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Notes de lecture 2019

Note de lecture : « Les Portes de la Maison des Morts » – Le Livre des Martyrs 2 (Steven Erikson)

Une formidable fantaisie militaire déploie sa toile narrative, avec quelques petits heurts, d’énormes promesses, et beaucoup de sombre réjouissance.

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L’air sur le carrefour n’était que bourdonnement, moucheture, comme empli de sable papillonnant. Quelque part dans une rue voisine, un chien agonisant glapit, augurant d’un trépas qui tardait à venir, et non loin de la fontaine, au centre du rond-point, la mule abandonnée qui s’était évanouie la veille donnait toujours des coups de patte dans le vide. Les mouches avaient pénétré par tous les orifices de la bête désormais boursouflée de bulles de gaz. De nature têtue, elle n’en avait plus que pour une heure avant de succomber. Tandis que le prêtre passait auprès d’elle, chancelant et invisible aux yeux de tous, des diptères quittèrent l’animal et, tel un rideau agile, se joignirent à ceux qui enveloppaient déjà le serviteur de Goule.
Il apparut clairement à Félisine, de là où elle et les autres se trouvaient, que le prêtre venait pour elle et elle seule. Ses yeux étaient perdus sous dix mille yeux, mais elle était certaine que tous étaient braqués sur elle. Et cependant, l’horreur qui grandissait en elle n’atténuait nullement la torpeur qui s’était déposée telle une couverture étouffante dans son esprit ; une hébétude qu’elle savait croître, même si cette prise de conscience ressemblait davantage à un souvenir de peur qu’à une peur bien vivante au-dedans d’elle-même.

Publié en 2000, le deuxième volume du « Livre des Martyrs » de Steven Erikson amplifie et déplace les enjeux et les mécanismes déployés dans le premier volume, « Les jardins de la Lune », à la note de lecture duquel je vous renvoie pour une première vue d’ensemble de ce projet littéraire. Introduisant d’ores et déjà le système structurel qui le guidera à travers l’ensemble des dix tomes de l’œuvre, l’auteur parallélise ses intrigues à l’échelle de plusieurs continents, ce volume-ci quittant le Gennabackis pour les Sept-Cités, fugitivement évoquées jusque là, où l’on subodore le prochain déchaînement d’un djihad religieux (l’environnement volontiers désertique de ce continent-ci créant naturellement un certain sentiment de familiarité historique en la matière) particulièrement étoffé vis-à-vis des forces impériales colonisatrices – et de leurs alliés -, forces relativement restreintes en nombre, et commandées de manière fort inégale selon les garnisons, initialement.

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La pluie faisait lentement disparaître la trace de main ocre imprimée sur le mur, laissant ruisseler des racines colorées le long du mortier entre les briques de terre cuite. Le dos voûté afin de se protéger de ce déluge inhabituel pour la saison, Duiker examinait l’empreinte qui petit à petit s’estompait tout en souhaitant que cette journée eût été sèche, qu’il eût été capable de distinguer ce signe avant que les gouttes l’eussent rendu opaque, de prendre la mesure de la main qui avait apposé sa marque à cet endroit, sur le mur extérieur du vieux Palais du Falah’d, en plein coeur d’Hissar.
Les nombreuses cultures de Sept-Cités foisonnaient de symboles, langage pictographique secret fait de références indirectes, toutes porteuses d’un poids funeste parmi les natifs. Ces signes constituaient un dialogue complexe que nul Malazéen ne pouvait comprendre. Au fil des mois passés dans la ville, Duiker en était venu à prendre lentement conscience du danger qu’il y avait à les ignorer. Alors que l’Année de Dryjhna approchait, ces symboles fleurissaient en une profusion chaotique, et chaque mur de la ville se changeait en un parchemin détenteur d’un code secret. Le vent, le soleil et la pluie s’assuraient de leur impermanence, effaçant à chaque fois l’ardoise afin de la préparer à l’échange suivant.
Et on dirait qu’il y a beaucoup à dire, ces jours-ci.
Duiker se secoua tout en essayant de relâcher la tension qui lui étreignait le cou et les épaules. Les avertissements qu’il avait adressés au Haut Commandement semblaient être tombés dans l’oreille d’un sourd. Derrière ces pictogrammes se dissimulaient des motifs, et il avait l’impression d’être le seul Malazéen à se soucier d’en déchiffrer le code, ou même à reconnaître le risque consistant à entretenir leur indifférence d’étrangers.

