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Notes de lecture 2018, Nouveautés

Note de lecture : « Quitter Londres » (Iain Sinclair)

Le somptueux point provisoirement final de l’arpentage d’un Londres désormais disparu.

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J’étais venu ici – et j’allais bientôt reprendre la marche, sans savoir encore pour où – car j’avais le sentiment que Londres, où j’habitais depuis cinquante ans, affrontait une force centrifuge qui confinait à l’anéantissement ; et j’étais incapable de dire exactement où, et comment, cela commençait et s’arrêtait. J’accordais un certain crédit à l’idée avancée par certains intellectuels, selon lesquels Londres devait son existence à la stratégie colonisatrice des Romains : installez des thermes, des bordels, des marchés, et ils viendront. Les tribus éparses de rustres habitant dans des huttes ne résisteraient pas au chant de la polis, à la cité murée, point de ralliement. À son bruit, à son animation. À ses marchandises exotiques et à sa population. Ça avait marché avec moi. Et il y avait matière aussi, en me défaisant peu à peu de mon ignorance, en déchiffrant les traces et les signes, à alimenter le travail d’une vie. Des livres qui avaient éprouvé autant de formes d’échec, adaptées aux différentes époques, jusqu’à ce que tout change : que le réel cède la place au virtuel.

Comme il le signale presque d’emblée dans ce nouveau livre avec une douce ironie à son propre égard, Iain Sinclair a toujours écrit de, par et sur Londres, usant de la métropole et de ses microcosmes plus ou moins disjoints comme d’un gigantesque et prolifique tamis pour y lire le réel, l’histoire et l’avenir – au gré des inspirations et des dérives psychogéographiques de toute une vie, en effet. L’auteur et journaliste Jon Day (lui-même un personnage de ce « Quitter Londres »), écrivant dans The Guardian, notait que ce dix-huitième ouvrage de l’auteur traitant de la capitale britannique était, à bien des égards, un nouveau chapitre, comme ses prédécesseurs, d’un livre unique et continu – sous les apparences contraires éventuelles – même si nous ne disposons en français que de deux jalons principaux, le « London Orbital » de 2002 et le « London Overground » de 2015, auxquels le présent ouvrage, publié en 2017 et traduit en 2018 par Maxime Berrée chez Inculte Dernière Marge, servirait de synthèse, d’actualisation, de ligne de fuite et de conclusion (provisoire ou non).

Résoudre des énigmes, déchiffrer les noms de rue et le mobilier urbain, les inscriptions sur les murs, les rectifications des publicités à l’aérosol, les objets, les listes ou les lettres, les cartes à jouer détrempées, comme les pages arrachées d’un livre perdu, assimile Londres à une histoire de détective. Une histoire aux chapitres sans fin et sans résolution. Le but étant de trouver l’inspiration pour un prochain voyage, un nouveau départ. Une autre tentative de rédemption.

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Tout aussi fourmillant (voire davantage) que ses prédécesseurs, et plus morcelé qu’eux, car affranchi dans ses pérégrinations de la ligne ellipsoïdale de l’autoroute M25 comme de la balafre oblique et presque rectiligne de la Ginger Line, « Quitter Londres » nous entraîne dans de nouveaux rapides, tourbillonnant parmi les rocs, les obstacles et les souvenirs enfuis qui hantent désormais une ville en voie de disparition – et peut-être même déjà disparue. La multiplicité des angles d’attaque (rendue possible par le détonant mélange d’érudition et d’imagination dont dispose à volonté Iain Sinclair) par lesquels rendre compte de cette disparition, qui n’est plus désormais spéculation littéraire et politique, vue de l’esprit ou expérience de pensée, explique largement la réjouissante épaisseur de ce troisième volet (ou dix-huitième, se pourrait-il donc) de l’affaire Londres au XXIème siècle.

