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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « L’invention du monde » (Olivier Rolin)

La journée de l’équinoxe de printemps 1989 comme somme démiurgique du monde, tragique, folle et hilarante.

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RELECTURE

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Laisse-moi chanter les œuvres des hommes, et que chacun retrouve dans mes vers ces choses qui lui sont connues.
Comme de haut on a plaisir à reconnaître sa maison, et la gare, et la mairie, et ce bonhomme avec son chapeau de paille, mais l’espace autour de soi est immense !
Car à quoi sert l’écrivain si ce n’est à tenir des comptes ?
Que ce soit les siens ou d’un magasin de chaussures, ou de l’humanité tout entière.
(Paul Claudel, Quatrième Ode, « La Muse qui est la grâce »)

C’est sous le signe imposant de cet exergue – qui peut toutefois s’interpréter de manière terriblement joueuse, pour peu que l’on en ait sincèrement envie – que démarrent les 46 chapitres d’un formidable monologue (ou d’un dialogue duquel les réponses de l’autre auraient été coupées) : autour de la journée du 21 mars 1989, jour de l’équinoxe de printemps, un démiurge – auteur à coup sûr, mythomane peut-être, divinité pourquoi pas ? – parcourt le monde à toute allure, dessinant diverses boucles aux trajets complexes, pour montrer les diversités de ce globe – en tout cas, certaines de ses diversités – à une série de femmes qu’il s’agit pour lui certainement de séduire par ces pouvoirs d’évocation, de transcription et de démonstration. À moins qu’il ne s’agisse de tout autre chose, bien entendu.

Pourquoi est-ce que je te raconte ça ? Si tu crois qu’on sait toujours de quoi, pourquoi on parle… On a la tête traversée par des paroles qui viennent de très loin, sans qu’on s’en rende compte, on vole à travers des nuages de mots, on nage dans les eaux profondes de toutes les fictions, on naît de la mer des discours, on est irrémédiablement fictifs, mythomanes, même toi, ma Muse. Oui, c’est cela, je te parle comme ça parce que tu es ma Muse, et que c’est ainsi qu’on s’adresse aux Muses, Moubachara, ou que les Muses font parler les mortels : ça revient au même.

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La passionnante postface fournira à la lectrice ou au lecteur bon nombre des clés de construction de la chose : le type de pari littéraire ici en jeu, et une partie des moyens déployés, documentaires et transversaux, pour parvenir à faire fonctionner cette véritable magie. Si l’on se penche sur les scénarios fictifs proposés, dans la corps du roman, pour la genèse de l’entreprise, on croira peut-être celui qui semble naître dans un club parisien de type fortement anglo-saxon (écho local du Reform Club, bien entendu), dans lequel quatre joueurs de whist incluant l’auteur et son éditeur jouent en un instant de déraison les bookmakers de Phileas Fogg (provoquant ainsi, également, le surgissement d’un inspecteur Fix dont diverses incarnations vont poursuivre et harceler notre démiurge tout au long de ces 530 pages).

Lettres gréco-latines et ourdoues se carambolent et se niquent joyeusement dans les bosquets jaunis de poussière de la vallée de l’Indus, et je mène leur troupeau de rejetons absolument illégitimes. Le grand express international des mots, plein de couples adultères, de passagers clandestins et de marchandises de contrebande, descend en grondant, en sifflant, le cours de l’Indus, et je suis le cheminot aux moustaches cirées qui fait voler le convoi au-dessus des aiguillages en folie, derrière la figure de proue de la locomotive, une Vénus aux petits seins de biscuit sous la robe-drapeau noir. Tout mot m’est bon pour te plaire, ma muse, ceux qui me viennent de Rome ou de Béotie, ceux qui marquent, comme autant de pierres milliaires, les routes mémorables du musc et de la soie et des invasions, ceux des Mille et Une Nuits et ceux que cette nuit je pompe, par-dessus l’épaule d’un barbier de Rawalpindi, dans le journal Nawa-e-Waaf : les antiques, les modernes, les ornés, les vulgaires, les sobres et les ronflants, les paléo et les néologismes, aucun de ces dragons-jargons ne me fait peur, je les affronte volontiers pour toi.

Une fois lancée l’aventure, c’est à un véritable festin que nous sommes conviés : banquet extravagant de mots et d’idées arrachés à la monstrueuse masse de faits divers et d’informations hantant les pages des quotidiens du monde entier en cette fatidique journée du 21 mars 1989, gargantuesque repas d’anecdotes brutalement authentiques ou – parfois – subtilement retravaillées ou réagencées, fête barbare délaissant les faubourgs de Carthage pour se plonger avec ravissement dans le déluge de sonorités nées des géographies de la Terre inlassablement arpentée ici – en tous sens – et l’on songera certainement aux réflexions d’Emmanuel Ruben, après celles de Julien Gracq, dans son « Dans les ruines de la carte », orgie rimbaldienne d’interprétations et de réinterprétations au fil des voyelles et des couleurs rencontrées sur les cartes et dans les entrefilets, dégustations linguistiques de phonèmes et de correspondances si merveilleusement improbables, sarabandes de personnages, flics ou voyous, fugacement littéraires ou résolument séculiers, qui habitent le fait divers et lui donnent le cas échéant sa singulière épaisseur, et, rythmant et feignant d’organiser l’ensemble, ronde schnitzlerienne de muses et d’amantes potentielles, affectueusement et amoureusement convoquées en spectatrices de la fête créée avant tout pour elles, précisément.

