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Général, Information Charybde

Les 24 lectures les plus marquantes de Charybde 2 en 2018

Vingt-quatre titres choisis dans la joie et dans la douleur parmi les 229 lectures (ou relectures) de cette année. Vingt-quatre titres qui m’ont chacun apporté un véritable quelque chose, pas nécessairement petit, et en tout cas toujours potentiellement vital, dans le moulin de la littérature et de la vie, en 2018. Pour la deuxième année consécutive, et malgré ma sincère répugnance, j’ai cédé à l’amicale pression de Nicolas Winter et de son Just A Word (ici), et ainsi accepté de désigner, après le « Jérusalem » d’Alan Moore l’an dernier, un nouveau livre préféré de l’année. Et c’est donc « Épopée » de Marie Cosnay (voir ci-dessous).

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[Par ordre alphabétique d’auteur, et il suffit de cliquer sur le titre pour accéder à la note de lecture complète sur ce même blog.]

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Marie-Fleur Albecker, Et j’abattrai l’arrogance des tyrans (Aux Forges de Vulcain, 2018) : parce que des romans comme celui-ci, mêlant la rigueur historique et la gouaille anachronique, insufflant l’épique dans la révolte moyenâgeuse en lorgnant joliment du côté des écrasements contemporains, demeurent trop rares, et qu’il n’y a pas assez d’émules potentiels des Wu Ming en France.

Joël Casséus, Crépuscules (Le Tripode, 2018) : parce que dans notre monde bousculé, où le fait réfugié s’impose sous les bombes et sous les cris d’orfraie, il faut un sacré talent pour inventer là une langue sans déliquescence, capable de produire un cantique ambigu de la ferraille, de la boue et de l’humanité.

Antoine Chainas, Empire des chimères (Gallimard Série Noire, 2018) : parce que dans un rêve secret, cet auteur toujours inspiré pouvait réaliser cette fusion sublime d’une enquête policière villageoise menée par un garde-champêtre ancien d’Algérie, d’une magouille politico-économique logiquement riche en dessous de table et en ambitions personnelles mal réfrénées, d’une mythologie comparée de la multinationale du divertissement industriel, et des beautés narratives et métaphoriques du jeu de rôle en immersion.

Michael Cisco, Argent animal (2015, Au Diable Vauvert, 2018) : parce qu’il faut oser construire, à partir d’une métaphore d’apparence simple autour de la notion d’argent vivant, un grand roman d’horreur économique, de frisson philosophique et d’humour sans concession.

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Epopée

Marie Cosnay, Épopée (L’Ogre, 2018) : parce que je rêvais d’un vrai roman policier et thriller géopolitique, des sombres ruelles de l’antiterrorisme en France aux plateaux afghans et aux méandres pétroliers africains, qui serait sublimé par son écriture vers une sorte de poésie contemporaine de l’affrontement et du doute intime, avec un humour aussi inlassable que discret, et un grain de folie douce venant tempérer, évanescent, un monde de brutes appréhendé pour ce qu’il est. C’est ce que Marie Cosnay a fait, et c’est époustouflant.

Patrick K. Dewdney, L’enfant de poussière / La peste et la vigne (Au Diable Vauvert, 2018) : parce que dans un univers littéraire (la fantasy) où la répétition, le cliché et le recyclage plus ou moins camouflé dominent si souvent, la création d’un souffle personnel, d’un grand récit ambitieux et original servi par une véritable écriture est un cadeau trop précieux pour être ignoré.

Catherine Dufour, Entends la nuit (L’Atalante, 2018) : parce que la fable fantastique contemporaine inscrite dans l’ordinaire du travail alimentaire précaire se révèle un formidable levier de reductio ad absurdum, dans la joie et la ruse, pour certains mythes contemporains tenaces en matière de relations de pouvoir.

William Goyen, La maison d’haleine (1950, Gallimard, 1954) : parce que le plaisir de la découverte de cette vaste maison texane où cohabitèrent plusieurs familles, lorsqu’il s’agit, beaucoup plus tard, de déjouer les pièges de la mémoire et les illusions de l’identité, est un plaisir beaucoup trop rare.

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Scott Hawkins, La Bibliothèque de Mount Char (2015, Denoël Lunes d’Encre, 2017) : parce qu’il faut oser s’emparer ainsi de certaines figures parmi les plus solides et les plus canonisées d’un genre littéraire, entre fantastique et fantasy, entre Zelazny et Gaiman, pour y introduire, par la puissance de la narration et du jeu des points de vue, un déséquilibre salutaire.

Léo Henry, Hildegarde (La Volte, 2018) : parce qu’il est nécessaire de profiter sans compter de l’aplomb, de l’imagination et du talent qui permettent de transformer une figure historique médiévale méconnue en clé pour ouvrir des chemins insoupçonnés, réinventant au passage le roman historique à facettes, à miroirs, à échos et à vrais-faux-semblants.

Michel Jullien, L’île aux troncs (Verdier, 2018) : parce qu’il est impossible de se lasser de la mystérieuse alchimie de l’auteur, dont on sait désormais qu’il peut transformer les ingrédients les plus improbables en matériau littéraire miraculeux, et que ses éclopés soviétiques de la deuxième guerre mondiale rassemblés pour ne pas gêner dans un monastère désaffecté et insulaire du lac Ladoga, rêvant d’alcool, de fraternité et de sorcières de la nuit, offrent d’extraordinaires camarades de jeu là où nul ne les aurait cherchés.

