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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Tout ce dont je ne me souviens pas » (Jonas Hassen Khemiri)

Autour de la mort d’un jeune Suédois, un chef d’œuvre de mosaïque mémorielle, de reconstruction forcenée de l’amour et de l’amitié, sur fond de tensions racistes de moins en moins larvées.

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Unknown

J’ai suivi Hamza dans l’appartement luxueux. On est passés d’une pièce à une autre en faisant un signe de tête aux gens qu’on croisait et qui baissaient les yeux plutôt que de nous saluer en retour. Je me demandais ce qu’on foutait là parce que les gens ne ressemblaient pas à ceux avec qui Hamza était habituellement en bizness. Les gars avaient des costards et les filles des chaussures à talons, le frigo était high-tech avec display digital et distributeur de glaçons intégré. Je me disais que ça irait vite, que Hamza devait juste trouver la bonne personne, faire ce qu’il avait à faire et que moi j’avais à me tenir à côté de lui pour montrer que c’était pas le moment de discuter.

Un jeune Suédois, Samuel, s’écrase en voiture contre un arbre. Un auteur, qui emprunte certains traits physiques et biographiques à Jonas Hassen Khemiri lui-même (en moins célèbre), entreprend de reconstruire, à travers une masse aussi imposante que possible de témoignages de proches et de moins proches, les dernières semaines du défunt, pour en extraire, peut-être, une vérité des faits et des intentions.

Samuel s’est essuyé la main puis il s’est présenté. Je savais pas quel prénom utiliser vu que quand on faisait nos tournées avec Hamza, je donnais jamais le vrai. Une fois je me suis appelé Örjan, une autre fois Travolta. Et une fois, alors qu’on s’était incrustés dans une fête privée à Jakobsberg à la recherche de soeurs jumelles qui avaient emprunté de l’argent pour sauver leur salon de coiffure, je me suis fait appeler Holabandola. Je pouvais dire n’importe quoi vu que quand on a une tête comme la mienne, personne n’ose prétendre que votre nom n’est pas votre nom. Mais quand Samuel s’est présenté, je lui ai donné mon vrai prénom. Et je me suis préparé aux questions qui allaient inévitablement suivre. « T’as dit quoi ? Wamdad ? Vanbab ? Van Damme ? Ah OK Vandad. Il vient d’où ce prénom ? Ça veut dire quoi ? Ils viennent d’où tes parents ? Ils sont arrivés ici en tant que réfugiés politiques ? T’es né ici ? T’es cent pour cent ou à moitié ? Tu te sens suédois ? Jusqu’à quel point tu te sens suédois ? Tu manges du porc ? En fait, tu te sens vraiment suédois ? Vous avez la possibilité de rentrer chez vous ? Tu es déjà rentré chez toi ? Ça te fait quoi quand tu y retournes ? Tu te sens étranger quand t’es ici et suédois quand t’es là-bas ? Lorsque les gens voyaient que je voulais pas parler de mon histoire, ils me posaient des questions sur l’entraînement, me demandaient si j’aimais les boissons protéinées ou ce que je pensais du free fight.

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Avec ce cinquième roman, publié en 2015 et traduit en français en 2017 par Marianne Ségol-Samoy chez Actes Sud, le Suédois Jonas Hassen Khemiri, s’il rassemble en background une bonne quantité du matériau de ses travaux précédents, aussi bien du côté de ses romans (« J’appelle mes frères », 2012, et son adaptation théâtrale également) que de ses pièces (« Nous qui sommes cent », 2009, « L’apathie pour débutants », 2010, ou encore « [Presque égal à] », 2014), me semble aller encore beaucoup plus loin dans la puissance et la ruse de sa construction narrative et dans l’intensité et l’imagination de ses inventions verbales. Accueil des migrants, préjugés racistes, satisfaction des clichés, abus et insouciances des uns et des autres : grâce à Samuel lui-même, mais plus encore grâce à l’ami Vandad, à l’amoureuse Laïde, à l’amie d’enfance Panthère ou à la grand-mère de Samuel, à leurs ambiguïtés à chacune et à chacun, c’est tout un tissu dense, jouant sur les attentes et sur les surprises, de croyances et de mensonges, d’automatismes et d’omissions, tissu qui se déploie au long de la fantomatique enquête, suite d’entretiens à la chronologie douteuse, conduite par l’auteur du projet de « biographie des dernières semaines ».

Tu veux dire quoi par « pourquoi » ? La question c’est plutôt « pourquoi pas » ? Pourquoi n’en aurait-il pas profité pour faire quelque chose qui ait du sens ? Tous les jours il était emprisonné dans la camisole de force de la bureaucratie. Il suivait le règlement, les directives. Il contactait les ambassades, réservait des voyages pour renvoyer chez eux des gens qui ne voulaient pas partir. À côté de ça, la maison de sa grand-mère était vide. Et beaucoup de personnes avaient besoin d’un endroit où habiter. Ce qu’il y a d’étrange ce n’est pas que Samuel veuille aider, c’est plutôt qu’il n’y ait pas plus de gens qui le fassent.

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En choisissant avec Samuel un personnage central annoncé d’emblée comme décédé, ordinaire et falot par certains aspects, résolument hors normes par plusieurs autres (et dont le métier « réel » renvoie, certainement sans coïncidence, au « Provisoire(s) » de Mélanie Charvy, qui avait été la première à monter en France « J’appelle mes frères »), Jonas Hassen Khemiri compose pour nous une extraordinaire mosaïque de mémoires trafiquées et de perceptions authentiquement différentes, de projections et de transferts, d’espoirs et de désespoirs, de malhonnêtetés et de vœux pieux, de ressentiments et de ressassements. Samuel est aussi un révélateur, presque au sens photographique du terme, de quelque chose de caché, de tu, ou de maintenu le plus discrètement possible sous le boisseau, et d’un quelque chose qui a certainement trait aux possibilités de l’amour et de l’amitié dans un contexte social et intime travaillé au corps et au coeur par des tensions racistes croissantes et des clichés de moins en moins insidieux autour des migrations et des quêtes contemporaines de refuges. Et l’on pourrait ainsi éclairer en subtil contre-jour le personnage de Samuel, de deux côtés bien différents, par celui de Chuckie chez le Robert McLiam Wilson d’ « Eureka Street » et par celui de Thelonius Monk Ellison chez le Percival Everett d’ « Effacement ». Et c’est dans les interstices laissés heureusement libres par la montée des haines pseudo-instinctives et des clichés malignement orientés que naissent, pour notre bonheur de lectrice ou de lecteur, de véritables chefs-d’œuvre littéraires, tels que celui-ci.

Le voisin me serre la main et me souhaite bonne chance dans ma tentative de reconstitution des derniers jours de Samuel. Si j’ai un conseil à vous donner c’est de rester simple. Raconter tout bonnement ce qui s’est passé – y aller franchement. J’ai lu des extraits de vos autres livres et j’ai eu le sentiment que vous compliquiez inutilement les choses.

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