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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Anatomie d’un soldat » (Harry Parker)

L’absence de parti pris des choses pour dire la guerre, la destruction et la survie. Un tour de force époustouflant et paradoxalement d’autant plus poignant.

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Mon numéro de série est le 6545-01-522. J’ai été déballé d’un étui en plastique, puis ouvert, contrôlé et réassemblé. Un marqueur noir a écrit sur moi : BA5799 O POS et j’ai été mis dans la poche de la cuisse gauche du pantalon de treillis de BA5799. C’est là que je restais : cette poche était rarement ouverte.
J’ai passé huit semaines, deux jours et quatre heures dans cette poche. On n’avait pas encore besoin de moi. Je glissais contre la cuisse de BA5799, de-ci de-là, de-ci de-là, en général lentement mais parfois vite, en bondissant dans tous les sens. Et il y avait du bruit : des détonations et des craquements, des gémissements aigus, des cris d’excitation et de colère.
Un jour, j’ai été immergé dans de l’eau stagnante pendant une heure.
Je me suis déplacé dans des véhicules à chenilles et à roues, à ailes et à rotors. J’ai été trempé dans de l’eau savonneuse, puis mis à sécher sur une corde à linge et je n’ai rien fait pendant une journée. (Chapitre 1)

Pour dire la rencontre brutale, et ses conséquences, entre un capitaine britannique servant de nos jours en Afghanistan (qui ne sera pourtant jamais nommé ici) et une mine de fortune, l’ex-militaire Harry Parker s’est largement inspiré de sa propre expérience, largement atroce, mais a choisi un biais bien particulier, qui aurait pu être simple artifice, mais qui devient sous sa plume extraordinaire stratagème littéraire : l’ensemble du récit est confié à quarante-cinq objets (enfin, presque : l’un des narrateurs n’est pas un objet, et ce n’est sans doute pas anodin qu’il soit l’un de ceux au rôle ici le plus déterminant) en autant de chapitres allant de la préparation initiale du déploiement au loin à la réconciliation avec soi-même et avec le monde, à l’issue d’une intense médicalisation puis d’une robuste rééducation physique et psychologique, en jouant avec une habileté consommée d’une chronologie disjointe pour obtenir de savoureux ou poignants effets d’échos, de flash-backs ou de flash-forwards.

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Unknown

Cet après-midi là, les hommes se sont étendus à l’ombre et ont fait signe de la main à tout un groupe de nomades et à leurs chameaux. Ils ont pris une taxe de quinze dollars à un chauffeur de camion et bavardé avec un groupe d’hommes qui s’en revenaient des champs et rentraient chez eux. Pour finir, tandis que le crépuscule aiguisait l’horizon, deux d’entre eux sont partis sur la moto. Les autres ont transporté la perche et les barils d’essence à l’intérieur de l’enclos, ils ont dit qu’ils se retrouveraient après les prières et se sont dispersés.
Le dernier m’a soulevé et calé sur son épaule. Il a suivi un chemin proche d’un ruban d’eau argenté, jusqu’à ce que nous parvenions à une zone sombre faite de broussailles dans un labyrinthe de murs en ruine. Il a ouvert une porte en bois, il m’a posé par terre et il a refermé la porte derrière lui.
Je suis un sac d’engrais. Je contiens du NH4NO3 et j’ai attendu dans cette pièce sombre qu’on m’ouvre et qu’on m’utilise. (Chapitre 2)

