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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Hildegarde » (Léo Henry)

Une spirale diabolique de narrations médiévales et autres pour traquer l’importance potentielle de Hildegarde de Bingen

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Voici Hélendrude.
On peut préférer l’appeler Elyndruda, ce qui sonne mieux, peut-être, à nos oreilles, et choisir en toute impunité de maquiller ses traits, de la décrire comme ceci ou comme cela, et reconstituer autour d’elle un monde bâti de matériaux imaginaires, ombres de pierre, ombres d’eaux et de carpes énormes, ombre de l’ombre des arbres centenaires. Hélendrude est une moniale. Elle vit en dehors du siècle, dans un temps cyclique rythmé par les cent cinquante psaumes de l’Ancien Testament et le passage des astres. Comme son monde de reflets, elle avance en cercles de plus en plus larges, tendant aux rivages ternes de la fin des temps, cette grève où, tous, nous patientons en stase, dans l’attente d’un verdict à nul autre pareil.

Au centre du nouveau roman de Léo Henry, publié en avril 2018 à La Volte, et lui donnant son titre, trône Hildegarde de Bingen (1098-1179). Étonnante figure du Moyen Âge central, vivant au cœur du Saint Empire romain germanique, cette abbesse, mystique et visionnaire, théologienne et musicienne, hagiographe et férue de médecine par les plantes, poétesse et créatrice d’une langue construite, déclarée sainte et Docteur de l’Église en 2012, maintient son mystère au fil des siècles, même après l’énorme travail de redécouverte de son oeuvre conduite ces dernières années (par exemple par l’universitaire Laurence Moulinier). Pour tenter d’appréhender une énigme humaine et historique qui, tout en y participant, se tient loin à l’écart d’une figures simple et déterminée comme celle de la recluse de Carole Martinez (l’Esclarmonde de « Du domaine des murmures » en 2011), Léo Henry a construit une très borgésienne « Approche d’Almotasim », dont l’objet, se dérobant longtemps, serait la mère supérieure polygraphe qui hante nombre de ses contemporains avant de connaître un oubli de plusieurs siècles, contenu humain et intellectuel à élucider au milieu des cercles et des ellipses qui l’entourent.

Voici Ursule.
Jeune. Blonde. Blanche. Du miel et de la porcelaine, un éclat de verre à l’eau parfaite. Un réceptacle pour la lumière céleste. Ursule a quatorze ans, son père est roi, sa mère est reine. Elle vit dans un palais aux plafonds hauts, au cœur d’un pays de culture et de foi. Il est difficile d’aimer Ursule, qui est bien trop parfaite et qui en cela seul se montre un peu attachante ; Ursule est un idéal, une tension irrésolue vers l’absolu, une fonction de récit. C’est une bille de cristal dans laquelle les plus hautes aspirations viennent se mirer. Un récipient. Un masque.

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Les 23 litterae ignotae d’Hildegarde de Bingen

Si la légende de Sainte-Ursule, figure tutélaire de la ville de Cologne,  et de ses onze mille vierges, ouvre le bal des divers témoignages obliques convoqués par Léo Henry pour cerner progressivement, y compris par des angles d’une prodigieuse subtilité, le personnage de Hildegarde de Bingen, et si le genre hagiographique (toujours confronté, intrinsèquement, au vertige du merveilleux), qu’elle pratiqua, est bien représenté ici (soit presque au premier degré, avec le chapitre « Disibod et Rupert », soit dans une magnifique et roublarde reconstruction contemporaine par appel à témoins, avec le chapitre « Vita Hildegardis »), l’articulation fine et le télescopage récurrent entre les trois ordres potentiellement concurrents du surnaturel (mysticisme et magie), de la connaissance (recherche et érudition) et du politique (statut et autorité) constituent très vite une première trame souterraine de l’investigation, dès l’apparition du personnage historique de Trithème, au deuxième chapitre. Et c’est ainsi que l’on sentira sans doute frémir tour à tour, dans plusieurs recoins du roman, les ombres du Zénon et du Henri-Maximilien de Marguerite Yourcenar (« L’Œuvre au noir », 1968), du narrateur secret des Wu Ming (« L’Œil de Carafa », 1999), mais aussi et peut-être surtout du « Saint Julien l’Hospitalier » de Flaubert, ou du « Saint Joseph de Cupertino » de Cendrars.

