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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « La dissipation – Roman d’espionnage » (Nicolas Richard)

Enquête à propos d’enquêtes : de quoi la traque publique d’un privé éventuellement joueur est-elle le nom ?

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Dissipation

C’est par phases. Il y a des moments où je sonde un sujet en particulier, et je fais des trouvailles intéressantes. Alors ma curiosité est satisfaite et je n’y pense plus. De longues périodes peuvent s’écouler avant que je ne me remette à chercher.
Il existe une grande variété de techniques d’investigation, on trouve toute une littérature là-dessus, mais ça n’aurait pas grand intérêt que j’en dresse un inventaire maintenant. En revanche, je peux vous indiquer les techniques que je n’utilise pas. Par exemple, je n’irai jamais embêter quelqu’un réputé être son ami. Je ne dérange jamais ses connaissances. Je ne veux pas perturber sa vie – même si c’est de manière involontaire. On peut trouver quantité d’informations en procédant avec méthode. P lui-même est un excellent chercheur ; un chercheur extraordinaire, à vrai dire. À l’évidence, il a passé beaucoup de temps à se renseigner sur les sujets qu’il traite dans ses livres. Je suis très impressionné par ses techniques de recherche. (« Le documentaliste reconnaît avoir certaines fois l’impression d’en savoir un peu trop »)

Avant d’être contestée techniquement dans le troisième tiers du vingtième siècle, la tentation de lier indissolublement la vie d’un auteur et son œuvre a été le carburant essentiel de la « critique » littéraire dominante, pendant plusieurs centaines d’années. Alors même que les bénéfices de cette approche semblaient s’amenuiser au filtre de démarches sans doute plus scientifiques et plus analytiques, la nécessité éditoriale de la médiatisation et de l’icônisation de l’Artiste imposait à son tour ses lois, mercatiques bien davantage que littéraires, aux impétrants. Qu’un écrivain se dérobe sciemment et résolument à ce devoir journalistique et marchand, et le soupçon s’insinue, le vacillement se répand, la peur sourde entre dans le paysage : le roi littéraire devrait-il donc, finalement, rester habillé ? Que cet écrivain ait passé quelques années dans l’US Navy, qu’il ait été le meilleur ami de l’époux de la jeune sœur de Joan Baez, qu’il laisse soigneusement échapper des jeux de mots à propos de « 49 » et de « Lot », qu’il développe des thématiques nourries de conspirations fabuleuses, qu’il documente à outrance le moindre motif qu’il peut être amené à utiliser littérairement, qu’il soit l’un des plus analysés par l’Université, l’un des plus appréciés par d’autres écrivains, et même l’objet d’une certaine reconnaissance (distante et fascinée, peut-être) par le grand public, tout en refusant toujours aussi soigneusement la moindre apparition officielle,  et il y a là indéniablement matière à enquête (comme le soulignerait sans doute, après le Carlo Ginzburg de « Mythes, emblèmes, traces », le Luc Boltanski de « Énigmes et complots – Une enquête à propos d’enquêtes »), il y a devoir d’investigation : il faut débusquer la personne qui se cache derrière ce nom commençant par P.

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Tout cela peut paraître abstrait mais c’est en réalité très concret, et je suis certain que toute la communauté des lecteurs de P applaudirait des deux mains si je n’avais pas intégré les données biographiques que j’ai pu obtenir. Encore que… Vous remarquerez une chose : si vous avez la curiosité de tester mon « arc-en-logiciel », comme je l’appelle, vous constaterez que l’accès aux données personnelles de l’auteur n’est pas automatique ; j’ai prévu un système de verrouillage clairement annoncé quand on lance le programme, lequel programme est tout de même utilisé (ou en tout cas consulté) par beaucoup d’universitaires. Je présente les choses de façon qu’il n’y ait qu’à cliquer pour signifier qu’on n’a PAS l’intention d’aller consulter les « données personnelles » de l’auteur. Eh bien, ce que je constate, c’est qu’à la cinquième ou sixième visite, nos érudits « oublient » régulièrement de cliquer… Mais le plus drôle, car je suis joueur, c’est que j’ai moyen de savoir qui a essayé d’entrer dans la « zone vie privée de P ». C’est surprenant de constater que presque tous ces professeurs émérites, à un moment ou à un autre, essayent d’aller jeter un œil au cœur des ténèbres ! En fait, ce n’est pas vraiment mon approche structuraliste qui les rebute, ni même le fait que la puissance de calcul de l’ordinateur permette des analyses littéraires auxquelles un cerveau humain ne serait pas parvenu, non, je crois que ce qui les effraie, c’est que beaucoup voient en moi une version à peine plus folle d’eux-mêmes. (« Celui qui a conçu le logiciel d’analyse littéraire intégrant les données biographiques de P »)

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C’est à la mise en scène de ces faisceaux d’enquêtes biographiques de natures bien diverses que se livre, avec un extrême brio et un sens du jeu guère surprenant au vu du matériau de départ, l’auteur et traducteur Nicolas Richard dans « La dissipation », publié chez Inculte Dernière Marge en ce début d’année 2018. Universitaires respectables, doctorantes ayant plus d’un tour dans leur sac et plus d’une idée derrière la tête, traducteurs matois et placides à qui on ne la fait guère, psychopathes caractérisés (qu’ils soient doux ou non), fétichistes de tout poil, simples curieux appâtés par le fruit défendu, Nicolas Richard mobilise toutes sortes de traqueurs, de traqueuses – mais également de traqué(e)s pouvant contribuer à l’édifice biographique secret qui se dérobe plus ironiquement que rageusement : agents littéraires, anciens collègues de travail, voisins occasionnels, petites amies de jadis forment autant de cibles et de relais pour qui veut en savoir davantage, quelles qu’en soient les modalités.