Objets issus du matériel médical à divers titres ou niveaux, dont la précision toute chirurgicale de la narration rappellera peut-être bien à la lectrice ou au lecteur les effets de contexte et de contraste froideur-chaleur du « Réparer les vivants » de Maylis de Kerangal (garrot (1), sonde d’intubation (5), bouton d’appel d’urgence (11), scie oscillante (13), poche de sang pour transfusion (16), sonde urinaire (19), fauteuil roulant (27), prothèse de jambe (32), prothèse améliorée (40), prothèse de course (45)), objets d’équipement militaire « ordinaire » dont la vision parcellaire et magnifiquement fidèle confère aux divers drames qui se jouent sur le terrain leur tonalité spécifique (chaussures de combat (3), sac à dos (6), jumelles de vision nocturne (10), pointeur (12), radio tactique (15), béret (18), lit de camp pliant (21), photographie aérienne prise par satellite (23), médaille du service opérationnel (37), gilet pare-balles (39),  casque de combat (41), double plaque d’identification (43)), objets de mort et de destruction, qu’ils soient industriels ou bricolés, simples ou sophistiqués, ainsi que leurs composants, leurs dérivés directs, voire leurs complications, au rôle bien entendu central ici (engin explosif improvisé (4), champignon infectieux (9), copie chinoise de kalachnikov (26), balle de fusil d’assaut L 85 (29), drone (33), onde de choc (42)), ou enfin objets du quotidien aux conditions d’utilisation plus ou moins inattendues ou dévoyées, mais jouant à la perfection leur rôle poignant de confrontation de l’ordinaire – voire de l’infra-ordinaire – et du hors normes que constitue bien l’action de guerre, sous ses différentes formes (sac d’engrais (2), sac à main (7), paire de sneakers (8), pile électrique (14), montre digitale fabriquée en Thaïlande (17), rasoir (20), feuille de papier photo pour imprimante (22), tapis traditionnel (24), feuille de papier à lettres (25), miroir (28), lit d’enfance (30), bicyclette (31), boule de neige (34), brouette (35), billet de 20 dollars (36),  verre à bière (38), drapeau (44)) : les quarante-cinq narratrices et narrateurs de ce fort singulier roman de 2016 (traduit la même année chez Christian Bourgois par Christine Laferrière) jouent leur partition à la perfection pour composer toutes et tous ensemble cette époustouflante revitalisation du roman de guerre contemporaine.

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Sur le blog « Geographical Imaginations »

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J’ai existé une fraction de seconde. J’ai été créée par une réaction explosive née d’un engin qui a fonctionné dans le but de me provoquer. J’ai traversé la pierre, traversé la boue, traversé la poussière, traversé l’air, traversé la semelle d’une chaussure.
Traversé un homme.
Je les ai tous traversés d’un coup, je les ai fait plier en deux sous le choc et la pression, et je les ai entraînés dans les airs avec moi.
Je suis aussi du bruit. Essayez bang, essayez boum, essayez un son terne lourd-sourd, essayez clac-vlan, essayez le ding perçant toujours à pénétrer tympan perforé.
Je l’ai écrasé contre la pesanteur.
Il ne pouvait pas rester entier et j’ai désagrégé son pied en passant violemment à travers et en le faisant éclater : pied et chaussure se sont fragmentés dans mon sillage. Je les ai forcés à s’élever avec la terre que je soulevais. À s’élever dans mon expansion supersonique, en déchirant directement sa peau. (Chapitre 42)

Sans aucun parti pris, dans toute leur objectivité immédiate, ces choses convoquées s’unissent pour dire le drame personnel d’un être humain et le drame collectif de tant d’autres, mixant avec une belle honnêteté aussi bien les ambiguïtés du terrain de la guerre afghane que l’on peut approcher par ailleurs, de diverses manières toutes efficaces, à travers Nicolas Mingasson et sa « Guerre inconnue des soldats français », Anne Nivat et ses « Brouillards de la guerre » ou DOA et ses « Pukhtu Primo » et « Pukhtu Secundo », que les difficultés du retour, du traumatisme et de la quête rétrospective de sens, comme le rappellent aussi si passionnément Phil Klay et sa « Fin de mission » (même évoquant plutôt l’Irak) ou Maël et Olivier Morel et leur « Revenants », ou encore que – élément rare et précieux – la quête intime d’un survivant à la fois ordinaire et extraordinaire.

Ce qu’en dit Christine Marcandier sur Diacritik est ici, ce qu’en dit Nathalie Lacube dans La Croix est ici, ce qu’en dit Ariane Singer dans Le Monde est ici, ce qu’en dit Yann Perreau dans Les Inrocks est ici, et ce qu’en dit Christine Ferniot dans Télérama est ici.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Anatomie d’un soldat » (Harry Parker)

  1. En prime, une série d’auteurs asiatiques dont Celeste Ng, Min Jin Lee, Mira T. Lee et Weike Wang, découvertes un peu au hasard des lectures. Quatre femmes donc, d’origine chinoise, mais vivant aux USA, qui montrent une certaine nouveauté dans l’écriture. Avec en plus un lien entre elles, outre le fait qu’elles soient jolies, leurs inquiétudes face à une sorte de discrimination de la part de la population blanche US. Chose que l’on ne ressent pas chez les « Afropolitains », par exemple chez Taye Selasi dans « Le ravissement des innocents » (2014, Gallimard, 336 p.) ou dans« Bye-Bye, Babar (Or: What is an Afropolitan?)» (2005, The LIP, 4 p.) dont j’ai déjà parlé ici même
    https://charybde2.wordpress.com/2015/05/02/note-de-lecture-le-ravissement-des-innocents-taiye-selasi/#comments

