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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « La maison d’haleine » (William Goyen)

L’intense mémoire poétique d’un lieu révélateur, et l’illusion de l’identité.

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… Alors je marchai, je marchai sous la pluie qui tournait à la neige, et j’étais morfondu, transi ; et j’arrivai dans un parc, fidèle image des prairies de l’Enfer. Des couples y chuchotaient dans l’ombre, conspirant tous à réchauffer le monde cette nuit, et j’entrai dans un chalet public où je vis sur le mur des annonciations dessinées et écrites. Je sortis et je me sentais seul, perdu dans un monde où nul foyer ne m’attendait, et il me semblait que tout m’avait été volé, que tout ce qui faisait l’objet de mes désirs n’avait jamais été qu’un rêve ; et, bafoué par la victoire nocturne des autres, moqué par mon propre et éternel échec, privé de nom par une anonyme torture et dépouillé de toute histoire, à nouveau je me sentais trahi.
Et cependant, sur les parois de mon cerveau, des fresques : l’Ange danseur, agenouillé, un thyrse à la main, annonciateur : l’agonie dans le jardin ; deux amants nus chassés ; et, sur le dôme de mon cerveau, des Créations, des Damnations, des Jugements, des Enfers et des Paradis (nous sommes tous porteurs de vies et de légendes. Sait-on jamais ce que peuvent être les fresques invisibles sur les parois secrètes du crâne ?)

Petite ville de l’Est-Texas, Charity abrite notamment dans les années 1920-1930 une grande maison d’apparence ordinaire, celle des Ganchion et des Starnes, familles alliées ancrées alors avant tout dans la scierie locale. Bien des années plus tard, vingt ou vingt-cinq dirait-on, un narrateur presque anonyme, ou suscitant volontiers à tour de rôle plusieurs personnalités, revient sur les lieux désormais presque délabrés, et entame un extraordinaire mélange de monologue et de dialogue poétiques, à voix très multiples, avec l’endroit, son environnement naturel et artificiel, et ses anciens occupants dont il fut.

Et, dans le silences des crépuscules limpides, je me rappelle tout particulièrement une voix qui résonnait en toi, Charity, comme résonne une voix au fond d’une citerne : « Swimma-a-a ! Swimma-a-a ! » – C’était Aunty qui appelait Sue Emma, ma cousine et sa fille (nulle voix criant ce nom ne parviendra jamais à faire revenir Sue Emma dans cette splendide maison déchue ; et la nuit tombe. Mais Sue Emma, dansant, mouvant les hanches dans la nuit, agitée de rythmes lascifs dans les cendres de sa propre gloire, entendra peut-être en elle-même un appel resté sans réponse). Toute ma vie, depuis cette époque, n’importe où et sans nulle raison, il m’arrive soudain d’entendre au crépuscule une voix qui appelle : « Swimma-a-a ! Swimma-a-a ! Reviens avant la nuit ! », et je voudrais que nous fussions encore réunis tous ensemble dans cette ville de Charity.

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Véritable odyssée (William Goyen avait beaucoup d’admiration pour James Joyce et son « Ulysse ») de la mémoire volatile ou traîtresse et de la quête d’identité, vaine ou non, « La maison d’haleine » convoque aussi bien, dans son maelström de 230 pages, l’histoire collective qui, dans ces confins presque louisianais du Texas, entre Houston et Lufkin, prendra les aspects du méthodisme omniprésent, de la ségrégation raciale évidente, du Ku Klux Klan triomphant, des frontières tranchées en apparence entre scandale et bonnes mœurs, que l’histoire individuelle, largement autobiographique (même si les éléments en sont habilement répartis entre plusieurs personnages), tissée de sentiment d’arrachement au village natal, étroit et corseté, mais propice aux échappées bucoliques et sensuelles, de poids de la famille, de ses rituels et de ses mythes, de mélancolie des éloignements successifs et des pertes de vue, de découverte, surtout, de rapports humains complexes et de la place qu’y tient la sexualité, surtout celle hors des normes socialement acceptées de l’époque.

