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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Les enfances Chino » (Christian Prigent)

Un chef d’œuvre, de langue, de ruse, d’inventivité et de joie complexe : une enfance à Saint-Brieuc transfigurée par Goya et bien d’autres facteurs.

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La ville objective se poursuit hors champ sur le plan des sols. Si elle se propage à la vitesse de rotation du monde entre des glacis de landes, bocages, pâtures, jachères, gadoues, jardins ouvriers et Z.U.P., c’est incognito. On ne la voit pas s’étaler sans débander de ses limites à ses octrois entre son bornage tant topographique qu’administratif car Chino s’en tape comme du torchon qui épongea le sang de ses premières apparitions : il a trop à faire avec son nombril et ce qui se passe à ras de son nez pour s’intéresser à l’objectivité qui ne vit pour l’instant qu’idéalement comme ombres dans la grotte de l’Almanach des Postes.
Que disent ces spectres ? Préf. des C-d-N. Ch. l. d’arr. (17 cant., 121 comm.) [Briochins]. 22 quartiers. Superf. : 21,88 km2. Alt. : 134 m. Popul. : 37 670 hab. Blas. : d’azur au griffon d’or armé et lampassé de gueules. Cath. d’all. massive (XIVe/XVe). Anc. Évêché. Indus. aliment. Fabr. de chauffe-eau. Spéc. de brosserie. Pêche côt. et petit cabotage. L’or. de la v. rem. à un monastère fondé au Ve s. par un moine gallois. Trilingu. résiduel : franç. dom., restes de gallo, traces de breton. Clim. dominé par infl. marit. Tm : 11 °C. Temp. hivern. douces. Zone 9 de rusticité des plantes. Pers. cél. : Villiers de L’Isle-Adam (litt.), Glais-Bizoin (inv. timbre-poste), Rosengart (industr.), le douanier Tass (introd. de la patate av. Parmentier).
En plus Syndicat d’Initiative : cité gentille à perspectives charmantes avec collines molles et plateaux entaillés de gorges pittoresques ; jardin public orné d’allégories entre des célèbres en redingote de pierre ; vue sur mer derrière tour ruinée sur port souvent envasé ; baie horizontale où « Neptune s’en va faire boire ses chevaux aux prairies d’Albion » ; plages à cabanons à portée de foulée via deux viaducs audacieusement lancés. Quartiers z’huppés au centre, quartiers pourris aux bords, quartiers ouvriers derrière saignée SNCF qui coupe en deux l’espace, la société et les idées.

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Goya, Les lavandières, 1780

La ville objective qui surgit ainsi dès la deuxième page des « Enfances Chino » (P.O.L., 2013) du magicien Christian Prigent, c’est la Saint-Brieuc des années 1950. Mais par une transmutation alchimique majeure, cette ville moyenne de l’après-guerre, entrant en résonance harmonique avec un travail de commande demandé à l’auteur par le Musée des Beaux-Arts de Lille à propos d’une exposition de Goya, devient le théâtre d’opérations proprement extraordinaires : au long d’un sinueux parcours de deux kilomètres dans les faubourgs et les abords bretons, d’un lavoir (car c’est le tableau de Goya « Les Lavandières » qui ouvre le bal de ce réel progressivement contaminé par personnages et les situations issues des toiles du maître espagnol) à une certaine colline, l’enfant Chino, en route pour l’adolescence, avec notamment, de plus en plus brûlantes et urgentes, angoisses et interrogations à propos de sexe, et le narrateur, sarcastique et bienveillant, qui veille sur lui, réalisent pour nous une fabuleuse revue générale, onirique et technique, gouailleuse et scientifique, poétique et salace, de ce passage d’un âge à un autre, et pas uniquement dans la Bretagne des années 1950-1960.

La face qui rit au bord de l’efface, il sent fondre en doux son derme sous la palpation. grand-mère, sa grand-mère (car c’était bien elle) occupe l’espace de l’entendement en flash. Ah, comme ça lui serre le chat du kiki ! C’est ce qu’a produit comme digression, intermède, hors champ, off rappliqué in, le mot lavandière. C’était son boulot. Partout où s’affiche le nom du boulot, c’est écho pour lui à celle qui grâce à ça jadis boulotta et fit boulotter la nichée. La locomotive des anciens émois, elle fait retour des gares oubliées sous du charbonneux dans les ornements futiles de la fugue. C’est leitmotive, on douille dans ce mot en boche, ça fait mal. Gare tes escarbilles, ça fera couler tes humeurs, marmot. La voici qui monte en boitant la hanche vu la coxalgie dans le raidillon avec le baquet oblique qu’est bien lourd, ça fume lingerie à toute vapeur et botocoat claque sur les galets ronds rincés au crachin.