    ——————————————- Celeste Ng ——————————————-

    Celeste Ng, un nom qui m’avait tiré le regard, à prononcer « ing ». Américaine née à Pittsburgh de parents venus de Hong Kong à la fin des années 60. Le père, physicien à la Nasa et la mère chimiste qui enseigne à Cleveland State University. A 10 ans, la famille déménage vers Shaker Heights dans l’Ohio, et Celeste commence à écrire dans le journal de son école. Puis ensuite un Master of Fine Arts (MFA) en écriture à University of Michigan. Elle vit maintenant avec son mari et son fils à Cambridge, Massachussetts, où elle fréquente Mira T. Lee, autre auteur d’origine chinoise de talent.
    Une première nouvelle « What Passes Over », qui lui permet de gagner un Hopwood Award. Puis, « Girls at Play » lauréat du Pushcart Prize en 2012, nouvelle publiée dans « Pushcart Anthology XXXVI Best of the Small Presses» (2012, W.W. Norton & Co, 600 p.). Ensuite son premier roman « Everything I Never Told You : A Novel» (2014, Blackfriars, 304 p.) qui sera traduit par Fabrice Pointeau en « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » (2016, Sonatine, 277 p.). C’est un policier qui décrit une famille américaine dans l’Ohio des années 70. Déjà traduit en 15 langues. Son second roman, « Little Fires Everywhere » (2017, Penguin Press, 352 p.) décrit la vie de deux familles à Shaker Heights, Ohio, dans la banlieue de Cleveland, où la famille Ng a vécu.
    « What Passes Over » commence par une mère, Lena, qui sombre dans la folie et qui téléphone à sa fille, Jenna, et un père qui est mort. Enfin pas tout à fait « Ton père n’est pas vraiment mort, […] il est dans l’après-vie ». à propos de cette après-vie « c’est tout écrit ici [à la bibliothèque], dans un livre sur les coutumes chinoises ». Le problème c’est que les deux femmes ne sont pas chinoises. « Est-ce que tu penses que l’après-vie est raciste ? » demande la mère.
    Le feu est la clé du problème. « La flamme ouvre la porte entre la vie maintenant et l’après-vie ». « C’est le mot de passe secret ». Et ainsi de suite. Ce sont des éléments qui se retrouvent dans « Little Fires Everywhere ». En fait cette histoire de feu et de flamme est en souvenir de la tradition chinoise de brûler du papier monnaie et de l’encens lors des funérailles. On trouve plus loin une longue description de ces rites funéraires. Sauf que le papier monnaie devient des billets papier du Monopoly.
    « Girl at Play » est une courte nouvelle dans laquelle on apprend, entre autres, que « sans une baleine blanche, Moby Dick n’est qu’un long roman ennuyeux de pleurnicheurs et de harpons ». En fait c’est la description d’un jeu dans lequel un groupe de huit filles se munissent d’un bracelet sur lequel est inscrit un jeu plus ou moins sexuel, du baiser à la baise. Un garçon arrive, choisit une couleur, c’est-à-dire un bracelet et voit sa demande réalisée. Comme quoi les jeunes générations savent encore s’amuser.
    « Everything I Never Told You : A Novel » traduit en « Tout ce qu’on ne s’est jamais dit » commence avec l’absence de Lydia. Elle n’a pas dormi dans sa chambre. Elle n’est pas non plus en cours dans la matinée. Ses parents, Maryline Walker et James Lee, professeur d’université à Middleton, ont trois enfants Nathan, l’ainé, Lydia et Hannah. James est d’origine chinoise. Il anime un cours sur « Le cow-boy dans la culture américaine ». C’est Lydia, qui est la favorite, et qui sera le médecin que sa mère n’a pas pu être. C’est un peu la revanche de cette mère sur ses origines. Mais la découverte du corps de Lydia Lee, 16 ans, noyée dans le lac ne laisse as de doute sur son sort. Le rapport d’autopsie ne fait pas doutes « Que ses alvéoles pulmonaires renfermaient une couche de vase aussi fine que du sucre. Que ses poumons sont marbrés de rouge sombre et de gris jaunâtre tandis qu’elle suffoquait ». Fille aimée de ses parents, Lydia n’a jamais posée de problèmes. Qui ou quoi, est responsable de sa mort ?
    C’est en fait un problème de famille, de transfert plus ou moins affectif sur la fille. Le père souffre de son origine chinoise. « Fils de papier » comme l’on disait alors en Californie, où les chinois arrivaient avec de faux papiers. « Son père est arrivé en Californie sous un faux nom […]. L’Amérique était un melting-pot, mais le Congrès, terrifié à l’idée que le mélange soit en train de devenir un peu trop jaune, avait banni tous les immigrants de Chine ». Et à l’école, « il avait cessé de parler chinois à ses parents, craignant de contaminer son anglais avec un accent ». On assiste au déballage de toutes les histoires de la famille, des amis, des voisins. Sa sœur Hannah fait aussi partie du train des lamentations. « Hannah passait mentalement en revue les nombreux surnoms de [sa soeur] Lydia. Lyd. Lyds. Lyddie. Ma puce. Ma chérie. Mon ange. Personne n’appelait jamais Hannah autrement que Hannah » la pauvre, pour elle ce n’était que « Hannah Banana ». La seule chose, si l’on peut dire qui lui passe par la tête c’est que « Elle aurait la bonne chaise à table, celle qui faisait face à la fenêtre et aux lilas dans le jardin, et aussi la grande chambre au premier étage, à côté du reste de la famille. Pendant le dîner, on lui passerait les pommes de terre en premier. Son père lui raconterait ses plaisanteries, son frère ses secrets, sa mère lui adresserait ses plus beaux sourires ».
    Bref une existence au milieu d’une famille qui en fait parfois un peu trop. « Un jour, il y avait si longtemps, assise exactement à cet endroit sur le ponton, elle avait déjà commencé à sentir à quel point il serait difficile d’hériter des rêves de leurs parents. A quel point leur amour serait étouffant ».
    Mais il reste toujours cette origine chinois qui leu colle à la peau. « Un jour, une femme les a arrêtés à l’épicerie et leur a demandé: « Chinois? » Et quand, ne voulant pas rentrer dans les détails, ils ont répondu oui, elle a acquiescé d’un air sage. « Je le savais. A vos yeux. » Puis, du bout du doigt, elle a tiré le coin de ses paupières vers l’extérieur ». La dure réalité d’un racisme ordinaire aux USA. « Un jour, une femme les a arrêtés à l’épicerie et leur a demandé: « Chinois? » Et quand, ne voulant pas rentrer dans les détails, ils ont répondu oui, elle a acquiescé d’un air sage. « Je le savais. A vos yeux. » Puis, du bout du doigt, elle a tiré le coin de ses paupières vers l’extérieur ».
    Un drame du racisme ordinaire, en somme.