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Le pari de Phileas Fogg

Ainsi, au pied des colonnes d’Hercule, à Gibraltar – j’aurais peine à la croire si on me le racontait, mais je le vois de mes yeux – un officier de la Royal Navy sort à quatre pattes du London Tavern ! Oui, à quatre pattes, au sens strict, il dévale la rue nocturne sur les genoux et les paumes, à assez bonne allure ma foi, braillant la chanson des sept nains : « Hi-ho, hi-ho, it’s off to work we go » Mais ce n’est pas du tout au boulot qu’il se rend, parce que son boulot c’est de commander le sous-marin nucléaire d’attaque HMS Winston Churchill, qui l’attend pour appareiller dans un alvéole de la base : et en la circonstance le maître des torpilles atomiques est absolument incapable de distinguer le kiosque noir d’un sous-marin d’une écarlate cabine téléphonique. Son ordonnance le suit, debout mi-consterné mi-amusé, portant sa casquette et sa cravate, fredonnant quant à lui, c’est inévitable, « We all live in a yellow submarine », ce qui à tout prendre, et même si cet air n’est pas au répertoire des musiques de la flotte, et même si le Churchill n’est pas jaune, mais rouge vif (seul le cor de chasse peint sur les ailerons est bouton d’or), correspond mieux à son état. Le Commander s’est maintenant redressé, on ne saurait dire cependant qu’il a fait surface, c’est plutôt en immersion périscopique qu’il pénètre dans un premier restaurant où le waiter hésite à lui servir un, puis deux verres de bordeaux, mais après tout son métier à lui n’est pas de patrouiller sous l’eau mais de verser du vin à qui en demande, et si tout le monde faisait scrupuleusement son boulot – nains, barmen, officiers de marine et tous les foutus autres -, les affaires du monde, et notamment celles du Royaume-Uni, s’en porteraient mieux, c’est en tout cas son avis. Bordeaux, sir ? Oui, j’ai dit oui, je veux bien oui. Ce sera donc deux verres, et puis deux autres encore un peu plus loin, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’ambulance du Royal Naval Hospital jette les éclats bleus de son gyrophare sur les façades hispano-cottages tandis qu’une longue forme en fourreau noir, aux lèvres blanches fumant des Winston, portant à l’oreille gauche un rubis et à la droite une émeraude, glisse sur l’eau moirée des bassins. Accoudé en veste fourrée à la baignoire, jumelles infra-rouge sur la poitrine, le second attend que soient passés les derniers feux du port pour laisser paraître sur son visage que gerce le vent un fin, satisfait et sarcastique sourire : en temps de paix, les commandements sont rares dans la Navy, et ce vieux cochon ne se relèvera de son coma éthylique que pour passer en Cour martiale.

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Bien au-delà du colossal défi oulipien ainsi mis en jeu, Olivier Rolin nous propose dans ce roman de 1993, son troisième, publié dans la belle collection Fiction & Cie du Seuil, une sublime démonstration d’inventivité langagière et narrative, mais aussi une somptueuse mobilisation de la diversité humaine, pour le meilleur et pour le pire, une convocation d’un véritable pluralisme, au sens d’Édouard Glissant et de Vincent Message, au service du raffinement de la séduction joueuse. Non pas faire le tour du monde en 80 jours, mais l’englober du mieux possible en une seule journée (qui en vaut deux, en réalité, comme il sera expliqué dans le roman depuis plusieurs angles de visée), et en exprimer toute la substance moite, horrifique et chaleureuse, scientifique et criminelle, géographique et trafiquante, géopolitique et religieuse, aventureuse et amoureuse. Et c’est bien ainsi que « L’invention du monde » contient bien plusieurs mondes, et constitue l’une des plus belles tentatives connues de réponse, amusée et sérieuse, à la question : « Que peut la littérature ? »

Par exemple, les policiers du commissariat de Noryangjin contrôlaient devant le motel Ujung, dans le centre de Séoul, une automobile Stellar blanche immatriculée 1 NA 1666, occupée par trois individus suspects, du genre jeunes à cheveux longs, qui refusaient de présenter leur permis et prenaient la fuite. L’agent Kang Dal-won dégainait aussitôt et tirait trois coups de revolver à blanc. Un peu plus tard la Stellar, repérée devant le cinéma Yongsan, démarrait en trombe vers le grand pont du fleuve Han et dans sa course folle provoquait sept accidents, d’ailleurs relativement mineurs. Mais sept, tout de même. Devant le bâtiment de la société Pacifique-Chimie, les poulets tiraient de nouveaux coups de sommation, ce que voyant ou entendant, plutôt, la Stellar arrachait ses gommes en un U-turn terrifique au feu rouge, et filait en lâchant un sillage de caoutchouc vulcanisé vers le quartier de Samkakji. Devant l’état-major de l’armée de terre (un peu avant le troisième tunnel de Namsan), les trois individus abandonnaient leur caisse qui commençait, jugeaient-ils, à s’être trop fait remarquer, et continuaient leur petite virée à la course à pied. Kwon Hee-man, vingt ans, sans profession, résidant à Daekoo et grand fumeur, ne tenait pas longtemps le rythme et se faisait ceinturer. Il prétendait aussitôt connaître à peine les deux autres, c’était la première fois qu’il les voyait, en fait, etc. On continuait à l’interroger en lui conseillant de changer de disque, celui-là étant usé (on aurait dit Juju de Salvador ou autre, lui faisait-on remarquer). Et en effet, il en mettait un nouveau : les deux autres, il les connaissait vaguement, mais au point de se souvenir de leurs noms et adresses, non, malheureusement ; ils avaient siphonné de l’essence ensemble à Anamdong, très peu d’ailleurs, et c’est parce qu’ils avaient peur d’être inquiétés à ce sujet qu’ils avaient pris la fuite, en dépit de ses réticences à lui, Kwon. Sans même s’être consultés du regard, les poulets de Noryangjin décidaient de l’inviter fermement à imaginer d’autres versions de l’événement. Un véritable atelier littéraire.

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À propos de charybde2

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