Pour nous, et pour les investisseurs des nouveaux appartements avec leurs nouveaux noms, leurs grilles sécurisées, leurs balcons à vélo, cet ancien Londres est hors de portée : un téléchargement au choix, un tarot d’images et de sons validés. Ceux qui remarquent l’homme du banc sont affligés par un sentiment : que notre ville est un être conscient, un organisme vivant et alerte dans toutes ses parties. Et capable, génération après génération, de se renouveler en restaurant et en conservant les mythes qui comptent. En tempérant la cupidité. Par les protestations justifiées, et les délires de la foule appelant une réaction. Ce qui oblige la sinistre machinerie de l’État à s’affirmer à travers de nouvelles technologies de répression, une gamme plus subtile de tasers ou de rouets. Après tant d’avortements et de renaissances, Londres est un ventre épuisé. Mais quelque chose de différent émergera sûrement. Comme toujours.
L’homme sur le banc – dans la version fictive que je me suis inventée, étant donné mon ignorance des circonstances réelles qui l’ont conduit ici – est paralysé par cette connaissance. Sous camisole chimique, le cerveau matraqué, il est confiné dans les ténèbres. Le HMS Haggerston Park, son intégrité spatiale confirmée par l’affection désintéressée du Bouddha, poursuit sa navigation. Que voulait-il me dire ? La position qu’il venait occuper chaque matin, à peine les grilles franchies, avait-elle une signification ? Je ne le voyais jamais arriver. Je ne le voyais jamais partir. Il m’invitait à regarder dans la même direction que lui, en témoin, à travers le parc, par-delà Hackney Road, du côté de la City et de la Tamise.

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Ulf Andersen Portraits - W. G. Sebald

W.G. Sebald (® Ulf Andersen)

Chacune des trois échappées ou dérives évoquées ici, les deux anciennes, elliptique et rectiligne, comme la nouvelle, en damier ou en échiquier, suppose des compagnons de route plus ou moins nombreux, accompagnant physiquement Iain Sinclair dans son exploration tout en lui apportant leurs singularités et leurs propres filtres, philtres et obsessions. La galerie de personnages qui parcourt « Quitter Londres » est particulièrement attachante (et la présence secrète d’Alan Moore – et de son « Jérusalem » – n’est pas la moindre, bien entendu). Les figures d’anges tutélaires, révélées par la nature même des paysages parcourus – et par leurs significations plus ou moins enfouies – sont l’autre ingrédient indispensable sans lequel il ne pourrait y avoir dérive au long cours. Aucune ici, à part peut-être celle de la photographe activiste Effie Paleologou, ou celle du poète, guitariste et bouquiniste Martin Stone, n’égale en importance W.G. Sebald et son « Austerlitz », qui irradient presque au sens littéral tout au long de ces 450 pages. « On trouve des choses au bord de la route », comme l’indique l’exergue du troisième chapitre.

Piquée par l’homme du banc – comment il était arrivé là, comment il survivait -, ma curiosité innocente m’avait une fois de plus entraîné dans une histoire de détective constituée uniquement de débuts, de photos arbitraires étalées sur le bureau de mon père, de poursuites mal ficelées à travers les parcs et les ruelles d’East London. Tout cela me rappelait la vision de « l’ange de l’histoire » chère à Walter Benjamin. Jean-Luc Godard en parlait dans une interview de 1978. « Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées… Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. » L’ange cinématographique de Godard est chargé de réveiller les morts et de témoigner avant que la tempête nous entraîne dans un avenir incompréhensible. « Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. »
Sans aucune raison, je pensais à mon ange comme à une femme. Et je l’associais aux guerrières ailées sur leur piédestal en face du Royal London Hospital, à Whitechapel. C’était, je suppose, un autre lien avec Gemma McCluskie.
Dans l’état qui se manifeste quand des projets prennent forme et dictent leurs termes, au gré de l’excitation des coïncidences et des découvertes, des coups de fil inattendus, des e-mails d’inconnus, j’avais du mal à trouver le sommeil. Les rues devenaient un rêve de substitution. Mes insomnies préliminaires étaient d’aimables fugues qui me permettaient d’explorer la nuit tout en échappant aux combats de rue des renards et des chats. La confrontation aux premières lueurs trompeuses d’un jour nouveau pouvait être vue comme une préparation aux marches nocturnes que je prévoyais, où je me priverais de sommeil pendant des heures afin de parvenir à cette dissociation de la sensibilité grâce à laquelle Londres, halluciné, lèverait enfin le voile sur les mystères qui m’occupaient depuis cinquante ans.