    « Little Fires Everywhere » commence également par un drame c’est une maison qui brule dans une banlieue tranquille. Là où vivent paisiblement Elena et Bill Richardson, et leurs quatre enfants. D’après les pompiers « il y avait des petits feux partout » et un enfant précise « Des points multiples de départ. Possibilité d’avoir utilisé un accélérant. Pas un accident ». Mystère. Qui a provoqué le feu, et pourquoi. Le même jour la voisine Mia Warren et sa fille Pearl, qui s’étaient liés avec les Richardson, déménagent et quittent la ville.

    ——————————————- Min Jin Lee ——————————————-

    Min Jin Lee est d’origine coréenne, née à Séoul, et arrive à 7 ans aux USA avec sa famille en 1976. Etudes à New York, dans le Queens, où la famille possède une bijouterie. Etudes universitaires de droit à Yale, et Georgetown University. Elle devient avocat d’affaire à New York, avant de partir au Japon de 2007 à 2011. Mais revient à New York avec son fils Sam et son mari, japonais et Américain.
    Une nouvelle « Axis of Happiness » en 2004, suivie d’une autre « Motherland » en 2004 également qui servira de base à son premier petit roman « Pachinko » en 2017 avant de publier « Free Food for Millionaires » en 2007. Un troisième volume « American Hagwon » est en gestation, formant une « Trilogie Coréenne ». Le terme « Hagwon », désigne des collèges privés, très couteux, dans lesquels les élèves, soigneusement triés, sont encore plus poussés. Le but est de dénoncer ce système très compétitif et de déterminer le rôle exact de l’éducation. Elle publie également des articles dont « Low Tide » sur les survivants du tsunami qui suit le séisme de Tohoku en 2011.
    Pachinko » (2017, Head of Zeus, 560 p.) raconte l’histoire, sur presque un siècle et plus de 4 générations d’une famille coréenne au Japon. Avant d’entrer dans l’histoire, deux choses à connaître, tout d’abord sur les relations entre les deux pays depuis un siècle environ. Et ensuite le pourquoi du titre « Pachinko ».
    Une première source de soucis, sur cette période, il convient de distinguer la période depuis la fin de la guerre sino-japonaise, qui se conclue en 1895 par le traité de Shimonoseki, et de la guerre russo-japonaise conclue en 1908 par le traité de Portsmouth. La Corée, située entre les trois puissances était un territoire de choix à se partager. Elle devient protectorat japonais, puis en 1910 une colonie japonaise. Il est même envisagé de construire un tunnel sous-marin de 128 km entre la Corée et Tsushima au Japon, avec une sortie sur les îles d’Iki à mi-chemin. Ce projet est périodiquement ressorti de nos jours. Quoiqu’il en soit, la période du dernier siècle ‘est franchement celle de l’harmonie entre les deux états. Tout d’abord la Corée est sous le régime colonial du Japon. Ce dernier profite de la rivalité entre les deux dynasties régnant en Corée, les Yi et les Min. la reine Min, pro-russe, est d’ailleurs assassinée par les Japonais. Annexion pure et simple en 1910, et ce jusqu’à la fin de la guerre en 1945. Entre temps, il y aura l’affaire des « femmes de réconfort », qui n’arrange pas les choses. Fin de la guerre en 1945, mais tout de suite après débute la Guerre de Corée (1950-1953) qui aboutit à la partition actuelle entre Corée du Sud et du Nord (RPDC), avec la zone démilitarisée du 38ème parallèle. Voilà pour l’histoire. Pour les peuples c’est un peu le même fol amour.
    Il est vrai que par son annexion forcée, la Corée a servi de réservoir de toute sorte pour le Japon. Il en importe les matières premières qui lui manquent et les denrées agricoles. Il importe aussi pour son industrie une main-d’œuvre à bas prix. Ce sera le début du livre de Min Jin Lee. Plus tard, pendant la Seconde Guerre le Japon procède à des recrutements forcés des jeunes Coréens. Pour ne pas être en reste, les jeunes Coréennes seront les « femmes de réconfort », de même qu’environ 200 000 adolescentes entre 11 et 14 ans, venant des Philippines, de Malaisie et de Chine.
    Il y a également des revendications territoriales. Telles les fameux rochers Liancourt, des petites îles en Mer de Chine. Iles coréennes jusqu’en 1905, et convoitées ensuite par le Japon et par la Corée du Sud. Les Coréens les désignent sous le nom de « Tokdo » ou « Dokdo », alors que le Japon les appelle « Takeshima ». Le terme « rochers Liancourt » est celui de la société internationale pour éviter de choisir entre les deux camps. Il faut dire qu’associée à ces iles, il y a la zone des 200 milles marins entourant les îles.
    On connait l’aversion, réciproque, entre les deux communautés.
    En 1911, dans la ville de Yeongdo, en Corée, sur le bord de la mer , un homme mur épouse une jeune fille de 15 ans. Le couple a une fille, Sunja. Celle-ci tombe amoureuse d’un yakuza marié, et a une fille, ce qui signifie la ruine de la famille. Heureusement un prêtre chrétien Isak, lui offre la rédemption en la mariant et partant vivre au Japon. Donc ils mènent leur vie au Japon dans un pays souvent hostile où le couple ne connait personne.

