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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « La fonte des glaces » (Joël Baqué)

La fable loufoque et douce-amère du dégel d’un retraité solitaire, métamorphosé par son amour pour les manchots empereurs.

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Depuis l’«Aire du mouton» (P.O.L., 2011), et son représentant en parfums auditeur inconditionnel de Radio Nostalgie frayant avec une héritière neurasthénique et le trader de «La salle» (P.O.L., 2015) qui triche non pour s’enrichir mais mû par une forme ambiguë d’ivresse, Joël Baqué brocarde avec beaucoup d’humour et de finesse les dérives de notre époque au travers de héros solitaires aux destinées étranges voire aberrantes qui soulignent, indirectement, combien l’horreur de la réalité moderne peut nous sembler virtuelle, convergeant ainsi naturellement vers la fiction.

La vie de Louis, le personnage central apathique et taciturne de «La fonte des glaces», est dès l’origine marquée par une péripétie tragico-loufoque lorsque son père, comptable dans une grande bananeraie de Côte-d’Ivoire, se fait écraser par un éléphant qu’il venait de photographier. Adolescent rebelle s’étant affublé lui-même du surnom de Fuck Dog Louis, notre antihéros est finalement devenu boucher-charcutier dans sa ville de Toulon, ayant rencontré le bonheur avec Lise, la fille de son patron. Aujourd’hui retraité fondamentalement solitaire, il est englué dans un quotidien morne, inconsolable suite à la disparition prématurée de sa charcutière moitié.

Le quotidien répétitif de ce retraité placide et déprimé, qui exprime l’essentiel de ses pensées en dodelinant de la tête, est soudainement métamorphosé par l’acquisition d’un manchot empereur empaillé, compagnon qui, à peine entré dans sa vie, en devient «le centre et la circonférence, l’os et la moelle», et l’amène à transformer le dernier étage de sa maison en banquise pavillonnaire pour y loger l’hôte empaillé et les compagnons de chambrée qu’il sent rapidement obligé de lui offrir pour peupler sa solitude. Ils sont dorénavant sa «Dream Team».

«Lise avait été la femme de sa vie, le manchot empereur serait le compagnon de sa fin de vie. Toute autre créature trouvée dans l’armoire flamande l’aurait laissé indifférent. Il n’aurait pas aménagé un grenier-désert et un canapé-dune pour le renard des sables. Pourquoi le manchot empereur plutôt qu’un autre ? Pourquoi pas le hérisson, la chouette hulotte ou, si l’on tient absolument aux pôles, le hibou des neiges ? Absent des contes que lui lisait sa mère, le manchot empereur n’a jamais hanté l’imaginaire du petit Louis. Il a été universellement boycotté. Son casier littéraire est vierge.»

Quand la contemplation de sa «Dream Team» ne suffit plus à Louis, son amour tardif et inconditionnel pour les manchots empereurs va le conduire en territoire inuit, à embarquer sur les bateaux chasseurs d’iceberg qui traquent l’eau préhistorique à des fins commerciales, et à devenir presque à son insu une icône mondiale de la cause écologique. Avec un humour doux-amer, loin du cynisme féroce et glaçant du «Journal intime d’une prédatrice» de Philippe Vasset (Fayard, 2010), Joël Baqué satirise dans sa fable le capitalisme attrape-tout, prêt à dévoyer l’écologie pour en exploiter le filon juteux.

Avec l’histoire farfelue de ce retraité taiseux, Joël Baqué nous offre une fable singulièrement déjantée, instille une poésie qui rappelle le «Plume» d’Henri Michaux, enchaîne les rebondissements, avec une fantaisie inventive et une fluidité que ne renieraient pas Emmanuel Venet ou Éric Chevillard et qui laissent percer, juste sous l’humour, la gravité et la profondeur de la solitude, à la manière de son précédent livre paru chez P.O.L., «La mer c’est rien du tout».

«Ce volcan à l’aspect de motte débonnaire n’avait donc jamais grondé ni émis la moindre fumerolle. Non seulement ceux qui le connaissaient mais Louis lui-même auraient été stupéfaits d’apprendre que l’onde sismique, le feu, le tonnerre couvaient en lui comme autant d’agents dormants qu’un signal peut réactiver à tout moment.»

Il faut lire ce qu’en disent Pauline Delabroy-Allard sur En attendant Nadeau, et Jean-Paul Gavard Perret sur lelitteraire.com.

Joël Baqué sera l’invité de la librairie Charybde le 19 janvier à partir de 19 h 30 pour une rencontre-dédicace autour de cet ouvrage et de ses textes précédents.

À propos de Charybde 7

Une lectrice, une libraire, entre autres.

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