Jonas Hassen Khemiri, Tout ce dont je ne me souviens pas (2015, Actes Sud, 2017) : parce que plus encore que dans ses travaux précédents, l’auteur parvient à saisir les essences précieuses, riches et parfois ambiguës des migrations contemporaines pour les baigner de ruse, de faconde, d’absence de complaisance, d’empathie et d’humanité – au milieu des paranoïas ou des éclats de rires sardoniques et de bombes logiques.

James Morrow, La trilogie de Jéhovah (1994-1999, Au Diable Vauvert, 1995-2000) : parce que si le thriller théologique, humoristique, philosophique, science-fictif et (mais oui !) militaire n’existait pas, il faudrait l’inventer de toute urgence. Heureusement, il est déjà là, il ne prend pas une ride, et il est résolument passionnant.

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luvan, Susto (La Volte, 2018) : parce que cet assemblage forcené de bouillonnement socio-politique, de mythologie populaire, de théâtre des opérations et de comédie humaine, au-dessous du volcan antarctique, se transforme d’emblée en un très grand roman.

Jim Lynch, Les grandes marées (2005, Gallmeister, 2018) : parce qu’il y a du grand bonheur à lire ainsi le devenir écologique contemporain et son aura catastrophique, à travers une singulière magie adolescente, toute en drame paisible et en biologie marine, le long des golfes et de l’estran.

Derek Munn, Le cavalier (L’ire des marges, 2018) : parce qu’il y a une magie authentique, somptueuse et envoûtante, à lire la manière douce et ferme dont une paire de bottes, un échiquier et une jument engendrent un périple et redéfinissent un être, in extremis.

Juan Carlos Onetti, Les bas-fonds du rêve (1959, Gallimard, 1981) : parce qu’il y a seulement quelques auteurs, assez rares au fond, qui peuvent inventer entièrement un comté, une région ou une ville pour y opérer l’alchimie symbolique de toute une civilisation et de toute une époque. Aux côtés de Faulkner ou de Benet, il y a Onetti et sa Santa Maria, creuset fictif de toutes les beautés et de toutes les failles sud-américaines.

Harry Parker, Anatomie d’un soldat (2016, Christian Bourgois, 2016) : parce qu’il fallait oser – et réussir, ô combien ! – le pari de décrire la guerre contemporaine en Afghanistan ou ailleurs en épousant uniquement le parti pris des choses, de quarante-cinq objets ayant tous peu ou prou concouru à la tragique mutilation d’un jeune officier britannique, et à tirer de ces témoignages une extraordinaire leçon de politique, de physique et d’humanité.

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Christian Prigent, Les enfances Chino (P.O.L., 2013) : parce que, par l’usage rusé et vorace de Goya et de ses toiles, la transfiguration d’une enfance à Saint-Brieuc en une cathédrale laïque des ramifications de l’âge adulte, en en inventant au fur et à mesure la langue ad hoc, nécessaire, c’est un cadeau qu’il ne fallait pas se refuser plus longtemps.

Nicolas Richard, La Dissipation (Inculte Dernière Marge, 2018) : parce que concevoir un véritable roman d’espionnage, d’enquête paranoïaque et de pesée des âmes politiques et littéraires à partir de la figure jamais nommée de l’énigmatique Thomas Pynchon – et de ce que son mystère peut nous faire – est un tour de force qui se déguste encore et encore.

Éric Richer, La Rouille (L’Ogre, 2018) : parce qu’il fallait oser et réussir la fusion du métal à la casse et de la défonce à la colle, des horizons bouchés et des fraternités morbides, des lignes de fuite et des quads débridés, sous un ciel polaire et paradoxalement forestier, tout habité d’une joie sombre et sans complexes.

Olivier Rolin, L’invention du monde (Seuil, 1993) : parce que, plus encore peut-être à la relecture qu’au premier contact, le goût de cette folle tentative est unique, inscrivant une somme démiurgique du monde, sous toutes ses facettes ou presque, dans la seule journée de l’équinoxe de printemps 1989, parcourue en long, en large, dans le monde entier, dans l’imagination et dans la documentation, au service d’un récit comme on en crée si peu.

Iain Sinclair, Quitter Londres (2017, Inculte Dernière Marge, 2018) : parce que, lorsque l’on se laisse aller à croire un instant que « London Orbital » (2002) ne peut pas être dépassé, et que « London Overground » (2015) nous a fait douter de cette fausse certitude, alors survient le point d’orgue potentiel, la démonstration que cet auteur peut inclure la vie et ses essences, politiques et géographiques, personnelles et collectives, dans les méandres de l’évolution d’une certaine ville et de ses représentations.

Jeff VanderMeer, Acceptation (2014, Au Diable Vauvert, 2018) : parce que lorsqu’un auteur réussit le tour de force de concevoir les deux premiers tomes d’une trilogie aussi flamboyants, aussi dissemblables et apparemment irréconciliables que « Annihilation » et « Autorité », et que le troisième et dernier parvient à rassembler les élans centrifuges pour en extraire une cohérence et une beauté rarissimes, il ne reste plus qu’à s’incliner, et à profiter d’un plaisir aux allures de raz-de-marée.

J’espère toujours qu’en l’état, et malgré le caractère évidemment artificiel de l’exercice, cette petite liste peut aussi permettre aux lectrices et lecteurs de ce blog de disposer d’un (très) rapide résumé de mon année à bord, et de mieux éclairer le type de subjectivité qui est la mienne dans mes notes de lecture au fil de l’eau.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Les 24 lectures les plus marquantes de Charybde 2 en 2018

  1. Bonne année !

    Publié par Goran | 2 janvier 2019, 08:28

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