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Goya, Deux vieillards mangeant de la soupe, 1820

Trop souvent (mais ce n’est pas un art facile, reconnaissons-le) les quatrièmes de couverture tentent plus ou moins adroitement de rendre compte du contenu d’un livre en une visée marketing qui s’expose largement au risque de déflorer le matériau ou de rater sa cible éventuelle. Celles de P.O.L., lorsqu’il s’agit de Christian Prigent sont d’autant plus de vraies réussites qui méritent d’être signalées, voire citées (presque) intégralement : « Le jeune Chino descend dans un tableau de Goya. Les figures s’animent. Entre des lavandières au fond et deux jeunes filles sur la colline en face : 2 km, une demi-journée. Rencontres : copains, fillettes, saints guérisseurs, âmes en peines, vieilles tordues, chiens qui parlent, jardiniers ivrognes, champions idolâtrés. Formes : aquarelles de sites, blasons météo, chansons paillardes, dialogues socratiques, opérettes en kit, livrets de ballet, fabliaux, lais et mirlitonades. Sujets : démêlés avec la parentèle, violences aux animaux, deuils, controverses sur l’école, la société, le sexe. L’Histoire s’inscrit sur des plaques de rues, des tombes, des feuilles de journaux. Des mondes à la fois bouffons et effrayants roulent dans les chutes rythmiques. Et peu à peu, dans l’inachevé de l’enfance, coagule l’achèvement adulte : rideau. »

C’est malentendu global, la guerre froide, choc indémerdé des générations, fossé culturel et bernique dialogue sauf en ronchonné. Chino il se dit qu’il ferait tomber sur ça s’il pouvait rideau, store, l’éteignoir. Ou passer rouleau de goudron opaque en zipp extra-large gros grain noir de Chine et zou ça clabote : fini la houspille. Lui il ne peut pas, il est là planté avec sa vergogne devant les bonnes femmes qu’il a voulu voir et tout ce décor qui veut pas calter. Ça lui donne envie de pigner en douce. Il faudrait vite fait changer de sujet, motif ou d’aiguillon d’inspiration. Moi je peux : basta.

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Goya, L’asile d’aliénés, 1812

Christian Prigent manie en maître le foisonnement d’une langue qui, au fil du temps, est devenue réellement unique. Les actes du colloque de Cerisy qui lui a été consacré en 2014 (« Trou(v)er sa langue », publié chez Hermann en 2017) en apportent aussi une démonstration éclatante. Loin de l’expérimentation pure que l’on pourrait éventuellement redouter, le foisonnement hilarant qui l’anime en permanence constitue une authentique leçon de littérature appliquée, valable tour à tour tout autant en un seul paragraphe décisif que par l’ensemble de ses 560 pages, assorties d’une image, d’un plan et d’une bibliographie pour une meilleure cartographie de ces authentiques contrées du rêve pragmatique qu’il s’agit d’arpenter en la compagnie de Chino (François Le Cam) et de ses trois alter egos, réels ou imaginaires, Fanch (François Le Mérer), François Broudic (« Broudic la Chique ! François le Loustic ! ») et Francisco Pilar – quatre François dont la présentation synthétique, presque conclusive déjà, à la page 395, sait jouer à prendre les accents du Gérard de Nerval de « El Desdichado », passés à la machine à concasser de « La guerre des boutons » de Louis Pergaud.

