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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Les bas-fonds du rêve » (Juan Carlos Onetti)

Treize nouvelles donnant à voir et à connaître Santa Maria, la ville fictive de toutes les failles sud-américaines.

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Les bas-fonds

Presque appuyé sur l’horizon, tout petit, le bac s’était immobilisé. Je remontai vers la ville. J’avais déjà oublié la femme à la valise et je n’éprouvais plus ni amour ni curiosité pour cet appel, cette allusion que je lui avais vu établir dans l’espace qui nous séparait entre le coin du Berna et celui du Liberal. Désespéré, affamé, avalant le goût de phosphore de la pipe, je pensais : « Une mesure arbitraire, approuvée de façon inexplicable par les autorités dont nous dépendons, vient d’autoriser l’entrée de vingt-sept bushels et demi de blé dans le port de Santa Maria. Avec la même indépendance de vues qui nous a poussés à applaudir l’oeuvre réalisée par le nouveau conseil, nous nous sentons cette fois dans l’obligation d’élever une voix réprobatrice mais au-dessus de tout soupçon. »
De L’Italie Nouvelle, j’appelai maman pour lui dire que je mangerais en ville afin d’arriver à l’heure au lycée. J’étais sûr que la femme avait été repoussée ou dissoute par la sottise de Santa Maria, très exactement symbolisée par les articles de mon père. « Un véritable affront, nous n’hésitons pas à le dire, infligé par ces messieurs les conseillers aux travailleurs austères et dévoués des communes avoisinantes qui ont fécondé de leur sueur, génération après génération, la richesse enviable dont nous disposons. »
À la sortie du cours, Tito voulut aller prendre un vermouth à l’Universal (pas au Plaza de peur d’y rencontrer son père) et me faire croire à une histoire d’amour avec sa petite cousine, la maîtresse d’école ; il insista sur des détails plausibles, répondit habilement à mes questions ; il était clair qu’il avait préparé sa confidence de longue main. Je pris un air grave, je pris un air triste, je m’indignai :
« Écoute, lui dis-je en cherchant implacablement son regard, il faut que tu l’épouses. Impossible de faire autrement ; même si elle ne veut pas. Si ce que tu m’as raconté est vrai, il faut te marier ; envers et contre tout ; même si la pauvre fille a les chevilles grosses comme ses cuisses et même si elle fronce la bouche comme une vieille. »
Tito se mit à sourire et à secouer la tête ; il allait me dire que c’était une blague quand je me levai et le fis rougir de peur, de doute.
« Je ne veux ni ne peux plus te voir tant que tu n’es pas fiancé. Et paie les consommations, c’est toi qui as invité. »
Une fois seul, je n’eus de repentir que le temps de faire trois pas, le temps de traverser le trottoir du café en cachant les cahiers et le livre d’anglais dans la poche de mon imperméable. Grassouillet, rose, vaniteux, servile, les yeux mouillés peut-être à présent, idiot, mon ami. Le temps était toujours humide, tiède aux ouvertures des carrefours, indécis à l’ombre des patios, chaud au bout de cent mètres à pied. Tout en descendant vers le port, je me sentis heureux, en dépit de toute ma volonté, et je me mis à fredonner la marche innommable qui couronne les retraites sur la place, je décelai une odeur de jasmin dans l’air, je me souvins d’un été, très ancien déjà, où les jardins avaient lancé des tonnes de jasmin sur la ville et je découvris, m’arrêtant à demi, que j’avais déjà un passé. (« L’album », traduction Laure Bataillon)

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C’est en 1950, dans son roman « La vie brève », que l’Uruguayen Juan Carlos Onetti crée la ville de Santa Maria, qui prendra rapidement dans son oeuvre une place comparable à celle du Yoknapatawpha de William Faulkner ou du Région de Juan Benet, à travers deux autres romans – ceux qui lui apporteront la célébrité, « Le Chantier » en 1961 et « Ramasse-Vioques » en 1964 – et bon nombre de nouvelles, dont la plupart sont rassemblées dans ce recueil publié en 1959, « Les bas-fonds du rêve ». Douze nouvelles et une novella (voire un court roman), « À une tombe anonyme »,  également parue en 1959, incorporée à l’ensemble dans l’édition française, pour contribuer puissamment à rendre compte, en un condensé extraordinaire et machiavélique, et seize ans après « Une nuit de chien », de l’ensemble des faillites sud-américaines, constatées quinze ans après la deuxième guerre mondiale qui épargnait le continent. Trois traductrices ou traducteurs ont été mis à contribution, et l’homogénéité de la langue ainsi produite en français, dans l’édition Gallimard de 1981, est aussi magnifique que, au fond, joliment surprenante : Laure Bataillon a œuvré sur six nouvelles, Claude Couffon sur une, et Abel Gerschenfeld sur cinq, ainsi que sur la novella de 80 pages, « À une tombe anonyme ».