Sur tes Basses-Terres, que tu gardais toujours humides et luxuriantes (sauf pendant les sécheresses qui te laissaient sans eau, montrant effrontément ton ventre nu de poisson blanc, ton ventre de sable musclé et les racines luisantes qui sont tes côtes vertes) vivait une poignée de nègres, et on les appelait les Nègres des Basses-Terres. Tes Nègres des Basses-Terres habitaient dans de petites cases. Chacune avait sa véranda branlante, sa cour en terre battue et balayée, et un parterre de fleurs coquet comme un chapeau fleuri, cerné de bouteilles ou de bocaux verts et ambrés. Ils faisaient pousser des légumes – au printemps on pouvait voir des boîtes de conserve protéger les jeunes plants de tomates. Quelques-uns travaillaient en face, au Fuller’s Earth Mill, et les femmes venaient dans les maisons de Charity laver et repasser le linge de Charity. Mais la plupart se contentaient de pêcher dans tes eaux. Il ne se passait guère d’année que tu n’enflasses à la saison des pluies ; tu te glissais alors jusqu’aux cases des nègres pour les en déloger, pour détruire leurs légumes, pourrir leurs vérandas et faire branler leurs marches. Tes Nègres des Basses-Terres se contentaient d’attendre le jour où tu rentrerais dans ton lit, entraînant avec toi leurs légumes arrachés, éparpillant bocaux et boîtes de conserve, puis ils revenaient chez eux, tranquillement, nettoyaient tes ordures, balayaient les débris que tu avais laissés et remettaient partout l’ordre et la propreté.
Tes Nègres connaissaient tes Basses-Terres aussi bien qu’ils connaissaient leur propre chambre ; ils savaient quels étaient les meilleurs endroits pour la pêche. Ils savaient où on pouvait trouver du sable blanc et des cachettes sûres pour les forçats qui s’évadaient de Huntsville. Ils savaient la venue des moustiques, rien qu’en observant le vent ou l’absence de vent ; ils savaient aussi quand les crotales dormaient ou rôdaient dans les herbes. Les Nègres des Basses-Terres avaient perdu beaucoup d’enfants en toi. Au bout de leurs hameçons ils t’avaient arraché bien des monstres étranges envoyés par le Diable. Ils s’étaient baignés en toi et avaient chanté sur tes rives. Les amants s’étaient rencontrés au fond de tes Basses-Terres, les joueurs de dés y avaient fait claquer leurs doigts autour de feux secrets, et plus d’un assassin avait couru vers toi, s’était dissimulé pendant toute la nuit dans quelque épais taillis pour que le Ku Klux Klan ne pût le découvrir.
Et néanmoins, Rivière, c’est au-dessus de tes Basses-Terres que Rob Hill, comme une colline de terreur, se dressait, couronnée de croix flamboyantes sous sa pelure hirsute de vieux chênes rabougris. C’est là que se réunissaient les membres du Ku Klux Klan, c’est là qu’ils brûlaient un nègre pour rappeler à tous, le long de tes deux rives, qu’ils avaient la peau noire.

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Du fait de sa phrase profondément poétique et rythmique, du travail intime dont on la sent parcourue à chaque instant, la critique d’époque rapprocha souvent William Goyen, pourtant si spécifique, de Thomas Wolfe et d’Eudora Welty, mais plus encore, lorsque ces mêmes phrases se mêlent les unes aux autres, de William Faulkner, voire (on l’a noté plus haut) de James Joyce. Traduisant avec enthousiasme chez Gallimard en 1954 ce premier roman publié en 1950, Maurice-Edgar Coindreau (qui, malgré quelques bizarreries occasionnelles et deux ou trois effets comiques involontaires, m’a semblé plutôt bien rendre la phrase poétique à facettes multiples développée par l’auteur) notait, dans sa préface : « L’ouvrage de William Goyen n’est pas un ouvrage de l’esprit. C’est une oeuvre du coeur et des sens, un vaste chant nostalgique, un douloureux hymne d’amour ». Si l’érotisme ou le priapisme, même, suintent en beauté de nombreuses pages, c’est surtout d’une poésie lyrique décisivement organique dont il s’agit bien souvent, dans la lignée du Walt Whitman des « Feuilles d’herbe » (1855-1891), certainement, mais aussi, plus sauvagement, lorgnant du côté du William Carlos Williams de « Paterson » (1946-1958). En lui cherchant des correspondances françaises dans cette direction, on ne peut s’empêcher naturellement de penser à Jean Giono (l’expression « chant du monde » revient régulièrement, à propos d’une rivière ou d’une forêt presque divinisées, et l’ouvrage éponyme de l’auteur français avait été traduit en anglais en 1937 par Geoffrey Myers) voire à Saint-John Perse (« Et tu savais que moi, cours d’eau, j’avais franchi mes rives pour me répandre sur les terres, les terres de vastes corruptions et de sécheresses, terres molles où sont ensevelis les morts »).

