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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Crépuscules » (Joël Casséus)

Aux marges réfugiées, un sublime cantique de la ferraille, de la boue et de l’humanité.

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La porte s’ouvre et je vois que c’est le père des jumeaux qui est accompagné par deux individus.
J’observe les nouveaux venus un peu mieux et je reconnais la femme enceinte avec un homme qui est visiblement son mari. Je finis de placer les verres derrière le comptoir et je fais un signe de tête et ils prennent place à une table. Alors je me dis que je devrais aller m’occuper d’eux avant que ma femme se plaigne des ivrognes qui finissent toujours par se trouver dans mon dépensier.
Je prends une bouteille d’assommoir et quelques tasses et je m’approche. Je mets trois verres sur la table et je me rappelle que la femme est enceinte alors j’en enlève un. Je verse l’assommoir et je regarde les hommes saliver pendant que le liquide se hisse jusqu’au rebord.
– T’as un wagon de libre ? me demande le voisin après avoir pris une première gorgée.
Je me retourne et je regarde si ma femme a entendu et elle est debout et me dévisage et lave un verre et elle secoue la tête comme si tout cela était de ma faute.
Je discute un moment avec le voisin et les nouveaux arrivants.
– Peut-être… enfin, je dois savoir c’est pour qui.
– Eux, il fait en désignant le couple d’un signe du menton.
Je les observe et je sens le regard de ma femme sur mon dos. Enfin… ils peuvent quand même pas dormir dehors. Surtout qu’elle attend un enfant.
– Vous venez de loin ? que je leur demande.
Le nouveau venu regarde les tatous sur ses mains et ne lève pas le visage. Alors je comprends qu’il ne va pas me répondre. Je sens toute la dureté de l’homme, je pense presque voir les épreuves sur les lèvres serrées. Je regarde la femme qui le dévisage et je vois qu’elle comprend quelque chose. Qu’elle est plongée dans ce qui ne peut pas être dit. Elle allonge la main et la pose sur celle de l’homme et celui-ci l’agrippe et lève son visage et la regarde. Comme s’il avait dérivé et qu’il s’accroche à elle pour ne pas sombrer. Je soupire et j’observe dehors et je m’attends à voir le soleil se coucher, mais il est peut-être déjà trop tard.

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C’est au prix d’un travail intense, profond et réussi sur la langue que Joël Casséus, écrivain québecois familier des littératures de genre (son « L’esprit du temps – Il était une fois dans l’œuf », co-écrit en 2013 avec Mathieu Blais, a été finaliste du prix Jacques-Brossard de la science-fiction et du fantastique, au palmarès duquel figurent par exemple Esther Rochon, Jean-Louis Trudel ou Élisabeth Vonarburg) nous offre, avec ce « Crépuscules », paru au Tripode en mars 2018, une fabuleuse allégorie, écrite au plus près de la fange et de la ferraille toujours à récupérer.

Aux marges et aux frontières démonétisées d’une guerre qui ne dit sans doute pas vraiment son nom, mais que l’on devine osciller entre la faible intensité et le conflit civil à grande échelle, des fuyards, des réfugiés, des migrants somme toute, tentent de survivre, entre camps, bidonvilles et hébergements de fortune, face à une population locale réticente, qu’elle soit malgré tout solidaire, profiteuse ou simplement guère mieux lotie elle-même. Un soir de pluie, un couple échappé dont la femme est enceinte se présente aux portes d’un campement de roulottes, assemblées autour d’un bar-épicerie vivant principalement des virées assoiffées des militaires du voisinage, et la fable hallucinante peut commencer.

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Je suis devant le réchaud et la flamme bleue lèche le fond de la casserole et je comprends – contrairement à lui – que c’est peut-être tout simplement à ça que se réduit notre existence : un vieux restant de soupe de boue avec ce que je pense être du chou. Voilà à quoi est réduite toute une vie qui m’avait autrefois semblé si complexe, si pleine de promesses. Alors je me rappelle la vitalité qu’il avait avant et de la force que nous trouvions en réponse à tout le mépris qu’ils nous témoignaient et l’audace, l’audace de ne pas refuser la vie, de ne pas refuser de donner la vie et la lutte, la lutte incessante qui nous rendait de plus en plus forts face à toutes les embûches et la vie qui continuait et leur vie qui prenait, qui explosait parfois dans toute la force de l’enfance et leur rire et nos sourires qui étaient réapparus et maintenant cette soupe, cette bruine, ces nuages… eh bien, eh bien, regardez-moi un peu ça…

Dans une atmosphère à la fois étouffante et décharnée, un cantique de la ferraille et de la boue prend forme, sous un ciel bas et lourd hanté par les drones qui fourniront, plus tard, lorsqu’ils seront à bout de souffle, la précieuse matière à récupération (on songera peut-être, dans un éclat d’écho, à l’impressionnante première scène de l’ « Interstellar » de Christopher Nolan). Malaxant une pâte primordiale qui s’écoulerait lentement des descriptions atrocement réalistes de Jean Hatzfeld (« Récits des marais rwandais », 2000-2007), de Carole Zalberg (« Feu pour feu », 2014) ou de Kettly Mars (« Aux frontières de la soif », 2012), Joël Casséus transforme l’entrechoc migratoire saisi au plus près du sol en un songe presque volodinien, au souffle terriblement ardent. Laissant s’installer les volutes d’un tango que ne renierait sans doute pas László Krasznahorkai, distillant patiemment et subtilement un travail détaillé sur la claudication de la concordance des temps, de la grammaire et de la syntaxe, pour traduire en mots et en phrases tout le guingois désespéré de la situation de ces êtres humains, toute leur violence torve à fleur de peau, toute leur somme de désespoir et de résignation, il invente ici un no man’s land bourru et inquiétant, peuplé d’enfants-soldats et de ferrailleurs, de rescapés et d’exploiteurs, de bienveillance humaine et d’individualisme forcené. Un grand texte, d’une force rare, en moins de 150 pages.

Vous pouvez venir écouter et rencontrer Joël Casséus à la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) vendredi 16 mars prochain à partir de 19 h 30.

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