« J’ai relu ton poème », dit-il, et il leva son verre crasseux, décoré de fleurs, qui devait servir de verre à dents, ou à tisane. « Et quoi que tu en dises, il n’est pas mauvais. Il y a beaucoup de fumée, veux-tu que j’ouvre la fenêtre ? »
À Santa Maria, quand la nuit tombe, le fleuve disparaît, il recule dans l’ombre comme un tapis qu’on roule. À pas lents, la campagne envahit le paysage par la droite – à cette heure, nous sommes tous tournés vers le nord -, elle nous occupe et occupe le lit du fleuve. La solitude nocturne au-dessus de l’eau, sur les rives, peut nous offrir, sans doute, le souvenir ou le néant ou un avenir décidé. La nuit de la plaine qui peu à peu s’étend, irrésistible et ponctuelle, ne nous permet, elle, que de nous retrouver nous-mêmes, lucides et au temps présent.
« Ce n’est pas un poème », dis-je avec douceur. Tu fais croire à tes parents que tu travailles et tu t’enfermes avec des revues cochonnes, qui sont à moi, d’ailleurs. Ce n’est pas un poème, c’est l’exposition de l’idée que j’ai eue pour faire un poème, mais je n’y suis pas arrivé.
– Je te dis que c’est bon », répondit Tito, entêté, émouvant, avec un léger coup de poing sur la table.
Quand vient la nuit, nous n’avons plus de fleuve, et les sirènes qui vibrent dans le port se transforment en mugissements de vaches perdues, et les tempêtes sur l’eau résonnent comme un vent parmi les blés, dans les bois rabattus. Que chaque homme demeure seul et se regarde jusqu’à ce qu’il tombe en poussière, sans mémoire et sans lendemain ; un visage sans secrets pour toute l’éternité. (« L’album », traduction Laure Bataillon)

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Dans ces nouvelles qui habitent Santa Maria ou qui sont habitées par elle, quand bien même tout ou partie de l’action se déroulerait parfois à des centaines de kilomètres, mettant en scène le rio de la Plata et ses deux fausses jumelles Buenos Aires et Montevideo, la vengeance est un plat qui se déguste glacé si l’appétit ne vient pas à manquer, les mépris de jeunesse peuvent se muer en haines féroces, les vieillesses peuvent être effacements sans rachat, les dilettantismes et les oisivetés des riches se jouent, presque au sens propre, des difficultés des pauvres, l’argent prend facilement rang d’obsession, qu’elle soit avouée ou non, le mensonge règne, la tristesse est palpable. De ce matériau hétéroclite et à bien des égards malsain, il faut toute la ruse et toute la force d’écriture de Juan Carlos Onetti pour extraire une poésie étonnante, un sourire intérieur qui n’est pas dupe, et qui convie lectrice ou lecteur à saisir les manières insidieuses dont les protagonistes se mentent à eux-mêmes, ou les façons subtiles qu’a le destin (ou la simple matérialité des choses) de se jouer des plans établis. Ici, les gloses évoquant Juan José Saer sont piégées, les circonvolutions amoureuses décisives et presque mythiques dignes du Julien Gracq de « Au château d’Argol » cachent longtemps leur prosaïsme, les danses de séduction et d’aventure qu’aurait aimées l’Alexandre Grine de « L’Écuyère des vagues » ou de « La chaîne d’or » sont toujours menacées de finir au carré des indigents.

Cela fait près d’un an que je vois Bob presque tous les jours dans le même café, entouré des mêmes personnes. Quand on nous a présentés l’un à l’autre – maintenant, il s’appelle Robert -, j’ai compris que le passé n’a pas de mesure fixe et qu’hier se confond avec une date vieille de dix ans. Quelques traits flétris du visage d’Inès persistaient encore sur le visage de son frère, et un mouvement de bouche de celui-ci suffit à me faire revoir le corps svelte de la jeune fille, ses pas calmes et désinvoltes, tandis que ses yeux bleus et purs recommençaient à me regarder sous une mèche folle que traversait et retenait un ruban rouge. Absente et perdue pour toujours, elle pouvait demeurer intacte et vivante, définitivement, absolument elle-même. Mais il était difficile de fouiller le visage, les paroles et les expressions de Robert pour retrouver Bob et pouvoir le haïr. Le soir de notre première rencontre j’attendis longtemps le moment où il resterait seul ou bien sortirait, afin de pouvoir lui parler et le frapper. Tranquille et silencieux, épiant par moments son visage ou évoquant Inès sur les vitres brillantes du café, je composai minutieusement les phrases d’insulte que je lui destinais et trouvai le ton flegmatique que je prendrais pour les prononcer, puis je choisis l’endroit de son corps où je frapperais le premier coup. Mais il partit à la nuit tombante en compagnie de ses trois amis, et je décidai d’attendre – comme je l’avais fait plusieurs années auparavant – le soir propice où il se trouverait seul. (« Salut, Bob ! », traduction Claude Couffon)

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Qu’il s’agisse de concevoir les méandres d’une fin de carrière de lutteur, entre arnaque et folie, d’improviser l’élégante et presque joueuse possibilité d’une captation d’héritage (explorant au passage plus que jamais la notion d’étranger), d’imaginer le redoutable, rapide et curieusement poétique délitement d’un mariage, de mettre en scène une complexe nostalgie danoise, de jouer en maître cruel des détours schizophréniques d’un narrateur d’apparence si anodine, de faire vivre subrepticement un refuge de « mise au vert » que ne renieraient pas, bien des années plus tard, les gangsters japonais du « Sonatine » de Takeshi Kitano, de rencontrer la mythomanie instinctive au coin d’un carrefour urbain, de fantasmer sur un Sud toujours radicalement autre (et l’on se souviendra du travail d’Angelica Gorodischer à ce propos), de partager jusqu’au bout une tristesse fondamentale dans un enfer subjectif créé à deux ou davantage, Juan Carlos Onetti développe un système complexe et profond de résonances, entre protagonistes (beaucoup de ceux présents dans ces nouvelles apparaissent aussi dans les trois romans consacrés à Santa Maria – chacune de leurs apparitions proposant du familier et dévoilant des facettes jusqu’alors inconnues) et entre parti pris poétiques, crépusculaires ou malicieux, désespérés ou fatalistes, ironiques ou dramatiques.