Mais, ô Rivière, les rivières elles-mêmes sont susceptibles de connaître la ruine (tu es là maintenant, si menue, si faible et si vieille). Le temps vint où des hommes avertirent les Nègres des Basses-Terres que les terrains avaient été vendus et qu’il fallait partir. Le temps vint où les Basses-Terres, qui, semblait-il, avaient vu si souvent les Nègres et les gens de Charity se rejoindre, essaims de mouches d’été aujourd’hui dispersés, furent nivelées, réduites à un désert. Plus de palmistes ni de vignes muscates, mais des puits de pétrole au-dessus d’épées jaunes brisées. On détourna ton cours, comme si tu avais oublié le chemin poursuivi jusqu’alors, et on te relégua plus loin, dans Riverside avec, d’un côté le blanc Fuller’s Earth Mill et de l’autre les noires armatures des puits et, râpé et chauve, le désert de scories vert-jaune ou noires, les affreux rocs souterrains, les bourbiers épais, les marécages évocateurs de viscosités, de décompositions.

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Fortement nourrie en symboles récurrents dévoilant leur rôle peu à peu (coquillage au bruit d’océan, bateau en bouteille, bonhomme en pain d’épice, carte ou autre), la narration – car quoi qu’en disent les critiques d’époque, s’offusquant presque de ce que « La maison d’haleine » soit peut-être davantage un poème qu’un roman, la narration est bien présente ici – épouse les destins de chacun, les départs et les retours, les zigzags entre partir, revenir et mourir, qui lient la « maison Ganchion », ses occupants et la ville de Charity.

Et voici la maison… Aujourd’hui, la ruine a passé sur cette splendide maison déchue, et y a fait son travail de ruine. Maintenant ruine (de l’enfance) retournant à la ruine, purgés de cette bile, de ce fiel de l’enfance (dans le vide immaculé de la mémoire) venez par la prairie qu’on appelle le Pré de Bailey où les millions de pissenlits, comme des petites têtes réunies et brillantes, tissent leurs broderies lumineuses, venez à travers la moutarde en fleurs, le trèfle, la végétation folle, par le sentier envahi par les herbes qui nous servait de raccourci pour aller à la ville quand il n’y avait point quelque tente de cirque ou un prêche en plein air. Voici l’endroit où repose une vache brune, tachetée, (vous vous rappelez, nous l’appelions Roma quand elle était génisse, et nous nous amusions à grimper sur son dos) qui rumine l’indestructible mauvaise herbe du temps ; plus loin voici le monde silencieux, affairé et nerveux d’une fourmilière qui continue à grouiller, à travailler sans souci de la décrépitude des splendides maisons déchues ni de la chute des roues hydrauliques brisées. Bruit régulier de la rumination, lente mouture rythmée, quête éternelle, rouge, scintillante, des fourmis, et l’éternel, l’inaltérable cycle des fleurs – les blanches d’abord, puis les rouges, les bleues, les violettes, et finalement la splendeur des jaunes, tout cela tourne, tourne sans cesse en un mouvement perpétuel se moquant de la route tortueuse qui, par-dessus leurs échaliers tortueux, mène les familles à travers les souffrances, les échecs et la mort jusque dans un Paradis tortueux.
Si vous venez par là, environ ce temps-ci, à travers le Pré de Bailey, vous atteindrez bientôt et devrez traverser les rails gondolés, rouillés, du MKT, le chemin de fer qu’on appelait Katy Railroad, et, les ayant franchis, vous verrez devant vous cette maison. Vous croirez entendre une voix. D’où vient-elle ? De la fenêtre aux persiennes fermées ? De la véranda ? De la cave ? Du grenier ? Elle murmure : « Mais qui donc arrive par ici, à travers les herbes folles ? Qui donc revient au foyer à travers l’humidité des bas-fonds ? »
Si c’est toi, Berryben Ganchion, tu reviens après une longue, une très longue absence, et tu reviens trop tard. Car ta mère, Malley Ganchion, est maintenant aveugle par suite de cette cataracte qui, pendant si longtemps, lui avait presque ôté la vue. Derrière la persienne fermée, seule dans cette maison, elle guettait ton retour.
Si c’est toi, Sue Emma Starnes, tu arrives trop tard aussi, et si c’est quelqu’un d’autre, alors c’est pour eux tous que celui-là revient, en leur nom, pour fouiller, explorer à son heure, pour trouver un sens et un langage et un nom.