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Trithemius

Voilà où aboutissent les efforts de Trithème, pour qui le monde n’est qu’une affaire de signes, pour qui les caractères écrits contiennent la totalité de ce qui est. Corollaire à cette conception : mélangerez les lettres et vous brouillerez le monde. Détruisez la cohérence du langage, et l’univers cessera de faire sens. Le temps n’est plus à décrire le réel, à le comprendre, à en tirer des lois ou des listes, et à tout consigner. Cela a déjà été fait, et amplement, au cours des siècles écoulés. Ce qu’il faut, désormais, c’est compiler, combiner et assembler les savoirs. Les passer au filtre de la comparaison, les faire dialoguer. Tirer une vérité plus grande de leur accumulation. Tendre au secret. Trithème lit tout, aime tout découvrir, les fables, les exemples, les traités, les digressions. Par-dessus, encore, il a le goût des mystères, des bribes de connaissance cryptées, des révélations à demi-mot sur la nature élémentaire, sur la génération humaine, sur les acides et les esprits, sur l’élixir, sur la pierre philosophale, la sexualité des femmes, les magiciens antiques, le cryptage, l’art de ressusciter les morts et celui de muter les vins, sur la magie naturelle, les métamorphoses, la kabbale hébraïque. Son acharnement à connaître, sa folie livresque, en font un archétype de son temps et de son lieu. Jean Trithème est le moine bibliomane de la Nef des fous de Brant. Il est le docteur Faust, sacrifiant sa vie terrestre et son âme immortelle dans l’espoir toujours déçu de pouvoir, un jour, comprendre. Il est l’incarnation de l’Ars magna de Lulle, le combinateur logique à même de produire toutes les vérités par interversion de toutes les prémisses. Il est le savant fou dont la folie est la science même. De son vivant, Trithème est accusé de magie, d’alchimie, de démonologie. Pour qui l’observe, pourtant, il se contente d’acquérir, de lire, d’écrire des livres.

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Chrétien de Troyes

C’est peut-être bien lorsqu’il orchestre, à chaque détour rusé de ses 500 pages, la prise du pouvoir, largement paradoxale, du Récit sur l’Histoire, de la mythologie informatrice sur le réel chaotique, résonnant ainsi aussi bien avec les travaux universitaires d’un Jean-Jacques Vincensini (« Pensée mythique et narrations médiévales », 1996) qu’avec les expérimentations affûtées d’une Céline Minard (« Bastard Battle », 2008), que Léo Henry donne à son « Hildegarde » sa puissance définitive, en nous offrant une hallucinante plongée dans les récits enchâssés de la Première Croisade (dont l’aspect justement pleinement mythologique a été démontrée et soulignée par la thèse majeure d’Alphonse Dupront, « Le mythe de croisade », soutenue en 1956 et publiée en 1997) et des années flottantes et désolées qui la suivirent en Terre Sainte, convoquant d’énigmatiques témoins oculaires oubliés et exhumant la figure complexe et ambiguë d’un Philippe d’Alsace, comte de Flandre et précoce protecteur de Chrétien de Troyes, dont la production littéraire affermit alors une vague qui ne s’arrêtera désormais plus guère (et dont l’antépénultième chapitre du roman, « Le légendaire », trace et consigne les modalités pratiques et imaginatives).

Restent les chroniques, les livres, et cette impression de réel qui naît de notre besoin d’y croire. Reste la magie. (…)

Car le langage, ainsi, poursuit son œuvre, alors même que se sont éteints les derniers échos des dernières voix humaines. 

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Si les spirales destinées in fine à tenter de capturer une essence d’Hildegarde de Bingen, renforcées par les habiles flèches et petits cailloux placés en anticipationLéo Henry tout au long du roman, évoqueront aussi à l’occasion cryptographie ou oniromancie (le « Roman dormant » d’Antoine Bréa n’est parfois pas si éloigné), si la langue construite et la musique jouent chacune leur rôle spécifique et secret – que la contribution de l’auteur au numéro 7 de la revue La Moitié du Fourbi éclaire avec force (« Personne ne parle cette langue. Mais on peut la chanter. »), si la construction des visions apocalyptiques et leurs effets physiques (on songera sans doute au magnifique « L’apparition » de Perrine Le Querrec) n’a rien d’anecdotique ici, bien au contraire, la lectrice ou le lecteur seront aussi sous le charme de l’auteur de « Rouge gueule de bois », du « Casse du continuum », de « Le diable est au piano », de « Point du jour », de « Sur le fleuve » ou de la série « Yirminadingrad » (en collaboration), qui nous prouve, en convoquant la figure de Hildegarde de Bingen pour en éprouver avec nous l’importance contemporaine, et les paradoxes éventuels ainsi décelés, que l’on peut bien, encore et toujours, écrire sérieusement et joueusement, intellectuellement et malicieusement, émotionnellement et machiavéliquement.

Souffler la bougie. Allonger ce corps las. Laisser venir les songes. Les jours ne sont pas si nombreux qui nous séparent du terme. Chacun d’eux, pourtant, est infini. 

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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