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L’une des particularités qui frappera la lectrice ou le lecteur, et me semble-t-il, bien au-delà des amatrices et des amateurs de dark fantasy ou de fantasy militaire, dans la veine du grand Glen Cook ou du non moins grand Stephen Donaldson, n’est pas tant du côté de l’art remarquable de Steven Erikson pour tordre des intrigues à ramifications d’une étendue rare ou pour conférer une épaisseur en couches successives à certains personnages devenant progressivement récurrents, voire principaux, mais du côté de son art du prologue installant, en chaque occurrence, l’horreur palpable – et presque incommensurable – en même temps que le sentiment de la distorsion fondamentale de l’espace et du temps à travers des millénaires arpentés à grandes foulées divines, anciennes ou ayant récemment fait l’objet d’une ascendance. Cette capacité à mêler, dans un véritable jeu des personnages, les préoccupations apparemment les plus triviales d’un certain quotidien (les « militaires » apportant à nouveau ici une contribution essentielle) et les aspirations stratégiques à l’échelle de plusieurs continents le cas échéant fait du « Livre des Martyrs », tel qu’il se dévoile dans ses deux premiers volumes, un cas relativement rare, et particulièrement réjouissant, dans la littérature de fantasy, ou même hors de ces frontières littéraires mouvantes, d’ailleurs.

L’ampleur et la pertinence de ce récit-fleuve (le deuxième volume flirte gaillardement avec les 900 pages, après les 500 du premier) souffrent sans doute un peu, dans ces « Portes de la Maison des Morts » publiées fin 2018 à nouveau chez Leha (dont il faut saluer ici sans barguigner l’ambition éditoriale) d’une traduction confiée à Nicolas Merrien (alors que « Les Jardins de la lune » était signé impeccablement par Emmanuel Chastellière), traduction qui accumule un certain nombre d’erreurs et de maladresses de « débutant » dans le domaine, multipliant lourdeurs et anglicismes, confusions occasionnelles de lexiques spécialisés – ah, les chaînes et les mailles… -, maintien de tags donnant à certaines pages un faux air d’ « Astérix chez les Bretons » revu par Maître Yoda, et choix malheureux d’expressions (un « yep » dissonant étant à cet égard, il est vrai, particulièrement agaçant). SPOILER À LIRE ABSOLUMENT : l’énorme majorité de ces défauts ont été corrigés dans le tome 3, « Les Souvenirs de la Glace », dont la qualité de lecture en français se rapproche ainsi tout à fait de celle du tome 1, Nicolas Merrien ayant visiblement parfaitement intégré les remarques n’ayant sans doute pas manqué d’affluer lors de la parution de ce tome 2.

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La tache grise était un essaim de mouches-tiques. Les insectes voraces attendaient qu’une tempête comme celle-ci se lève, puis bravaient le vent en quête d’une proie. Le pire, c’est qu’il n’était pas possible de les voir de face ; on ne pouvait les apercevoir qu’en les abordant par le côté.
Lorsque l’essaim les eut dépassés, la tempête s’abattit sur eux.
L’étalon chancela au moment où le mur roula sur lui. Le monde disparut au sein d’un voile fauve qui ne cessait de tourbillonner et de hurler. Ils furent bombardés de cailloux et de graviers qui faisaient tressaillir l’étalon et grogner de douleur Kalam. L’assassin encapuchonné baissa la tête sous les assauts du vent. À travers les fentes de son chèche-telaba, il regarda devant lui, les yeux plissés, puis, d’un petit coup de rênes, ordonna à sa monture de se mettre au pas.
Il s’llongea sur le cou de l’animal, tendit le bras et pressa sa main gantée sur l’œil gauche de l’étalon afin de le protéger des pierres volantes. L’assassin lui devait bien ça.
Ils poursuivirent leur route pendant encore dix minutes sans rien voir à travers le manteau de sable en mouvement. Des grincements et des craquements se faisaient entendre sous eux. Kalam baissa les yeux. Des os, de toutes parts. La tempête avait mis à nu un cimetière, ce qui arrivait assez fréquemment. L’assassin reprit le contrôle de sa monture, puis tenta de percer la pénombre ocre. Le débarcadère de Ladro ne devait plus être très loin, mais il ne voyait toujours rien. Il fit avancer doucement son cheval, l’animal évitant gracieusement les amas d’ossements.
La route côtière lui apparut, droit devant, ainsi que les guérites qui flanquaient ce qui lui semblait être un pont. Le village devait se trouver à sa droite – si cette maudite tempête ne n’a pas emporté. Une fois passé le pont, il tomberait sur le donjon de Ladro.
Les guérites, construites chacune pour accueillir un seul garde, étaient aussi vides que béantes, telles les orbites creuses d’un gigantesque crâne.