    Le quartier de Shin-Okubo, à Tokyo, est d’ailleurs un quartier où se regroupent les Coréens. Les enseignes changent de caractères, passant en « hangeul » au lieu du « hiragana ». Les baguettes dans les restaurants aussi passent du bambou ou bois laqué chez les japonais à l’aluminium chez les coréens. On observe d’ailleurs la même dichotomie à New York avec le quartier coréen, « K Town », à coté de Penn Station, qui diffère du quartier japonais, vers Soho.
    Le pachinko, maintenant. C’est un jeu de billes, très répandu au Japon, dans des salles immenses, très fortement éclairées, et bruyantes, tant par le bruit des machines, que par la sono qui est plus qu’à fond. Jeu que je n’ai jamais bien compris, et qui pour moi était très passif. On donne des sous, les billes tombent. On perd et on redonne des sous. C’est un hybride entre un flipper, où on a l’impression de guider la bille, et une machine à sous ordinaire. Le seul contrôle sur lequel le joueur peut agir est la vitesse à laquelle les billes sortent et tombent sur un tamis ou bien dans des trous, comme puit de fortune. Il faut donc faire rentrer le maximum de billes dans ces trous. Les jeux strictement d’argent étant interdits, on gagne des cadeaux. Lesquels cadeaux peuvent ensuite échangés contre du liquide. Bien entendu, le propriétaire de la salle prend son pourcentage. La secte des « Yakusa » a naturellement la main mise sur cette industrie du jeu aux bénéfices intéressants. Alors les coréens là-dedans ? Ce sont les « zainichi », descendants de coréens venus pendant la colonisation. Ce sont ceux qui sont « restés au Japon », véritable traduction du terme. Cette étiquette est en fait assez péjorative dans la mesure où la politique de travail obligatoire a obligé les Coréens à venir travailler au Japon pour combler la main d’œuvre due aux absences des soldats japonais mobilisés. A la fin de la guerre, la conscription devient obligatoire et les Coréens sont souvent déportés au Japon. Puis, avec la fin de la guerre, les zainichi perdent la double nationalité, mais surtout, ils n’ont plus le droit de résider au Japon. D’où le chômage et la misère. Et avec le début de la guerre froide, la communauté éclate entre partisans de la Corée du Sud « Mindan » ou du Nord, les « Chongryon ».
    « Low Tide » est un texte très court, une page environ, paru dans le « New York Time Magazine », le 23 -02-2012. Il est dédié aux victimes de tsunami qui a suivi le tremblement de terre de Tohoku au Japon, et l’accident nucléaire qui s’ensuivit à Fukushima. Le texte commence par la définition de deux notions typiquement japonaise pour désigner la réaction à un désastre imprévu, soit « シカタができない » (shikata ga nai) que l’on pourrait traduire par « je n’y peux rien », opposé à « がまbって » (gambaru) qui se traduit par « persévérer contre l’adversité ». Puis Min Jin Lee rappelle les 15000 morts ou disparus et les centaines de milliers de personnes déplacées pour qui les deux expressions ont été soit équivalentes ou complémentaires. L’auteur et sa famille ont vécu à Tokyo pendant cette période, de catastrophe, puis de résignation et de souffrances. En tant que coréens et américains, ils sont passés inaperçus comme véritablement étrangers. Ils ont donc pu noter les expressions et visages des japonais. Tout se lit sur un visage.
    Et ils découvrent des visages sculptés comme des blocs de bois, avec des restes de la guerre, du rationnement, des bombes atomiques, du boom économique, mais aussi du terrible séisme et de l’accident nucléaire. Vu de l’extérieur c’était comme si les japonais acceptaient tout avec stoïcisme. Mais à l’intérieur, on ne peut deviner si les survivants veulent croire à un « je n’y peux rien ». Accompagnée par un photographe, ils ont parcouru la côte entre Ishinomaki et Minamisoma, photographiant les dévastations et parlant aux survivants. Ses impressions : « Quelquefois, je me réveille à la peur d’un nouveau tsunami » et un vieillard, survivant lui confie « sentir toujours la terre trembler ».

