide gratuite prohibée du « À l’aide ou le rapport W » d’Emmanuelle Heidsieck que la formidable mosaïque d’intérêts particuliers peu compatibles voire ennemis, rassemblés sous forme de lobbys et d’associations, qui fait tout le charme joyeusement claudiquant de la trilogie « Illuminatus ! » de Robert Anton Wilson et Robert Shea (et du jeu de société machiavélique et hilarant qui en fut jadis dérivé), grâce ici à une inoubliable et homérique mobilisation citoyenne à Central Park, et au manifeste qui en découlera.

Pour un effet comique supplémentaire, au long cours, le roman est composé à partir de sources primaires différentes, la principale étant de loin le récit publié de Billy Morton, « Mon ami Louie », auquel servent de contrepoints essentiels aussi bien la très sensationnaliste « L’Histoire de l’invasion des PP. Incroyable mais vrai ! » que la minutieuse et historiographique (mais ne parvenant pas à se débarrasser entièrement du secret défense matérialisé par certaines ratures en forme de XXXX) « Histoire officielle de l’invasion extraterrestre ». Si l’on y ajoute quelques savoureux extraits de la « Rubrique des faits divers » et de « Quelques définitions tirées du nouveau dictionnaire protéen », on obtient, à l’image d’un « Manhattan Transfer » de John Dos Passos survitaminé ou d’un « Tous à Zanzibar ! » de John Brunner joyeusement claudiquant, l’une de ces mécaniques implacables à même de broyer simultanément des obsessions guerrières et des impérialismes de bon aloi, un complexe militaro-industriel toujours aussi débridé depuis 1951, un parti Républicain et un parti Démocrate aux légitimités fort contestables, un réchauffement climatique battu en brèche par le lobbying effréné des énergies fossiles, des objets sociaux d’entreprise perpétuellement prioritaires et minutieusement dévoyés, l’invention de notions aussi délirantes que celles de consommation patriotique et de non-américanisme, sous les signes de la paranoïa et de l’arbitraire. Un système entier renvoyé ici à sa folie intrinsèque au lancinant et très vonnegutien leitmotiv de « Parce que c’est rigolo ».

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J’imagine qu’il y en a parmi vous qui commencent à se demander pourquoi ma famille et moi, on n’a pas réagi comme des gens normalement constitués et demandé trente mille dollars à ABC pour une interview où on aurait raconté deux ou trois anecdotes au sujet de Louie, pour ensuite demander cinquante mille dollars à CBS et donner quelques nouveaux éléments croustillants, pour enfin demander cent mille à NBC pour leur permettre d’interviewer Louie en personne. Et ainsi de suite.
En plus, pourquoi est-ce que ça nous inquiétait autant de penser que tout le monde apprendrait l’existence de Louie et que les autorités viendraient l’interroger ? Pourquoi est-ce qu’on n’est pas juste allés dans une université pour le montrer, l’exhiber ? Pourquoi est-ce qu’on n’a pas juste écrit à des experts pour leur demander de venir examiner Louie ?
Parce qu’on est cons. Et parce qu’on est paranos. Les autorités, on ne leur fait pas confiance. Les experts non plus. Un expert, c’est quelqu’un qui pense tellement tout savoir qu’il se croit permis de se comporter comme un connard. Pour un expert, ce qu’il a à examiner, que ce soit un caillou, un animal, un être humain, c’est un objet, et un gosse c’est tout autant un objet qu’un caillou. Si un expert mettait les pattes sur Louie, en moins d’une semaine il le scierait en deux pour voir comment il est fait, il le poignarderait pour voir s’il ressent la douleur, il le flinguerait pour voir s’il peut mourir.
– Et pourquoi vous êtes si parano, M. Morton ?
Je suis sûr qu’il y a des petits malins parmi vous qui finiraient par me poser cette question.
Il m’est arrivé que je suis en vie depuis longtemps et que j’ai toujours été lucide.

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À propos de Hugues

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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