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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « L’enfant de poussière » (Patrick K. Dewdney)

Entre roman historique alternatif et hard fantasy, le début impressionnant et enthousiasmant d’une saga d’apprentissage à hauteur d’enfant.

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Nous étions couchés dans les herbes folles qui poussent sur la colline du verger, et de là, nous voyions tout. L’air était pesant, presque immobile, rempli du bourdon estival des insectes. Autour, il y avait le parfum mêlé des graminées et l’odeur douceâtre des pommes qui mûrissent. Suspendus aux branches chargées de fruits, des charmes d’osselets gravés tintaient mélodieusement pour éloigner les oiseaux et la grêle. Face à nous se dressait Corne-Colline et les murailles sombres de la cité de Corne-Brune, grassement engoncées dans la poussière que soulevaient les charrettes de la route des quais. Enfin, au bout du chemin sale que nous surplombions, derrière le petit port fluvial, la Brune coulait paresseusement. À mes côtés, Cardou croquait à pleines dents dans une pomme encore trop verte, tandis que Merle jouait un air badin sur son pipeau. Et Brindille, dont nous étions tous les trois amoureux, Brindille souriait. Nous avions le ventre plein.
Je devais avoir un peu moins de huit ans. C’est mon premier véritable souvenir.

Je ne lis plus beaucoup de fantasy ces dernières années. Après les trésors découverts à l’adolescence et à la prime jeunesse, il y eut une période plus « utilitaire », durant laquelle je dévorais un peu tout ce qui me tombait sous la main dans le genre, en français ou en anglais,  surtout pour alimenter en motifs et en idées des parties très « ordinaires » de jeu de rôle médiéval-fantastique avec les amis – période boulimique et peu qualitative, de laquelle je sortis in fine rassasié et vaguement dégoûté, tenté désormais d’uniquement relire les « classiques » que j’aime dans ce domaine particulier, et ce jusqu’à fort récemment. Dans mes lectures des années (relativement) récentes, je ne vois guère que Jean-Philippe Jaworski, avec son « Janua Vera » de 2007 et son « Gagner la guerre » de 2009, à s’être hissé dans mon petit panthéon de la fantasy. Aussi, c’est vraiment par confiance quasiment aveugle dans la qualité éditoriale généralement à l’œuvre chez Au Diable Vauvert, dans leur capacité si souvent prouvée à sortir des sentiers battus, et aussi par curiosité envers un auteur anglais vivant en France depuis plus de trente ans (et écrivant ainsi en français), et choisissant d’ « entrer en fantasy » après des travaux conduits plusieurs années durant dans la poésie ou le roman noir contemporain, que je me suis laissé convaincre de tenter ce « L’enfant de poussière », publié en mai 2018 chez l’éditeur en question.

Ainsi, nous, les orphelins de la ferme Tarron, étions de fait – en grande partie – livrés à nous-mêmes. Nous comprenions déjà n’avoir rien en commun avec la plupart des autres enfants de Corne-Brune, et guère plus avec ceux de la Cuvette. Je dirais que nous avions endossé trop tôt la responsabilité de petits adultes. Le monde n’avait jamais été à nos yeux une instance figée et confortable, mais une entité chaotique qu’il fallait dompter un jour à la fois. Nous savions que la seule chose sur laquelle nous pouvions compter, c’était un bol tardif de soupe de rave, et nous savions également que la plupart des enfants pouvaient compter sur davantage que cela.

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Bien m’en a pris. Dès le début de ce somptueux récit, premier tome d’une trilogie à venir, et plus encore à l’issue de ses 600 pages, j’ai dû m’avouer que cela faisait bien longtemps que je n’avais pas vécu en fantasy semblable mélange d’admiration technique et d’émerveillement émotionnel. Sur la trame ô combien piégeuse (car notamment si galvaudée) d’un grand roman d’apprentissage, celui du jeune Syffe, qui a à peine huit ans lorsque nous le rencontrons dans les premières pages, Patrick K. Dewdney réussit à créer la magie méticuleuse et pourtant diaphane qui caractérisait par exemple les deux premiers tomes du « Cycle du Nouveau Soleil » de Gene Wolfe – sans doute l’une des œuvres que j’apprécie le plus au sein de l’ensemble à géométrie parfois bien variable que l’on appelle, pour simplifier, fantasy. Et il n’y a peut-être pas simple coïncidence que Gene Wolfe, avant de se lancer en 1980 dans son premier monument littéraire, se soit d’abord essayé à pratiquer et expérimenter, construisant patiemment sa technique stylistique et narrative, d’abord sans succès avec son « Operation Ares » de 1970, puis de manière déjà éblouissante avec « La cinquième tête de Cerbère » en 1972, et de manière si audacieuse avec son « Peace » de 1975 : il me semble y avoir là une démarche très comparable à celle que décrit en toute humilité – mais aussi en toute honnêteté -, pour lui-même, Patrick K. Dewdney, dans le passionnant entretien donné à Just A Word aux Imaginales 2018 (entretien à lire ici).