Dans le temps, des dizaines de personnes avaient dû arrêter leur voiture devant l’épicerie Porfilio Frères, pour sourire aux propriétaires défunts ou à Mario, boire un verre, montrer des échantillons, des catalogues et des listes, vendre du sucre, du riz, du vin et du maïs. Mais maintenant le prince Orsini s’employait, avec des sourires, des bourrades amicales et des excuses attendries, à vendre au Turc une marchandise étrange et difficile : la peur. Alerté par la présence de la femme, averti par son souvenir et son instinct, il se borna à marchander la prudence, à essayer de négocier. (« Jacob et l’autre », traduction Abel Gerschenfeld)

Ils vivaient aux Casuarines, exilés de Santa Maria et du monde. Mais certains jours, une ou deux fois la semaine, ils allaient faire des courses en ville dans l’incertaine Chevrolet de la vieille.
Les plus anciens habitants de Santa Maria pouvaient alors évoquer la brève et lointaine existence du bordel sur la côte, les courses que les filles venaient faire le lundi dans le centre. Malgré les années, les modes et la démographie, les habitants de la ville étaient toujours les mêmes. Timorés et vaniteux, obligés de juger pour se donner confiance, et jugeant toujours par envie ou par peur. Le plus clair à dire sur eux était qu’ils étaient dépourvus de joie et de spontanéité, qu’ils ne pouvaient être que des amis tièdes, des ivrognes agressifs, des femmes qui ne cherchaient que la sécurité et étaient interchangeables comme des jumelles, des hommes frustrés et solitaires. Je parle des Sanmariniens ; peut-être les voyageurs ont-ils aussi constaté que la fraternité humaine est, dans les circonstances défavorables, une vérité décevante et étonnante. (« Histoire du chevalier à la rose et de la vierge enceinte qui venait de Lilliput », traduction Laure Bataillon)

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C’est peut-être toutefois lorsqu’il joue à plein de sa maîtrise de l’enchâssement des récits, et des doutes qu’elle lui permet de véhiculer quant au statut respectif des faits et des fictions (Jorge Luis Borges n’est pas toujours si loin, lui non plus) que Juan Carlos Onetti atteint quasiment le sublime. Si plusieurs des nouvelles du recueil jouent avec nos nerfs de lectrice ou de lecteur en nous maintenant en équilibre instable au bord des gouffres de la vérité, du mensonge et de l’invention (gratuite ou non), c’est sans doute avec le court roman « À une tombe anonyme » que cet art-là atteint, pour notre plus grand plaisir, son paroxysme – et sa plénitude poétique, aussi joueuse que rageuse : les narrateurs prétendent mentir, et nous laissent avec nos diverses catégories de doutes accumulés au long de ces 80 pages exceptionnelles. Juan Carlos Onetti est grand, et il faut le découvrir et redécouvrir sans cesse, comme nous le rappelait si justement Antoine Volodine venu jouer les libraires invités chez Charybde en septembre 2016 (à écouter ici).

Le gardien du cimetière avait une matraque inutile qui pendait à son bras. Il sortit dans la rue et regarda des deux côtés. Moi je fumais, assis sur une pierre ; les deux types en bras de chemise se taisaient, adossés au mur, les bras ballants, les mains dans les poches ou dans la ceinture du pantalon. Exactement ça : un cactus, le mur du cimetière en pierres sèches, un mugissement répété sur le fond invisible de l’après-midi ; et l’été encore indécis avec son soleil blanc et tâtonnant, le bourdonnement des mouches, l’odeur d’essence qui me venait de la voiture, indolente ; l’été, la sueur comme de la rosée, la paresse. Le vieux toussa à ma place et finit par émettre quelques jurons. Alors je me levai pour me détendre, j’aperçus le chemin dénudé, je regardai sur ma gauche et j’esquissai lentement une grimace de haine et de méfiance. (« À une tombe anonyme », traduction Abel Gerschenfeld)

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Onetti

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Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

2 réflexions sur “Note de lecture : « Les bas-fonds du rêve » (Juan Carlos Onetti)

  1. c’est l’été, les soldes, on recycle

    trois auteurs indonésiens (c’est un lot) Eka Kurniawan, Pramoedya Ananta Toer , Max Havelaar
    on n’a pas si souvent l’occasion de lire les indonésiens.