liste des fautifs
Qui ? Tous, qui ont fauté. Chapardeurs chassés. Déclassés total après le certif. Ex-tireurs de piafs. Jadis voleurs de pommes. Naguère galopins dénicheurs justement égartignés car tombés d’un poirier. Assassins de chats. Terreurs des clébards. Bourreaux du lapin. Tortureurs d’insectes. Arracheurs d’élytres. Trancheurs de lombrics. Écrabouilleurs de limaces. Équeuteurs d’orvets. Scindeurs de lézards. Pileurs d’escargots. Tortionnaires d’abeilles. Déplumeurs de merles. Amputeurs d’araignées. Démembreurs de guêpes. Gonfleurs de grenouilles pour les faire péter. Omeletteurs d’œufs. Enfumeurs de loirs. Essorilleurs de tout qui a des oreilles. Rôtisseurs de poissons rouges. Décapiteurs d’artichauts. Siffleurs de sureau. Artilleurs des pommes de pin. Enculeurs de mouches. Peigneurs de girafes. Fouteurs de rien. Pataugeurs en flaques. Patouilleurs de boues. Tireurs de cheveux de fillettes acides. Fourreurs des culottes des mêmes et ça glousse. Crameurs de meules. Désosseurs de bécanes. Tailleurs de bâtons pour rien faire avec. Saccageurs de jardins. Attilas des parterres. Saboteurs de cabanes à outils. Poilus de la paume. Maculés du museau. Nez sale. En friche de l’épi. Flottants de la liquette. Confiturés du menton. Croûteux du coin d’yeu. Mous de la chaussette. Gras au béret. Marbrés du cuisseau. Merdeux du fondement. Asticotés du gland. Tripoteurs de couilles. Mesureurs de bites. Jaugeurs de jets. Pisseurs sur les potes. Champions des glaviots. Testeurs de foutres. Écorchés toujours. Pustuleux chroniques. La gale aux jointures. Chiffonniers d’eux-mêmes. Traîne-savates. Doigts en éventail. Toujours en retard. Fumeurs dans les chiottes. Négociants en tubes piqués aux chantiers. Revendeurs de plomb de travaux publics. Trafiquants en cuivre. Cuisiniers de soupes à la crotte de bique. Pisseurs sur les tombes. Casseurs de vitres. Balanceurs de cailloux. Croche-patteurs d’ivrognes. Hueurs de bossus. Creveurs de pneus. Chieurs dans tous les coins. Buissonniers partout. Abreuvés toujours au sirop de rue. Chenapans. Sale graine. Malvax fix a putain. Engeance. Tous les rejetons de l’ignominie. Dont lui. Dont lui.

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Goya, Le sommeil de la raison engendre des monstres, 1799

Pétri en profondeur d’une inventivité jamais prise en défaut, maniant le cru et le cuit à volonté, convoquant aussi bien plusieurs litanies des saints qui pourraient être, quelques intermèdes dont l’un sous forme de « Plainte du cocher Méheust (en mode ballet) », usant de la chanson d’opérette « La fille du Bédouin » comme d’un creuset inattendu (« Ça traîne en dédales, ta saga, Chino. »), saupoudrant largement les propos, réalistes ou oniriques, d’insertions mathématiques, physiques ou biologiques, recourant avec une joie communicative aux vertiges de la liste, carnavalesques ou non, chers à Umberto Eco ou à Pierre Senges, pouvant associer des registres qui évoquent aussi bien à l’occasion le Patrick Ewen de « Là-bas dans les monts d’Arrée » que le Gilbert Sorrentino de « La folie de l’or », recréant dans les plis et les creux des tableaux et des gravures de Goya une odyssée intérieure à choix multiples qui n’a rien à envier – ni au plan de la langue ni au plan de l’aventure – à celle de l’ « Ulysse » de James Joyce, usant sans abus des titres et intertitres pour contredire et faire jouer la chair même du texte, « Les Enfances Chino » met en scène comme rarement – sous les regards potentiellement austères de la politique et de la religion, du prolétariat et de la bourgeoisie –  les spectres grimaçants et les fantômes comme les rêves sexuels ou alcoolisés qui peuvent entourer le passage à l’adolescence. Et c’est ainsi que Christian Prigent, dans le télescopage des traits d’un artiste espagnol de la charnière 1800 et de l’émoi reconstruit d’un enfant briochin de 1959, crée l’une de ces œuvres dont la lectrice ou le lecteur ne peut sortir, à son grand désarroi éventuel, que littéralement transformé.

vision 2 : papa en homme des bois
Premier tableau. La bouche a dit plop comme celle du poisson qui s’exprime en bulles. Le plop a figé en rond de cul de poule. Ce trou sent la fiente. Il s’ouvre entre crottes et plumes. Cette sertissure d’étrange apparence cerne une miniature métal et fourrure à plat silhouettée comme en Riches Heures et le regard file vers des ondes azur après les plumeaux fins plantés au contour du coteau. Un château filigrané tout juste esquissé pousse au loin des poivrières faites en fil de fer. Le gai laboureur, en bas, trace son sillon en collant sinople sous la barboteuse : c’est gai, c’est seyant. Ceux qui vivent là parlent en ancien. Ne t’étonne pas, toi qui tends l’oreille pour ouïr le conteur de ces fantaisies : dans la circulation du temps, les racines repoussent. Les langues dites mortes vivent à demeure au creux de chascun parler sous les souches. Et elles ressuscitent quand le lourd sommeil aux yeux sablonneux fait déribouler en ses basses-fosses le rêveur loquace.

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