    ———————————————– Mira T. Lee ————————————————–

    « Everything Here is Beautiful » (2018, Pamela Dorman Books, 368 p.) de Mira T. Lee, c’est l’histoire de deux sœurs Miranda et Lucia. En ces temps de crise laitière et d’inondation, on pourrait y ajouter un frère ou un zouave, mais comme l’action se passe aux USA, cela obligerait les traducteurs à des acrobaties irraisonnables. D’autant que le roman, le premier de l’auteur, n’est pas encore traduit. Donc deux sœurs, l’une plus âgée que l’autre, sans qu’il y ait de rapport avec l’ordre alphabétique. La mère a quitté la Chine après la mort de son mari, avec Miranda et déjà enceinte de Lucia. C’est le début du livre « Un jour d’été dans le New Jersey. Une maison avec un jardin. La plus jeune, quatre ans, qui aime basculer son corps sur le siège de la balançoire, regarde le monde à l’envers ». On s’attend donc à une belle histoire, presque féérique. On retrouve les deux sœurs plus loin à 11 et 4 ans. Elles sont alors à l’école, puis l’Université. Tout se passe à peu près bien, jusqu’à ce que leur mère décède. Et Lucia, la jeune, se met à entendre des voix. Ce sont « les serpents ». Néanmoins, elle poursuit son chemin, refusant tout traitement, mais se marrie avec Yonah, un vieux juif newyorkais qui tient un magasin de produits diététiques. Le mariage se fera à New York, City Hall. Miranda sera la seule assistante. « Lucia portait un débardeur flashy avec des cuissardes de vélo rose, et des boucles d’oreilles en argent. […] Yonah portait son meilleur treillis, une chemise blanche plissée et une cravate rouge […] C’est ça avec qui ma sœur va se marier : un type couleur de sauce, avec un bras en moins, et une cravate couleur de sauce à spaghettis ». En fait, c’est sa tête qui ne va pas bien, et c’est sa grande sœur qui souffre de devoir la prendre en charge. Schizophrénie ou bipolarité, ou peut être même les deux. Hôpital, mais rien n’y fait. Sa rencontre avec Yonah sera tout de même positive, car c’est lui qui la fait sortir de l’hôpital. « Plus tard, on me dira que j’ai 20% de chance d’avoir un boulot à temps plein, 25 % de vivre indépendamment, 40% de tenter un suicide et 10% qui reste de m’en sortir ». Il restait encore 5 % de chances pour autre chose, aurait dit une personne à la pensée positive. Lucia a alors 26 ans, elle adore écrire. Sur son voisinage, ses amis émigrés. Elle trouve même un emploi de journaliste, qu’elle va occuper jusqu’à ce que sa santé mentale fasse des siennes. On voit que le roman se construit d’histoires en histoires.
    Arrive Manuel, ou Manny, un émigrant équatorien, avec qui Lucia repartira pour Cuenca en Equateur après avoir eu un enfant, Essy, mais « Esperanza », la bien nommée. Quant à Manuel, « c’était cela l’amour, ou alors c’était le devoir. Il ne faisait plus la différence ». Lui aussi n’a qu’un bras. Mais très vite, après avoir été entourée par une famille débordante ‘affection comme toutes les familles sud-américaines, Lucia rechute. Les « serpents » reviennent. Pendant ce temps, Miranda, l’ainée est partie en Suisse avec Stephen, urologue. Vie paisible, dans un cadre tranquille, activités de bénévolat. Elle profite de ce train de vie paisible pour retourner de temps à autre en Equateur, rendre visite, et surtout s’occuper de sa cadette.