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À l’occasion de la parution d’une grande biographie de William Goyen, « It Starts With Trouble – William Goyen and the Life of Writing » de Clark Davis, en 2015 (dont le titre provient d’un entretien avec l’auteur : « Écrire, ça commence avec des problèmes. Vous ne pensez pas que ça commence avec de la paix, non ? »), on a beaucoup reparlé de cet écrivain tellement « à part », dont le succès public fut surtout européen (en France et en Allemagne tout particulièrement), tandis qu’aux États-Unis, bien que largement reconnu par la critique, il restait avant tout ce qu’on appelle un « écrivain pour écrivains ». Soucieux de ne jamais être assimilé à un « écrivain du Sud », à un simple régionaliste, William Goyen en général et « La maison d’haleine » en particulier furent encensés au contraire pour leur universalisme sans calcul par Gaston Bachelard (notamment dans « La poétique de l’espace », 1957), et il est l’un des rares écrivains texans à trouver grâce – ou davantage – aux yeux de Larry McMurtry dans son étude de 2011, « Ever a Bridgegroom » : « Il a su adroitement s’échapper de la région et de l’Etat, il est un vrai styliste, sans doute le plus obsédé par l’écriture de tous les écrivains texans, et sa langue, incroyablement travaillée, est l’une des plus fermes, des plus élégantes et des plus intelligentes que je connaisse. » À bien des égards, on peut considérer William Goyen comme un explorateur précoce, et très personnel, des contrées du rêve historique qui seront parcourues en long et en large, quelques milliers de kilomètres plus au sud, par les grands tenants du réalisme magique : comme le rappelle en substance Clark Davis dans sa biographie, pour lui, l’Est-Texas est une puissante source de récit et de mythe, un lieu où l’histoire et la géographie rendent possible la persistance de la légende.

Auteur qui avouait, dans un entretien de 1975 avec The Paris Review, avoir d’abord, enfant, placé son ambition artistique dans la musique (musique dont « La maison d’haleine » se nourrit presque à chaque page), William Goyen est aussi considéré par Joyce Carol Oates (dans sa préface des Œuvres complètes, en 1983, juste après le décès de l’auteur, comme « le plus mystérieux de nos écrivains, un véritable visionnaire et un voyant ». Et je laisserai ici le mot de la fin, formidable condensé d’ambition et d’humilité de génial travailleur des lettres – comme le dirait peut-être Léo Henry -, à William Goyen lui-même, lors d’une lecture en librairie quelques mois avant sa mort : « Toute ma vie, j’ai claudiqué pour m’extraire hors de chacun de mes textes. »

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Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « La maison d’haleine » (William Goyen)