    Une critique déjà presque ancienne, mais qui n’avait pas été postée. Critique d’un auteur indonésien, Eka Kurniawan, réactivée par la sortie des œuvres d’un autre indonésien, Pramoedya Ananta Toer, lequel m’a tout de suite rappelé des (re)lectures de Joseph Conrad, dont j’étais alors en train de critiquer les œuvres quasi complètes. Ce sera donc un billet en trois parties (au moins).
    Allez, je me lance. Histoire d’aider Monsieur Deux et Madame Sept (comme j’aime bien les nommer) dans leurs lectures et critiques. C’est vrai ce qu’ils écrivent. « Il n’y a jamais assez de temps pour lire (et rendre compte !) » et les lecteurs pourraient faire un effort, eux (elles) qui profitent de ce travail de lecture-criticure, pour aussi donner leurs impressions (ou déceptions). C’est en échangeant que l’on s’enrichit. Ainsi cet auteur m’a été conseillé par un (bon) libraire (indépendant, cela va de soi) de Lyon, où j’étais temporairement. Son enseigne évoque un moyen de transport urbain (il n’y a pas de cadeau à gagner (son poids en quenelles, par ex.) en cas de découverte), mais je le (le libraire, mais aussi les quenelles) conseille aux habitants de la région. Je vous ferai grâce de la saison des truffes qui commençait (c’était il y a quelque temps), et des ailerons de veau, affichés à un menu près des Halles. Etait-ce du veau marin ? Du coup, en prime ce sera deux livres du même auteur, un indonésien Eka Kurniawan, qui seront éreintés (si peu) pour le prix d’un. Je rajouterai, par ci par là, d’autres lectures, toutes aussi instructives.
    « L’Homme-Tigre » traduit par Etienne Naveau (2015. Sabine Wespieser, 320 p.) de son titre original « Lelaki Harimau » que je ne saurais prononcer, tant mon pidgin-indonésien (parlé) est rudimentaire. Livre sorti il y a deux ans et passé à peu près inaperçu. Et pourtant cela commence bien « Le soir où Margio assassina Anwar Sadat, Kyai Jahro était captivé par ses poissons dans leur bassin ». Un polar va-t-on me dire, ou alors un livre sur la pisciculture et l’élevage des poissons de couleur. – Deux poissons cannibales sont dans un bocal. Décrivez la scène en 320 pages.- A ce propos, dans la seconde nouvelle de« Etrange Clair de Lune & Etat d’esprit » de Conrad Aiken traduit par Joelle Naïm (2016, La Barque, 48 p.) il est question de « deux couleuvres d’eau » vivant dans le même bocal et qui se dévorent l’une l’autre, telle Ouroboros, jusqu’à disparaitre. Essayez, c’est encore plus amusant que de donner un sucre en morceau à un raton laveur. (C’était ma séquence « Nos amis les bêtes »).
    Donc Margio assassine Anwar Sadat. « Il disait qu’il y avait quelque chose dans son corps, quelque chose d’autre que ses entrailles, qui mettait tout son corps en mouvement ou l’immobilisait, quelque chose qui s’était glissé hors de lui pour l’inciter à tuer Anwar Sadat ». Vous constaterez, Mesdames et Messieurs de la Cour que mon client n’est absolument pour rien dans cette affaire, certes regrettable, surtout pour les dégâts causés par le sang de la victime sur les tapis du salon. Je demanderai d’ailleurs à la Cour de se montrer compatissante pour les frais de nettoyage indument causés par la victime.
    Ce passage n’est pas dans la traduction, mais est tiré des procédures originales, interprétées depuis les notes de la greffière, et transcrites d’un indonésien (bahasa indonesia) en javanais approximatif (basa jawa) par un journaliste local.
    « C’est alors que Margio planta ses dents dans le côté gauche du cou d’Anwar Sadat, comme un amoureux embrassant ardemment la surface de peau située sous l’oreille de sa bien-aimée, un amoureux haletant sous le feu de sa passion ». Comme je l’avais souligné à Mesdames et Messieurs de la Cour, il s’agit bien d’un crime passionnel d’un « amoureux haletant » comme le décrit Monsieur le Procureur. Par ailleurs Anwar Sadat était un homme doux, peintre raté dont le seul défaut était d’aimer beaucoup les femmes.
    Dire qu’il vous faudra lire les 250 pages suivantes avant de connaître les véritables mobiles de l’histoire. Mais quand on sait que « Anwar Sadat ne brisa pas le cœur de la jeune femme, mais il l’épousa dès qu’il le put, et il s’estima suffisamment riche […], vivant aux crochets de sa femme… ». Entre temps, le lecteur aura eu le temps de satisfaire son besoin d’exotisme latent « L’odeur d’une mer à la voix de fausset flottait parmi les cocotiers. Les vents apaisés rampaient parmi les algues, les érythrines des Indes et les buissons de lantanas ».Voilà pour les sensations. Pour les paysages on observe « À travers la plantation coulait un petit ruisseau où nageaient les anguilles et les poissons-serpents, bordé de marécages destinés à recueillir les eaux durant les crues ». Et pour le suspense, il y a tout de même, titre oblige, le tigre « blanc comme un cygne, cruel comme un chien féroce ». Rien qu’avec tout cela, le lecteur a déjà remboursé pleinement ses 21 euros. Tout le reste, c’est de la littérature avec quelquefois un soupçon de publicité énergétique. « Ce n’est pas moi, il y a un tigre dans mon corps ».
    Rien à voir donc avec « Le Tigre Blanc » de Aravind Adiga, traduit par Annick Le Goyat (2008, Buchet-Chastel, 320 p.) qui narre l’histoire de Balram Halwai. Et à qui la chance sourit enfin quand il est embauché comme chauffeur à Delhi. Il conduit tout d’abord en driver zélé, au volant de son Ambassador, puis de la Murati Suzuki, M. Ashok et son épouse, Pinky Madam. Il apprend à connaître les rues de Delhi. Un peu plus tard, il va découvrir les nouveaux quartiers de Gurgaon, là où il y a les riches. Maintenant on y va en métro depuis Connaught Place par la ligne bleue. Décidément tout fout le camp. Et qui finalement, en s’élevant dans la société arrive à des considérations philosophiques qui ne gâchent rien. « Pourquoi mon père ne m’avait-il jamais dit de ne pas me gratter l’entrejambe ? / Pourquoi mon père ne m’avait-il jamais appris à me brosser les dents avec de la pâte moussante ? Pourquoi m’avait-il appris à vivre comme un animal ? Pourquoi tous les pauvres vivent-ils dans la crasse et la laideur ? / Frotter. Frotter. Cracher. / Frotter. Frotter. Cracher ». Reste sa destinée, ou sa vie, comme l’on voudra. « Je clamerai que ça valait la peine de connaître, ne serait-ce qu’une journée, une heure, une minute, le sentiment de n’être pas un serviteur ».