    Alors un roman de plus sur des émigrés qui ont du mal à trouver leur place et qui sont bringuebalés de pays en pays, Chine, USA, Equateur, Suisse ? Non pas vraiment. Un roman qui prônerait une multiculture de tout poils, avec des tiraillements de n’être pas vraiment là où il faut à chaque fois ? Non plus. Un roman alors sur les personnes physiquement affectées, telles Yonah, qui n’a qu’un bras. « Un accident quand j’avais vingt et un ans ». Ou d’autres qui restent sous influence soit d’un chaman, soit d’une personne encore plus psychologiquement atteintes. Pas vraiment non plus. Un roman sur une fratrie au sens large où chacun prend en copte la maladie ou les déboires de l’autre ? Pas non plus, quoique ce soit finalement un important but du livre. Un peu de toutes ces possibilités à la fois.
    D’un point de vue du style, il y a évidemment une coupure entre une première partie avec un récit à la troisième personne, qui passe brutalement à la première avec Lucia, histoire de changer de point de vue, et de centrer l’action sur elle. En filigrane, cependant l’histoire personnelle de Mira T. Lee. Elle a grandi sans jamais vouloir être vraiment un auteur de romans. Elle commence par des petites nouvelles. La première « While we Waited » (Pendant que l’on attendait), parue dans « The Southern Review » en 2009 est écrite juste après le décès de sa mère. C’est un peu déjà la même histoire, ou du moins la première partie du roman. La folie et les problèmes mentaux étaient déjà présents dans la famille au sens large, reconnait-elle. Avec des crises durant lesquelles les personnages ont une relation directe, de personne à personne avec la télévision. Ou alors des problèmes de complot contre leur appareil électronique qui est dérangé. La seconde nouvelle « How I Came to Love You Like a Brother » (Comment je suis arrivé à t’aimer comme un frère), parue en 2010 dans « Missouri Review » reprend le thème de la fratrie. Puis par la suite, il y aura sa période étudiante à New York, où elle vit plus ou moins en squat, ou plutôt en colocation, avec un Coréen de Guam et un Salvadorien, puis un américain juif et quelques 13 Irlandais. On retrouve donc ce mélange culturel. Il est d’ailleurs intéressant de noter que les critiques insistent sur la notion, soit de « querencia » définie comme « un endroit où l’on se sent au calme, où l’on sait qui on est », typique de l’espagnol sud américain, mais en même temps de « saudade », cette espèce de nostalgie typiquement portugaise.
    D’un point de vue écriture, elle commence donc par ces nouvelles dans des petits journaux, mais reçoit 2 fois de suite une nomination spéciale au Pushcart Prize, un prix destiné à récompenser les articles ou livres publiés dans la « small press », que l’on pourrait traduire pas « éditeurs indépendants », qui publient moins de 10 livres par an. Dans la liste de ces lauréats, Kathy Acker, Raymond Carver, William H. Gass, Joyce Carol Oates, Tim O’Brien, Peter Orner et Wells Tower.
    Diplômée de Stanford University, elle vit avec ses deux fils et son mari à Cambridge, Massachusetts. Elle est, entre autre présidente du NAMI Cambridge/ Middlessex, (National Alliance on Mental Illness). Ce qui indique bien son intérêt pour ce genre de maladies et le soutien apporté aux malades. Elle a, avant d’écrire, été designer graphique, batteur dans un orchestre pop et est fan de danse salsa.