  1. la suite sur le Japon

    Pour compléter ce que j’écrivais à propos de l’évolution politique du Japon à la fin de l’ère Edo, à la fin du XIXeme siècle. Cf https://charybde2.wordpress.com/2018/08/18/note-de-lecture-mort-a-la-fenice-donna-leon/comment-page-1/#comment-12685, je reviens sur l’œuvre de Masao Maruyama (1914-1996) et son article « Essais sur l’histoire de la pensée politique au Japon » (2018, Les Belles Lettres Collection Japon 35, 530 p.). C’est un des politologues à lire pour comprendre l’évolution du pays depuis l’époque Edo (fin du XIXeme siècle). Souvent déconnectée de l’évolution du monde occidental, cette pensée politique se manifeste surtout par son manque de continuité ou son évolution.
    « Essais sur l’histoire de la pensée politique au Japon » est construit selon trois parties principales. Tout d’abord « La formation du confucianisme à l’époque des Tokugawa ». C’est la grande époque des shôguns qui dirigent le pays de 1603 à 1867. C’est l’époque d’Edo, du nom de la nouvelle capitale qu’ils s’étaient choisi pour éviter Tokyo. L’organisation respecte une stricte hiérarchie des classes, avec au sommet les « samourais », classe guerrière, suivie des fermiers, des artisans et des commerçants. Le confucianisme prend de l’importance sous l’influence de Ogyū Sorai (1666-1728). Il introduit la pensée chinoise à la fois dans la politique et la littérature car selon lui, la pensée et la langue contiennent des valeurs, des modes de pensée et des comportements spécifiques. Politiquement, il est réactionnaire, et il défend un ordre féodal. Au sommet, bien entendu, il y a le chef du premier clan militaire du pays, c’est à dire le shôgun des Tokugawa.
    Le troisième essai aborde les notions de « Nation et nationalisme ». Masao Maruyama cherche à faire correspondre l’histoire intellectuelle du pays avec celle de l’Europe. Avec lui, « l’esprit oriental » renoue avec la modernité. L’évolution du Japon suit en effet un itinéraire intellectuel qui lui apporte une conscience historique du monde. Cela explique en partie comment il existait au Japon, « une technologie capable de construire des navires de guerre parmi les meilleurs du monde, et en même temps un mythe national voulant que les souverains suprêmes du Japon fussent choisis pour l’éternité des temps par un oracle de la déesse Amaterasu ».
    Autre point de vue que celui dans « Maruyama Masao : mythe et réalités du « champion de la démocratie de l’après-guerre » dans un article de Eiji Oguma paru dans « Ebisu », numéro spécial, #54, paru en 2017 sur « L’après-guerre des intellectuels japonais ». (https://journals.openedition.org/ebisu/1984 ). Maruyama Masao est fils de journaliste, voulant devenir journaliste, plutôt que membre de la faculté de Droit de l’Université de Tödai, dans le quartier de Ueno à Tokyo. Il visait plutôt plus prestigieux, quoiqu’il prônait « la destruction de la faculté de droit de l’université impériale de Tokyo », refuge « d’une classe privilégiée qui jouissait de la culture occidentale ». Et pourtant, à Tödai, il assiste à la conversion des marxistes au nationalisme. « En paroles, bien des hommes du Mouvement pour la liberté et des droits du peuple étaient sans doute plus hardis que Kuga [un journaliste engagé]. Pourtant, cela ne les empêcha pas de mettre un beau jour leur main, comme si de rien n’était, dans la main de ces politiciens des clans qu’ils avaient jusqu’alors traités en ennemis jurés ». Il étudie alors les écrits, en particulier de Ogyū Sorai, et s’en prend au culte des idées occidentales.
    Arrive la guerre, il est mobilisé en Corée, puis vit à Hiroshima, où il survit au bombardement. Il ne garde pas un bon souvenir de son passage dans l‘armée impériale, en particulier de sa hiérarchie hautaine. Après guerre, il ne fait plus confiance aux marxistes, qu’il a vu retourner si facilement leurs vestes. D’autre part, le pays a évolué. Il est entré dans une période de forte croissance économique, les troubles se sont dissipés, le danger que le fascisme ressurgisse s’éloigne. Il est alors considéré comme le « champion de la démocratie ». Les intellectuels et militants sont extrêmement divisés au Japon, entre les fidèles du Parti communiste, et les libéraux conservateurs. Maruyama Masao veut rester en dehors de ces clans. Il écrit d’ailleurs « Avant d’utiliser des mots ronflants comme “auto-négation”, il faut étudier assez pour avoir dans la tête quelque chose qui vaille la peine d’être nié » ou encore « « Ils pensent devenir libres en détruisant les formes existantes mais ils sont eux-mêmes d’un conformisme à peine croyable avec leurs casques, leurs bâtons, leurs foulards sur le visage ».
    Finalement il publie en 1972 « Géologie de la conscience historique au Japon ». il est l’objet d’attaques, souvent injustifiées, de toutes part, De la gauche, avec le Front Unitaire, à la droite, ou pour ne pas avoir soulevé le problème du colonialisme japonais. C’est un fait, de même qu’il a négligé de traiter du problème des Coréens ou des Chinois au Japon.
    En résumé, son parcours est celui de quelqu’un qui a cherché le dialogue entre la modernité européenne et l’expérience japonaise. D’après ses lectures il introduit une séparation nette entre le privé et le public, l’indépendance du jugement politique et même la démocratie. Il a toujours cherché à comprendre pourquoi la modernité politique au Japon n’ont jamais pu s’épanouir. Certes la défaite en 1945 lui ouvre les yeux sur ce qu’il appelle « le système de l’irresponsabilité». Système marqué par refus de tous les hauts fonctionnaires japonais d’admettre leur responsabilité dans la défaite, et leur insistance à répéter qu’ils s’étaient contentés d’exécuter les ordres de leurs supérieurs.

    Publié par jlv.livres | 20 août 2018, 11:36

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Les 24 lectures les plus marquantes de Charybde 2 en 2018 | Charybde 27 : le Blog - 1 janvier 2019

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