    « Les Belles de Halimunda », toujours de Eka Kurniawan, et traduit par Etienne Naveau (2017, Sabine Wespieser, 656 p.) est son premier roman, daté de 2002, mais depuis traduit en plus de vingt-cinq langues. Le titre original, qui me plait mieux est « Beauty is a Wound », soit « La Beauté est une Blessure ».
    L’histoire des différentes situations politiques qui mènent à l’indépendance sont évoquées. Cela commence avec la colonisation néerlandaise, avec des borzoïs comme auxiliaires canins, puis l’invasion japonaise avec quelques expérimentations de cannibalisme. Cela se poursuit dans les années 50 avec Soekarno, bientôt suivi de Soeharto, qui organisera à partir de 1965 la chasse aux communistes (entre 0.5 et 3 millions de disparus. A partir de 1999, le régime central accorde plus d’indépendance aux provinces qui regroupent les 13 466 îles qui forment l’archipel et qui s’étendent sur près de 2 millions de km2 et deux fuseaux horaires.
    Pour en revenir au roman, la première phrase donne le ton. « Un après-midi d’une fin de mois de mars, Dewi Ayu se leva de son tombeau, après être restée morte durant vingt et une années ». Pour la suite « Un jeune berger, réveillé de la sieste sous un frangipanier, pissa dans sa culotte, puis se mit à hurler. Ses quatre moutons coururent en tous sens entre les stèles de bois et de pierre, comme si un tigre avait bondi parmi eux ». Le tout se passe à Halimunda, qui malheureusement ne figure pas dans les circuits touristiques. Ce qui est fort dommage car Dewi Ayu était la prostituée la plus célèbre de la ville. Son nom signifie « belle déesse ». Elle a eu trois filles, aussi séduisantes que leur mère, deux nées alors qu’elle était « femme de réconfort » pour les japonais : Alaminda, et Adinda, ainsi que Maya Dewi née trois ans plus tard. Pour son quatrième enfant, elle met tout en œuvre pour qu’il soit laid, et son vœu est exaucé. En fait c’est encore une fille, qu’elle nomme Belle. Elle est censée mettre fin à un long cycle de désastre et de catastrophes. Elle est particulièrement laide. « Le corps de l’enfant était tout noir, comme s’il avait brûlé vif, et avait une forme qui ne ressemblait à rien. Par exemple, elle n’était pas certaine que son nez fût bien un nez, car il ressemblait davantage à une prise de courant qu’aux nez qu’elle connaissait depuis sa plus tendre enfance. Sa bouche lui faisait penser au trou d’une tirelire en forme de cochon, et ses oreilles à des queues de casseroles ». Ce cycle s’achève avec la mort de Dewi Ayu, quatre jours après la naissance de sa fille.
    Et donc vingt-et-un ans plus tard, elle ressuscite. « Elle avait défait les deux fils supérieurs de son linceul et dénoua encore les deux fils qui enserraient ses pieds pour pouvoir marcher librement. Ses cheveux avaient poussé d’une manière prodigieuse, si bien que, lorsqu’elle les dégagea du tissu de coton blanc qui les enveloppait, ils se mirent à flotter, cinglés par le vent du soir, et à balayer la terre, comme une mousse noire brillant dans une rivière ».
    Suivent les anecdotes qui ont rythmés la vie de Dewi Ayu et de ses filles. Les années de prostitution avec l’occupation japonaise, le tout sous la direction de Madame Rousseau, la Roussette. Puis la vie plus ou moins rangée avec Mamane Gendeng, brigand notoire de la pègre locale. Les filles suivent l’exemple maternel. L’aînée épouse un partisan, nommé haut responsable militaire après l’indépendance.par opposition, la cadette se marie avec le chef du parti communiste local. Amoureux déçu et transi de sa sœur, il va tout de même survivre aux massacres des communistes en 1965 quant à la troisième, sa mère va arranger son mariage à douze ans avec Mamane Gendeng.
    Reste donc la quatrième, la laide. On apprend très vite qu’un amant invisible, sorte de prince charmant mystérieux, vient la voir tous les soirs. Le titre original est « Cantik itu Luka », traduit en anglais selon le titre « Beauty is a Wound » (Belle est sa blessure). C’était le titre initial en français et cela devrait aider. Mais le lecteur n’en saura rien avant les dernières pages.
    Entre temps le lecteur aura découvert un auteur indonésien. Il n’y en a pas des masses dont l’œuvre a été traduite en français. Il faut encore préciser que le tout premier ouvrage de Eka Kurniawan est tiré de son mémoire de master en 1999. « Pramoedya Ananta Toer dan Sastra Realisme Sosialis » soit « Pramoedya Ananta Toer et le réalisme socialiste dans la littérature ». Ce dernier (1925-2006) a été plusieurs fois cité parmi le nobélisables, ce qui n’est pas rien. On trouve quelques ouvrages de lui traduits en français, dont, surtout sa tétralogie « Buru Quartet », qui raconte ses années de prisonnier sur l’ile de Buru. Les deux premiers tomes ont été traduits par Dominique Vitalyos sous les titres de « Le Monde des hommes » et de « Enfant de toutes les nations », tous deux parus récemment (2017, Zulma, 512 p. et 512 p.). Les deux autres « Une Empreinte sur Terre » et « La Maison de Verre » sont prévus, toujours chez Zulma. L’histoire d’un jeune indonésien Minke, le diminutif de Monkey (singe), que les colons néerlandais lui attribuent. Eduqué dans une très bonne école, il fréquente la haute société de l’époque et tombe amoureux de la jeune Annelies, fille de Nyai Ontorosh la concubine d’un chef d’entreprise hollandais Herman Mellema. Plus tard (tome 3), Minke s’établit à Betawi dans une école de médecine. Enfin dans le tome 4 (Maison de Verre), Minke est devenu écrivain, et leader d’un mouvement séparatiste. La narration se fait par l’entremise de Pangemanann, ancien policier devenu espion infiltré dans le mouvement séparatiste. Mais il est retourné, et devient lui aussi victime de la chasse aux communistes sous le pouvoir de Sokarno, puis de Soeharto. C’est donc toute une saga sur la décolonisation de l’Indonésie, les rivalités sous couvert de races et de religion, et histoire d’un peuple qui cherche son indépendance.
    En passant, on pourra également relire « Max Havelaar », écrit par Eduard Douwes Dekker, sous le pseudonyme de Multatuli, en 1860. « Max Havelaar ou les ventes de café de la compagnie commerciale des Pays-Bas » traduit par Philippe Noble (2003, Actes Sud, Babel, 440 p.). Petit livre qui dénonce l’exploitation coloniale hollandaise dans ce qui sera l’Indonésie. Tout commence par deux commissionnaires en cafés à la Bourse d’Amsterdam, dont Batavus Droogstoppel, à qui on demande de rédiger le texte. Max Havelaar vient d’être nommé dans la « residentie » de Bantem dans l’Ouest de l’île de Java. Il est chargé de l’administration de la population indigène. Il constate que les hollandais appliquent des méthodes esclavagistes, qu’il dénonce. Le livre aura un fort retentissement en Hollande.