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La force d’évocation de ces personnages hors normes (légèrement ou non), patiemment construits par Steven Erikson, qu’ils soient historiens impériaux, assassins, mages, sapeurs et artificiers, prêtres repentis, soldats du rang, cavaliers tribaux, rejetonnes de nobles familles devenues prostituées, avatars de semi-divinités ou bien d’autres catégories possibles encore, est proprement gigantesque. C’est certainement elle qui permet au premier chef à l’auteur de résister, souverainement, à la pernicieuse tentation de l’explication à outrance qui ternit tant de romans, en fantasy ou ailleurs, et guide au contraire lecteurs et lectrices attentives dans la passionnante quête d’indices, de correspondances ténues et d’allusions fugaces reliant progressivement les différentes trames narratives lancées vers leur plein développement. C’est ainsi que même le léger abus, perceptible ici à mon goût, de motifs rôlistes (on se souviendra à nouveau que l’univers du « Livre des Martyrs » a d’abord été bâti dans le cadre d’une très vaste campagne construite pour le jeu GURPS) trop familiers aux joueurs et joueuses chevronnées (à titre purement personnel, j’ai trouvé ici un peu trop de monstres errants, voire de donjons) demeure réjouissant, de même que le flirt parfois un rien poussé avec le compte-rendu de bataille Warhammer pour certains engagements militaires à grande échelle. Déployant de manière déjà de plus en plus approfondie un magnifique système de sorcellerie (dans lequel la fonction poétique des garennes – trouvaille exceptionnelle – ne peut pas être négligée), organisant la mise en abîme de la fonction de diariste en un puissant clin d’œil rétrospectif au maître Glen Cook, Steven Erikson organise pour nous une exceptionnelle Anabase, que ne renierait certainement pas Xénophon, et probablement pas non plus, plus paradoxalement, Saint-John Perse, tandis qu’un ultime vol de gerfauts hors des charniers natals, à l’issue de ce deuxième volume, nous rappelle que faute de nous proposer pour l’instant de véritables Palos ou Moguer, « Le Livre des Martyrs », pour notre bonheur de lectrice ou de lecteur, ne manque ni de routiers ni de capitaines.

Kulp avait l’impression d’être prisonnier dans une vaste chambre surpeuplée d’ogres, tel un rat que des ombres auraient mis en cage et sur le point de se faire écraser sous quelque gigantesque pied. Jamais auparavant la Garenne de Meanas ne s’était révélée aussi… périlleuse à explorer.
Il y avait des étrangers, des intrus, des forces si inamicales envers ce domaine que l’atmosphère elle-même semblait se brider. L’essence du Mage, ayant réussi à se faufiler entre les fils de la trame, se réduisait à une créature contrainte de se tapir, de s’accroupir. Là-dessus, il n’avait été capable de sentir qu’une série d’incursions horrifiantes, quelques sillages en mouvement marquant les chemins que les importuns avaient empruntés. Ses sens lui hurlaient que, pour le moment tout du moins, il était seul, et que le panorama brunâtre qui s’offrait à son regard était dépourvu du moindre signe de vie.
Et cependant, il tremblait de terreur.
Dans son esprit, il tendit une main spectrale derrière lui et put se rassurer en touchant l’endroit où son corps était resté, la masse liquide de son sang s’écoulant par soubresauts dans ses veines telle de la neige fondue, le poids ferme de sa chair et de ses os. Il était assis en tailleur dans la cabine du capitaine de la Silanda, observé du coin de l’œil par un Héboric circonspect et inquiet tandis que les autres patientaient sur le pont, le regard sans cesse rivé à cet horizon intact, implacablement plat qui s’étendait à perte de vue.
Ils devaient trouver un moyen de sortir de là. L’Ancienne Garenne dans laquelle ils avaient atterri avait été inondée et se résumait à une mer aux eaux épaisses et peu profondes. Les rameurs pouvaient bien faire avancer la Silanda pendant mille ans, jusqu’à ce que le bois se mette à pourrir entre leurs mains, que les manches se brisent, jusqu’à ce que le navire commence à se désintégrer autour d’eux, le tambour ne cesserait jamais de battre ni les échines de fléchir. Et nous serons morts depuis longtemps à ce moment-là, rien de plus que de la poussière moisie. Pour s’échapper de cet endroit, ils devaient trouver un moyen de changer de Garenne.

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