    ———————————————– Weike Wang ————————————————–

    Weike Wang a obtenue un MFA à Boston University, après avoir étudié à Harvard. Elle est née à Nanjing, en Chine et ses parents sont venus dans le Michigan, où elle a étudié. Elle enseigne actuellement dans un collège les maths et la chimie.
    « Chemistry » (2017, Knopf, 224 p.) est son premier roman. Il est intéressant de voir que « chimie » en chinois se traduit par « l’étude du changement ». C’est le récit d’une personne qui vient de passer trois ans à faire de la recherche en chimie dans un laboratoire à Boston University. Pression à la fois de ses amis comme elle dans la recherche, de ses supérieurs dans le laboratoire, et de ses parents, du fait de son origine chinoise. C’est à nouveau une lutte pour se fondre dans le moule américain, tout en essayant de faire oublier ses origines. En fait la narratrice est en proie à son manque de réussite en recherche, à ses déceptions face et en partie à cause de ses encadrants. De plus c’est surtout le manque de réussite vis-à-vis de la pression sociale imposée par ses parents qui la gène.
    La narratrice est une adulte, mais l’est-elle totalement. Elle vient d’avoir sa thèse en chimie à Boston au cours de laquelle elle fait la rencontre d’Eric. C’est un garçon charmant originaire du Maryland. « Mais pourquoi a-t-il laissé tomber cet endroit où tous les marchands de glaces s’appellent eux-mêmes des crèmeries, tout cela pour travailller soixante-dix heures dans un laboratoire ». Celui-ci essaye de se faire embaucher dans l’Ohio. Le suivra t’elle là bas ? Sa mère a bien suivi son père quand ils ont partis de Chine pour émigrer en Amérique. Le risque est de reproduire ce qu’elle considère ne pas être une réussite. « Nous sommes les pires propagateurs de ces clichés. On est constamment en train de courir après le bus ».
    Et puis, il y a ses origines chinoises. « Un proverbe chinois prédit que pour tout homme d’une grande habilité, il y a une femme d’une grande beauté. / Dans la Chine ancienne, il y avait quatre grandes beautés. / La première était si belle que quand les poissons la voyait par transparence, ils en oubliaient de nager et coulaient. / La seconde était aussi très belle au pont que les oiseaux oubliaient de voler et tombaient. / la troisième était si belle que la lune refusait de briller. / La quatrième était si belle que les fleurs refusaient de fleurir./ Je trouve intéressant que souvent la beauté soit montrée telle que les objets autour d’elle soient pires. Ce proverbe a été dit et redit le jour où mes parents se sont mariés ». « En chinois, il existe une autre façon de parler de l’amour. Ce n’est pas utilisé pour l’amour passion, mais pour l’amour entre les membres de la famille. Une fois traduit, cela signifie, j’ai du cœur pour vous ».
    Et enfin, il y a la chimie qui est quelquefois moquée. « L’antispasto n’est pas les pates. Tout comme l’antimatière n’est pas la matière » ou quelquefois abordée avec des truismes qui feraient honte à des étudiants. « Un atome est presque entièrement composé de vide. Si on enlève l’espace vide autour d’un atome, la population toute entière tiendrait dans un morceau de sucre ». Ou encore des généralités qui gâchent un peu le texte. « On croyait auparavant que les cellules du cœur ne pouvaient pas se régénérer, elles mourraient une bonne fois et ne pouvaient pas être remplacées. Maintenant, on sait que le cœur peut se régénérer. Mais le processus est très lent. Chez une personne lambda, le taux est de 1 pour cent chaque année ».
    En résumé, un premier roman assez bien construit, autour du thème à la fois de la recherche et de l’intégration dans la société. Des erreurs, que je qualifierais de jeunesse dans la rédaction, comme ces exemples de vérités pseudo-scientifiques qui n’ajoutent rien.

    Publié par jlv.livres | 2 mars 2018, 14:38

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