    Pramoedya Ananta Toer (1925-2006) est un auteur indonésien, sans doute le plus grand qui m’a été révélé par le livre de « Les Belles de Halimunda », de Eka Kurniawan, traduit par Etienne Naveau (2017, Sabine Wespieser, 656 p.). Ce dernier auteur a fait son étude de master sur le premier. Il n’est pas si courant de lire des auteurs indonésiens. Et pourtant il y a plus de 2200 pages à lire, rien que pour « Buru Quartet ». Pramoedya Ananta Toer, souvent appelé simplement Pram ou Pak Pram, est né sur l’ile de Java. Déjà sous la colonisation des Hollandais, il a été interpellé et assigné à résidence de 1947 à 1949 à Bukit Duri. Puis sous le gouvernement de Soeharto, il est envoyé au bagne sur l’ile de Buru en 1969. Il sera libéré en 1979 sous la pression internationale. Sa tétralogie « Buru Quartet » raconte ses années de bagne. Au début, il racontait des histoires à ses codétenus, puis il s‘est mis à écrire. Les deux premiers tomes de cette tétralogie ont été traduits par Dominique Vitalyos sous les titres de « Le Monde des hommes » et de « Enfant de toutes les nations », tous deux parus récemment (2017, Zulma, 512 p. et 512 p.), après la parution du premier tome (2001, Rivages, 433 p.). Les deux autres « Une Empreinte sur Terre » (2018, Zulma, 672 p.) et « La Maison de Verre » (2018, Zulma, 544 p.) sont prévus, toujours chez Zulma. Ces quatre titres sont traduits, non pas de l’original, mais déjà d’une traduction en anglais par Max Lane, secrétaire à l’Ambassade d’Australie à Djakarta, traduction qui laisse parfois à désirer. C’est globalement l’histoire d’un jeune indonésien Minke, le diminutif de Monkey (singe), que les colons néerlandais lui attribuent. Né à Java, Pram dénonce cependant la culture javanaise qui selon lui a été imposée à toute l’Indonésie. Ce « javanisme », ou « kejawen » dans la culture traditionnelle de Java, serait une sorte de fascisme, fortement appuyé par Soeharto et imposé sur toutes les iles.
    Pram a été plusieurs fois cité parmi les auteurs nobélisables, ce qui n’est pas rien. Il a même failli le recevoir en 2001, mais c’est Vidiadhar Surajprasad Naipaul qui l’a remporté cette année là. En fait d’auteur asiatique, ce dernier est originaire de Trinidad. Le compte rendu de sa visite à Bombay vaut surtout pour sa description des odeurs qui l’indisposent en bord de mer, faute de toilettes adéquates. Le poids des mots et le choc des fosses. On trouve d’autres ouvrages de Pram traduits en français, dont « Le Fugitif » (1997, Editions 10/18, 214 p.), « Corruption » traduit par Denys Lombard (1981, Association Archipel, 175 p.), « Gadis Pantal ou La Fille du Rivage » traduit par François-René Daillie (2004, Gallimard, 288 p.) et enfin « La Vie n’est pas une Foire Nocturne », recueil de nouvelles traduit par Henri Chambert-Loir et Denys Lombard (1993, Gallimard, 238 p.).
    Avant de passer au roman, il faut faire un peu d’histoire. La République d’’Indonésie, telle qu’elle est actuellement, Ce sont 13466 îles qui vont de la Papouasie-Nouvelle Guinée à, la Malaisie, soit sur 45° de longitude, ce qui représente presque 5000 km d’Est en Ouest. Ce sont aussi 270 millions d’habitants, soit le 4eme pays le plus peuplé. Colonisé par Cornelis Van Houtman en 1596, les Hollandais, établissent la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales (Vereenigde Oostindische Compagnie ou VOC), pour contrer les Espagnols et les Portugais. Les Indes Néerlandaises se forment au début des années 1900 avec le déclin de l’influence hollandaise. En 1945, Soekarno prend le pouvoir et proclame l’indépendance du pays, en établissant une « démocratie dirigée ». Puis en 1960, le général Soeharto réprime durement un début de sédition, interdisant le parti communiste, avec un sévère répression en 1956, qui fera entre 0.5 et 3 millions de victimes. Il sera au pouvoir en 1965. Enfin, la démocratie est réinstallée en 1999. Les 4 tomes de « Buru Quartet » commencent à la fin du XIXème siècle. Une date de 1911 et la fin de la première guerre sont deux points de repère, situés dans le 4ème tome.
    « Buru Quartet » commence donc par « Le Monde des Hommes », dont le titre pourrait être un hommage au « Terre des Hommes » de Saint Exupéry. « Je m’appelle Minke. Mon vrai nom.. pour l’instant je préfère ne pas le mentionner. […]. Il n’est pas encore temps de dévoiler qui je suis ».
    A vrai dire j’ai du lire une centaine de pages de « Le Monde des Hommes », alors qu’il y a quatre tomes en tout à lire. Je n’ai pas eu le courage d’aller au bout. Pour moi c’était une relecture de Joseph Conrad et de sa trilogie maltaise (ou inverement).

