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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « L’île aux troncs » (Michel Jullien)

Dans la glace et l’horreur, le feu et l’humour, l’incroyable odyssée d’une colonie de mutilés soviétiques de la deuxième guerre mondiale.

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Et le travelling des hommes-souches se prolongeait, nouveau foyer, vingt-deuxième cellule, voici justement celle d’après, la vingt-troisième, celle de Pavel Tchechnev devant laquelle on parlait bas, Pavel des petits soins qui apportait la gêne, l’oeil comme les chiens voudraient savoir pleurer, la plus navrante figure de l’île, parmi les plus malheureux combattants de l’Union soviétique, le corps diminué mais l’âme fichée d’un chagrin comme aucun patriote, aucun rescapé, un sapeur, un engagé pour qui les quatre années de feu s’étaient prolongées d’un petit temps additionnel après la paix, Tchechnev des brigades de démineurs. Retour de Berlin, ceux-là encore avaient opéré sur des routes, dans des usines rompues ou sur des voies de chemin de fer, certains au bout du compte avaient tâté un engin explosif endormi depuis la victoire, passé le 9 mai 45, une semaine, deux, parfois six mois plus tard, inconsolables, des amputés de la paix, éplorés mutilés, hachés longtemps après le cessez-le-feu. La colonie avait le sien, Pavel Tchechnev de la vingt-troisième cellule, cuisant déveinard, suprême infirme plus totémique que quiconque en l’île.

C’est bien par un travelling halluciné, ou peut-être un panoramique panoptique hirsute, que débute le nouveau roman de Michel Jullien, publié en août 2018 chez Verdier. Un panoramique qui nous entraîne d’emblée, le souffle court, à la découverte de la plus étrange colonie qui soit, celle rassemblant en 1950, dans un monastère russe désaffecté sur une île du lac Ladoga, Valaam,  quelques centaines de mutilés de la deuxième guerre mondiale – la grande guerre patriotique, en ces terres -, tous « au moins » culs-de-jatte à l’exception d’un seul d’entre eux, que l’administration a installés là car leur spectacle et leur mendicité, passé l’euphorie compatissante de la victoire de 1945, finissaient par peser sur l’atmosphère de la métropole de la Neva et des autres grandes villes soviétiques.

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Le monastère de l’île de Valaam

Bon choix doublé d’un autre avantage : Valaam fut rattaché à la nouvelle Finlande indépendante après la révolution de 17, tout un répit avant que l’archipel ne redevienne russe passé la guerre d’Hiver, si bien qu’il se trouvait sur l’île un monastère intact, comme désaffecté, préservé des bousillages soviétiques, sur pied, vaste, accueillant, vide de moines et de cénobites, d’higoumènes et d’ermites, havre aux allures moins inhospitalières que les pénitenciers, avec des enfilades de cellules à touche-touche, chacune leur lucarne occultée par du papier goudron, un beau réfectoire, sanitaires et cuisines à rafraîchir, là l’infirmerie, l’économat, ici un potager communautaire à bêcher sous soixante centimètres de croûte glaciaire (celui même où Sergueï Sokolov tirait l’inspiration de ses choux), le tout un peu délabré mais logeable, propre à engranger un essaim de renégats sans démérite, tous hommes-souches, des vétérans mal en point, glorieux et courts, des grandeurs fatiguées, à peu près tous héros, amochés. À l’heure du gruau, on les voyait sortir de leurs réduits individuels, traverser l’enceinte comme marchent les otaries sur le socle ferme, lorsqu’elles ne nagent plus.