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Au long de ce formidable fil conducteur masquant toujours aussi soigneusement la logique souterraine de son itinéraire réel, à la fois poétique et analytique, sombrement prophétique et joyeusement sardonique, qui dévide l’histoire locale (mais bien entendu, elle n’est pas uniquement britannique) du cynisme marchand, de l’impavidité des puissants, de la sécurisation accompagnant la gentrification et de la pression policière se joignant à la pression économique, la lectrice ou le lecteur sentiront vibrer les résonances avec bien d’autres textes, que les échos en soient orchestrés ou simplement fortuits, des marchands de ronds-points de Julien Campredon aux paquebots symptomatiques de Roberto Ferrucci, des exils temporaires d’Alasdair Gray ou de B.S. Johnson aux monologues déambulatoires de Gabriel Josipovici ou de Juan José Saer, des résurgences de Roberto Bolaño aux superpositions de Roberto Wong, des hôpitaux malmenés de John King aux cathédrales métaphoriques de Mervyn Peake, des forages souterrains de William H. Gass aux slogans intériorisés d’Éric Arlix, des silos désaffectés pour sectes marketées de Philippe Vasset aux barbelés indiciels de Xavier Boissel, des convergences imprévisibles de Mike Davis à la Margaret Thatcher momie de fer de David Peace, des enchâssements de Thomas Pynchon aux révoltés de Marie-Fleur Albecker.

Je m’abandonnais aux dialogues effrénés des joggeurs et des cyclistes de toute l’Europe, et de partout ailleurs : Londres était un paysage acoustique intégral dans lequel chaque culture était libre d’ignorer les manifestations de différence des autres. Nous restons chacun dans notre bulle, nous naviguons sur des voies parallèles qui ne se croisent jamais. La langue anglaise est une telle rareté que je me suis mis à retranscrire les bribes lancées par les accros du téléphone, robots en transit qui utilisent leurs appareils électroniques intelligents comme des instruments de visée. Un drone dans ta main vaut mieux que deux sous les ordres de George Bush.

Revendiquant parfois la coïncidence, l’exploitant avec un brio extrême lorsqu’elle survient effectivement, Iain Sinclair organise le choc de ce qui fut, de l’étymologie à l’architecture et aux amitiés profondes et déjantées, avec ce qui est et ce qui profite, dans le présent observable : élan cycliste dictatorisé et marchandisé par un Boris Johnson (« Petit déj gratuit pour les cyclistes ! »), brown noise des conversations sur portables toujours plus envahissant, bains municipaux disparaissant en profitables privatisations, échardes (ou éclats d’obus ?) plantées plus haut que tout par des architectes de renom, tout ou presque peut ici devenir matériau de réflexion, le presque futile et le pas tout à fait rien renvoyant très vite, au prix du petit effort d’imagination et de décalage qui nous est proposé, à des émeutes banlieusardes, à des migrants fantasmés, à des mensonges brexitesques, à des rachats avec effet de levier et à quelques autres données parfaitement contemporaines. Paris fut peut-être une fête, mais Londres est ici plus que jamais une condensation – et Iain Sinclair en est le maître alchimiste, le poète spéculatif par excellence. Et nulle part ailleurs que dans ses textes pourtant descriptifs on ne voit s’affirmer aussi résolument ce simple constat : nous vivons déjà dans le post-exotisme, et l’humour du désastre (ou la pêche aux pigeons ?) semble toujours davantage, hélas, notre seule planche de salut suffisamment solide.

Iain Sinclair sera l’invité de la librairie Charybde (129 rue de Charenton 75012 Paris) le vendredi 5 octobre prochain, à partir de 19 h 30.

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