    La trilogie maltaise de Joseph Conrad regroupe en effet « La Folie Almayer », « Un paria des Iles » et « La Rescousse ». Il s’agit à chaque fois de faire partager un épisode de la vie de Tom Lingard, « le Rajah Laut » ou roi de la mer. Le tout est basé sur l’histoire plus ou moins romancée et enjolivée de Charles William Olmeijer, que Conrad a rencontré à Bornéo. Cela s’est passé lors d’une navigation sur le Berau à bord du vapeur « Vidar » en provenance du détroit de Makassar. C’était le seul Européen de la petite ville, vivant dans l’île de Berau, au Nord-Est de Bornéo. Sa maison est d’un style extravagant, symbole de la réussite

    Tant qu’on en est aux Indonésiens et autres auteurs des Iles de la Sonde, de Sumatra ou de Java, autant parler de Eduard Douwes Dekker, un hollandais tout ce qu’il y a de plus batave, qui d’ailleurs se faisait appeler Multatuli, ce qui en latin signifie « J’ai beaucoup supporté ». Il faut dire qu’il était anarchiste, et qu’il le resta de 1887 à 1920. En plus de son passé néerlandais, il est né à Amsterdam, il a fait fonction de vice-résident à Java. Durant ses temps libres, il s’indigne et écrit. Ce sera « Max Havelaar », publié en 1860 aux Pays Bas. Ah, le nom est plus connu, c’est celui d’une association de commerce équitable, également connue sous Fairtrade. Le livre est maintenant édité en format de poche.
    « Max Havelaar », traduit par Guy Toesbosch et Philippe Noble (2003, Actes Sud, Babel, 440 p.). C’est l’histoire que narre un commerçant « Je suis commissionnaire en cafés ». Et cela continue du même tonneau («ejusdem farinae » aurait dit Marie Cosnay, qui fut professeur de latin et que j’ai plaisir à citer – et à lire). « Il n’est pas dans mes habitudes d’écrire des romans ou autres choses de la même farine. J’ai donc longuement réfléchi, avant de me résoudre à commander deux rames de papier de plus qu’à l’ordinaire, et à commencer l’ouvrage que vous avez en mains, cher lecteur ». Une véritable profession de foi « Moi, je dis : de la vérité, et du bon sens, et je m’y tiens », enfin si ‘on peut dire car la phrase suivante peut tout contredire « Naturellement, je fais une exception pour l’Écriture Sainte ».
    . Effectivement on peut suivre la narration de Batavus Droogstoppel, courtier en café à Amsterdam, ainsi que de deux autres personnages qui vont lui servir de prête-nom dans son projet de dénoncer les conditions des indigènes de Java. Ce sera Sjaalman, « l’Homme au Châle » qui est sans doute l’alter ego de l’auteur, et de Ernest Stern, un allemand, le fils de Ludwig Stern, de la fameuse maison Stern de Hambourg, qui fera un stage à Amsterdam chez Droogstoppel. Le commerce est quelque chose de dur « Un hasard m’a mis sur la piste de la fourberie tentée par Busselinck et Waterman. Ils proposaient à Stern de lui rabattre un quart pour cent sur les courtages. Quels intrigants ». Et pourtant « Nos rapports datent du système continental, quand nous faisions, par Héligoland, la contrebande des denrées coloniales ». Et la concurrence est féroce. « Un soir, il y a quelque temps de cela, en passant dans la rue des Veaux, je m’étais arrêté devant la boutique d’un épicier qui assortissait un petit lot de Java, ordinaire, beau-jaune, qualité Chéribon, cassé, avec balayures ».
    Et il y a les jeunes et belles beautés bataves qui font se pâmer les commerçants. « Si les yeux de cette fille avaient été moins noirs, si elle avait eu des tresses plus courtes, si mes camarades ne m’avaient pas jeté sur la devanture du Grec, vous ne liriez pas ce livre. Donc, remerciez la Providence de ce que tout se soit passé ainsi ». Puis il y a la rencontre avec l’Homme au châle, qui se veut poète. « Je suis poète…et écrivain. Depuis mon enfance j’exprimais en vers tout ce que j’éprouvais. Plus tard, j’écrivais jour par jour, tout ce que j’avais vécu ». Si ce n’est pas de la vraie véridique vocation…. Il va donc lui demander d’éditer ses œuvres « Je suis certain que si l’Homme-au-châle, — ce sera le seul nom que je lui donnerai, — m’avait rencontré en plein soleil, il ne m’aurait pas adressé une pareille demande. J’ai l’air d’un homme grave, et d’un homme comme il faut. Mais, il faisait nuit ; je n’ai donc pas le droit de m’en formaliser».
    Un peu plus loi, on se retrouve à Java « Sur la grand’route, qui met en communication la division Pandeglang avec Lebac, il y avait à dix heures du matin un mouvement inusité. « Grand’route » est peut-être un mot prétentieux pour le large sentier que l’on appelait « route » par complaisance, et faute de mieux. Mais en partant de Serang, chef-lieu de Bantam, dans une voiture à quatre chevaux pour aller à Rangkas-Betoeng, le nouveau chef-lieu de la division Lebac, on pouvait à peu près être sûr d’y arriver tôt ou tard ». enfin ce que les gens de l’ile appellent une route. « La route se courbe, se tortille, se replie et au moment même où un saut de plus vous lancerait dans le vide, les chevaux se jettent de côté, entrainent le véhicule, dans la courbe de la route, et volent vers une hauteur, invisible un instant auparavant… évitant l’abîme, qui s’éloigne, derrière vous ». On va donc assister à une description plus qu’ironique de la vie sur l’ile. Cela tombe bien, car on va assister à l’installation du « nouveau sous-résident, ou sous-préfet ; et l’usage qui a force de loi aux Indes, plus qu’ailleurs, veut que le fonctionnaire, chargé de l’administration d’un district, soit accueilli en grande cérémonie, à son arrivée ». On peut rappeler que Max Havelaar a été vice-résident. Il sait donc de quoi il parle.