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–  Y disent que c’est pas bon. Y disent que le roi il est mort.
Cardou haussa les sourcils et brindille éternua. Je crachai dans la poussière. Aucun d’entre nous ne pipa mot durant un long moment. Merle ne bougeait pas, ses traits aquilins plissés tandis qu’il mâchonnait sa lèvre fine d’un air pensif. Au-delà de l’arche, les échos de la ville en émoi nous parvenaient crescendo. Ce fut Cardou, direct et impétueux à son habitude, qui finit par mettre un terme à nos divagations :
– On s’en fout, non ?
Merle renifla, et hocha la tête :
– Ouais, je crois bien qu’on s’en fout.
Nous reprîmes alors le chemin de la colline du verger, un peu déçus. Notre vie retrouva son cours habituel cet après-midi là, comme si rien ne s’était passé, mais au fond de moi il subsistait un doute. Je n’étais pas si sûr que nous devions nous en foutre. Le temps allait finir par me donner raison. Notre monde changeait.

L’un des grands bonheurs ressentis à la lecture de ce début de saga au souffle puissant jusque dans ses pérégrinations intimes est de constater avec joie que l’auteur a su résister fermement au démon des scènes d’explication – qui polluent tant de récits d’aventure par ailleurs prometteurs : si on les perçoit joliment touffues et devine subtilement engagées, les géopolitiques et les sociopolitiques mises en œuvre dans « L’enfant de poussière » demeurent majoritairement racontées à hauteur d’enfant (avec quelques interventions néanmoins, judicieuses, amusées ou alarmantes, d’un Syffe « du futur » qui ne sont pas sans rappeler, justement, les incises rusées du Severian « de plus tard » dans le cycle de Gene Wolfe). L’une des conséquences de ce savoir-faire dans la gestion du point de vue est de permettre la prolifération d’une sympathique brume de guerre, qui autorise justement le foisonnement géopolitique et historique que l’on affectionne en la matière (on songera bien entendu à l’atmosphère si particulière qu’avait su engendrer le Glen Cook de la « Compagnie Noire », dont on va reparler ci-après), sans les risques en matière de cohérence d’ensemble que l’on sentait encore présents au début chez Jean-Philippe Jaworski, justement, lorsqu’il était encore bien marqué par ses influences rôlistes déchaînées.

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S’il fut un brillant orateur, un puissant guerrier et un tacticien audacieux, Bai ne sut pas faire preuve du même génie lorsqu’il fut question de gérer son nouveau royaume. Il est vrai que le Royaume-Unifié prospéra durant son règne, mais cela tenait davantage des victoires militaires passées et de la politique individuelle des primeautés que d’une réelle volonté du roi. Bai passa les quinze dernières années de son règne à résoudre de petites querelles entre primats et à s’agripper vainement au pouvoir qui lui filait entre les doigts. Une fois sa guerre achevée, son poids politique se réduisit comme peau de chagrin, et au fil des ans son incapacité à empêcher les primeautés de revenir peu à peu à leurs traditions d’indépendance devint évidente. De plus en plus isolé, il finit par sombrer dans la paranoia, n’osant nommer de successeur, même sur son lit de mort. C’est ainsi que le Royaume-Unifié mourut comme il était né : sur un souffle du roi Bai.
Évidemment, nous autres, les quatre orphelins de la ferme Tarron, ignorions tout de cela. Dans nos esprits, un vieillard couronné venait de crever quelque part où nous n’irions jamais et, comme nous ne comptions pas sur le vieillard en question pour nous nourrir ou nous offrir l’aumône, il s’agissait d’un problème qui ne nous regardait pas. Bien sûr, à notre grand dépit, les Corne-Brunois n’étaient pas du même avis que nous.

Classifiable si on le souhaite absolument en hard fantasy (les pratiquants du genre, comme celles et ceux de science-fiction, aiment souvent disposer d’étiquettes et de sous-étiquettes face à un foisonnement imaginaire potentiellement exubérant), « L’enfant de poussière » devrait marquer ses lectrices ou ses lecteurs par sa noirceur sous-jacente, fruit d’une impitoyable tonalité réaliste, dans un univers approché depuis le bas de l’échelle, où la simple survie et le chacun pour soi semblent fort majoritaires (diverses exceptions étant savamment disposées, déjà, par l’auteur, pour proposer peu à peu quelques possibilités de contrepoint), mais aussi par la puissance des émotions, des tendresses paradoxales (même lorsqu’elles sont déçues in fine) et de la sensibilité qui se dégage de nombreuses situations, critiques ou non. Parvenir à extraire, d’un long hivernage où deux personnages essentiels se font fuyards et ermites, une page exceptionnelle de nature writing, dont la lenteur même du rythme et les bouillonnements intra-crâniens qui l’accompagnent se font puissamment significatives, n’est pas une mince réussite, à l’intérieur du codage d’un genre plus réputé pour ses tournoiements endiablés que pour ses patients échafaudages narratifs, politiques et psychologiques. Comme chez le Glen Cook de la « Compagnie noire », le maniement subtil de la face sombre des choses, l’usage rusé du suggéré, de l’inconnu et du simplement non-dit, créent une atmosphère bien particulière, rare et précieuse, qui nous fait parcourir d’un pas allègre ces 600 pages, faire une pause émerveillée à leur issue, et réclamer la suite derechef, par pitié. Une réussite évidente et stimulante, qui ne devrait pas décevoir même les plus exigeantes des lectrices et des lecteurs.

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À propos de charybde2

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