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Gennady Dobrov

Guennadi Dobrov, Horreurs de la guerre

Au fil de ses romans pourtant si différents, Michel Jullien nous prouve toujours davantage la singulière capacité dont il dispose, celle de nous permettre de nous glisser dans l’intimité d’êtres radicalement différents de nous-mêmes, et de pratiquer cette magie sans procédé récurrent, mais par la grâce d’une langue chaque fois réapprise à partir de la table rase, multipliant les registres possibles comme en se jouant. Aux côtés de l’artisan copiste Raoulet, à l’ombre villonienne du gibet de Montfaucon (« Esquisse d’un pendu », 2013), d’Ilias, le mécanicien crétois de camions, sourd-muet découvrant des abîmes insoupçonnés (« Yparkho », 2014), ou du promeneur silencieux, maître du bouvier bernois appelé Denise (« Denise au Ventoux », 2017), il faut désormais compter avec Kotik et Piotr, les vétérans soviétiques de Rjev 1942, le cul-de-jatte et le manchot-unijambiste, unis dans une étonnante amitié qui comporte certainement sa part de soûlographie et de désespoir, mais qui ne s’y réduit absolument pas, inventant un avenir joliment de guinguois dans les frimas de Carélie et la ferveur commune les reliant en fantasme à l’Héroïne de l’Union Soviétique Natalia Mekline, aviatrice au sein de la redoutable escadrille féminine de bombardiers légers Polikarpov, surnommée « Les sorcières de la nuit » par l’ennemi allemand., guerrière dont la photographie de presse, pieusement conservée, joue pour eux le rôle d’un véritable talisman.

Pour asseoir son projet, l’utopie a besoin d’un petit bout de géographie, la première île qui se propose fait l’affaire, aussi réduite soit-elle. L’idéalisme s’occupe du reste : figer l’endroit, abolir ses limites, façonner un anti-domaine, un lieu carcéral à ciel ouvert. Puis, en cantonnant des groupes humains dans des mondes circonscrits, l’utopie promène une loupe sur l’idéal qu’elle veut décrire : elle accuse des manies. Isolées en terre finie, les sociétés coupées du reste se distinguent peu ou prou par leurs tics, grossis, qu’ils soient politiques (More), idéologiques (Campanella), à visées scientifiques (Bacon), esthétiques (Charles Sorel) ou qu’ils annoncent de prochaines fomentations sociales à la veille d’une révolution (Marivaux). Chaque utopie isole une lubie dans un vase clos, l’éprouvette. Elle échantillonne, elle réduit le territoire et, partant, elle majore les représentations, elle attige ce sur quoi elle fait foi de se pencher, à cheval sur la farce et le modèle, la satire et la règle, le mythe et le pamphlet, la charge et l’idée-force. Sa lentille se déplace entre le grand dessein et l’ironie. En ce sens Valaam a des airs d’utopie.

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Meklin

Natalia Fiodorovna Mekline (1922-2005)

« À cheval sur la farce et le modèle, la satire et la règle, le mythe et le pamphlet, la charge et l’idée-force » : c’est bien de cela dont il s’agit ici, brillamment. D’une toute autre manière que Pierre Senges et Sergio Aquindo dans leur « Cendres », qui s’emparait opérationnellement des « Mendiants » de Bruegel, alors que le tableau ne figure ici que dans l’arrière-plan du récit, Michel Jullien échafaude par la langue un point d’équilibre malicieux et tragique (dont il explique d’ailleurs certains tenants et aboutissants, mais aussi plusieurs zones de doute persistant, dans sa passionnante postface). Il redonne une vie paradoxale et gouailleuse à ses samovars (le surnom russe de ces hommes-troncs), résonnant ainsi avec le travail effectué par Andréas Becker dans son « Gueules », à propos de défigurés de la première guerre mondiale, ou bien les composantes de ferveur mécanicienne qui hantent les détours des « Mille et une façons de quitter la Moldavie » de Vladimir Lortchenkov. La lectrice ou le lecteur se doute bien qu’il faut un talent peu commun pour rendre ainsi intelligent, poignant et songeur, sans complaisance, un spectacle humain fondé initialement sur l’horreur et sur la déchéance : Michel Jullien en fournit ici une démonstration éclatante, en à peine plus de 100 pages.

Tchoubine et Sniezinsky furent des premiers colons, la fournée de 49, deux vétérans parmi les cent trois estropiés cinglant vers l’île le mardi 4 octobre, un vapeur. Personne ne vit les voyageurs débarquer à la force des bras, une queue-leu-leu sur la passerelle, leur démarche sur les mains, le tronc oscillant, un paquetage minuscule accroché dans le dos, leur regroupement sous les mélèzes, cent trois samovars postés sur la grève et l’au-revoir de tous ces bras à l’équipage. Bientôt, le lac durcirait pour des mois. Le vapeur appareilla, sa cheminée fit un toupet noiraud dans les brumes de Valaam, on ne le vit plus – sa fumée, son fuselage -, et lorsque la colonie s’ébranla vers le centre de l’île avec cette neige et cette façon d’aller, on pensait à un banc de pingouins. Cent trois samovars, une petite congrégation insulaire, le ramassis des grands lendemains.

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