    Situation politique de l’ile. « Les Indes soi-disant hollandaises […] ont une population qui se divise en deux parties très distinctes. La première est formée des tribus, dont les grands et petits souverains indigènes ont reconnu la suzeraineté hollandaise, tout en continuant à gouverner plus ou moins directement leurs sujets. La seconde partie, à laquelle appartient Java, tout entière […] relève immédiatement de la Hollande ». le ton est donné ». le jugement sur cette situation aussi. « Il est politiquement habile de tirer ainsi parti de l’antique pouvoir féodal qui, en Asie, est généralement d’une haute importance, vénéré religieusement comme il l’est par la plupart des tribus. En nommant ces chefs-là fonctionnaires, on s’est créé une sorte de hiérarchie au sommet de laquelle se trouve le gouvernement hollandais, représenté par le Gouverneur-général »
    Quelle belle mission que la colonisation. « Maintenir la justice ; protéger le faible contre le fort et le puissant ; réclamer l’agneau du pauvre jusques dans les étables du brigand princier… N’y a-t-il pas de quoi enflammer le cœur d’enthousiasme à l’idée d’être appelé à un aussi beau rôle ! ».
    Puis entrent en scène Max Havelaar et Madame, Picciola de Saintine. « Madame Havelaar avait néanmoins dans son regard et son langage, un charme invincible. À l’aisance de ses manières on voyait qu’elle avait fréquenté le monde, et qu’elle appartenait aux classes supérieures de la société. Elle n’avait pas cette raideur et ce manque de grâce, qui caractérisent la bourgeoisie, cette bourgeoisie qui, gênant les autres, se met elle-même à la gêne, sous prétexte de distinction ; enfin, elle se moquait absolument du qu’en dira-t-on, se souciant fort peu des apparences dont tant d’autres femmes se rendent les esclaves ». Quant au mari. « Havelaar paraissait un homme de trente-cinq ans. Élancé et leste, il n’y avait, dans son extérieur, rien d’extraordinaire, à l’exception de sa lèvre supérieure mobile et très mince, et de ses grands yeux bleus qui, au repos, semblaient endormis, mais qui jetaient feu et flammes sous l’empire d’une grande idée ». Mais très vite, la vie reprendra ses droits, ce qui fera que « Havelaar et sa Tine se promettaient de vivre heureux à Rangkas-Betoung. Leurs dettes d’Europe étaient leurs seuls soucis ». Dn effet le résident ferme les yeux sur les quelques irrégularités et manquements aux règles. D’ailleurs, toute la hiérarchie au dessus d’eux fait de même. Il serait dommage, en crachat dans la soupe, de rendre cette dernière acre au point de ne plus en profiter.
    Le tout est entrecoupé de poèmes du plus pur style de préfet colonial meublant ses temps morts de philosophie écologique. « Là, accourent en sautillant, l’oreille tendue, / Les gazelles pudiques et éveillées ;/ Et dans le lointain murmurent / Les ondes du fleuve sacré. / Là, nous nous étendrons, / Sous l’ombre d’un palmier,/ Pour y goûter le repos et l’amour, / Et pour y faire des rêves de bonheur ! »
    Mais tout de même il se décide d’écrire « À Monsieur le Préfet de Bantam » une belle lettre dans laquelle il dénonce toutes les turpitudes. « Je me suis aperçu immédiatement que le Prince-Régent, de son autorité privée, et à son seul profit, convoque un bien plus grand nombre de serviteurs et de domestiques non rétribués, que la loi n’en met à sa disposition. [] J’accuse Natta Karta Nagara, Prince-Régent de Lebac, de forfaiture, pour avoir disposé illégalement du travail de ses sujets ;/ je le soupçonne d’être coupable de concussion, pour avoir réquisitionné des redevances in natura sans paiement aucun, ou en fixant lui-même un prix dérisoire et arbitraire ; / de plus, je soupçonne le chef du district de Parang-Koudjang, son gendre, d’être son complice pour les faits sus-mentionnés ». « Ce fut le sieur Filandré, qui mit la main à la plume, mais officieusement », ajoutant que « venait le troubler dans ses occupations multiples ! ».
    C’était ma rubrique des anciennes colonies.
    Alors que reste-t’il de Max Havelaar ou de Eduard Douwes Dekker, qui se faisait appeler Multatuli. Sa maison natale à Amsterdam a été transformée en un musée où sont conservés sa bibliothèque et son mobilier. Elle se situe Korsjespoortsteeg 20. Est-ce que cela aide de dire que c’est situé près d’un canal et non loin d’un coffeeshop. Il reste aussi une association à but non lucratif qui s’occupe de commerce équitable.

    Publié par jlv.livres | 6 août 2018, 11:58

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