À l’automne 1958, P rédige une comédie musicale qui ne sera jamais produite. Aussi la perspective de travailler en collaboration avec une compagnie d’opéra (plutôt qu’avec une troupe de théâtre au sens strict) est-elle, de son point de vue, extrêmement séduisante. Il fait part de ses interrogations : doit-il écrire un livret original ou bien présenter une adaptation ?
Pendant longtemps, il se demande dans quelle mesure la science-fiction et l’opéra sont compatibles. S’il doit travailler à une adaptation, ce sera les Chroniques martiennes de Ray Bradbury ou L’Homme démoli d’Alfred Bester, d’une part parce qu’il les admire en tant que récits et estime qu’ils sont non seulement adaptables mais seraient en outre à la portée du grand public, d’autre part parce qu’aucun des deux n’offrirait de difficultés excessives en termes de mise en scène.
Mais la tentation d’écrire un livret original est, bien sûr, la plus forte. Cependant, il dit avoir des doutes concernant ses qualités de parolier. Des vingt et quelques poèmes qu’il a écrits, il déplore que la plupart se soient cristallisés en un jargon académique ou, pire, aient dégénéré en poésie légère. Il possède une guitare sur laquelle il tue le temps, à l’occasion, en composant des paroles de rock’n’roll sur une ou deux propositions d’accords standard. Il n’a guère poussé plus loin. (« Celle qui se souvient de la présentation autobiographique de P dans le dossier de demande d’aide à l’écriture d’un livret d’opéra »)

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Richard Farina et Mimi Baez

Roman extrêmement rusé et néanmoins parfaitement accessible (et aucunement réservé aux spécialistes d’un auteur exceptionnel et secret au nom commençant par P), « La dissipation » expose sans fard sa propre mise en abîme, dévoile au détour d’une conversation d’agents secrets (car il en faut bien de véritables, – le sous-titre « Roman d’espionnage » n’est pas du tout un vain mot – de même qu’il faut bien que d’authentiques conspirations, à base de paranoïa de guerre froide faisant rage, de LSD pour saper l’adversaire et de subversion galopante, underground ou non, habitent l’arrière-plan) sa mécanique stéganographique, pour la plus grande joie de la lectrice ou du lecteur. Dans des décors fantômes où bruissent les ombres du « Tous les diamants du ciel » de Claro comme du « Eat the Document » de Dana Spiotta, du « La couleur de la nuit » de Madison Smartt Bell comme du « Camarade Lune » de Barbara Balzerani, tout pourrait peut-être à l’occasion se résoudre en chants de marins ivres ou en spéculations de dark web, s’il ne rôdait en permanence ici un humour ravageur (jusque dans les noms par lesquels sont décrits narrateurs et narratrices, ou auteurs et autrices des différents documents, courriels, articles et rapports patiemment collationnés) et une rare qualité d’interrogation stratégique sur ce qui peut se dissimuler en pleine lumière dans un projet littéraire au long cours, s’il est un tant soit peu ambitieux.

J’ai voulu fournir une sorte de mode d’emploi du roman qu’on est en train de lire, oui, presque une fiction à construire soi-même, ce qui n’éclaire pas ma conception de l’écriture en général, mais fournit en effet des indications sur les éléments avec lesquels j’ai joué pour bâtir ma Dissipation.

C’est ainsi que Nicolas Richard dévoile certains des ressorts qui relient son roman à certains textes-clé de Georges Perec, de T.S. Eliot ou encore de Henry James, dans l’entretien qui accompagne la belle chronique d’Alain Nicolas, dans l’Humanité, (à lire intégralement ici). Et on pourrait donc bien conclure avec lui, presque malicieusement :

Ce qui m’a plu ? Deux choses, peut-être, l’une énergétique, l’autre optique. D’une part, cette force furieuse, l’élan de contestation de cette période, avec ses symboles, ses prophètes, ses illusions, la radicalité politique et l’inexorable mécanique de la récupération. D’autre part le fait qu’il faille toujours régler la focale d’une certaine manière pour commencer à comprendre une période donnée, puis l’ajuster différemment pour saisir une période antérieure ou postérieure, ce qui conduit inévitablement, si on est joueur, à l’envie de dérégler l’instrument d’optique pour voir ce qui se passe dans l’entre-deux, pour donner un coup de sonde dans l’angle mort. Et c’est parfois de ce flou, de cette mise au point imparfaite que surgit un rayon de lumière limpide.

 

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Nicolas Richard(c)Julie Bonnie (sdp)

Photo ® Julie Bonnie

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