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Notes de lecture 2021, Nouveautés

Note de lecture : « Par instants, le sol penche bizarrement » (Nicolas Richard)

Les carnets d’un traducteur éclectique en diable : une ode à l’art étrange du changement de langue, et à la littérature tous azimuts, tout simplement.

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Richard

« Ah, vous traduisez des livres ? Vous faites comment ? Mot à mot ? » Quand je dis que je suis traducteur, cette question m’est régulièrement posée et chaque fois je ne sais pas trop quoi répondre. Désarçonné, j’hésite, je commence un peu à expliquer, puis je m’interromps en me demandant si j’en ai déjà trop dit… ou au contraire pas assez.
On sait tous que certains textes n’ont pas été écrits dans notre langue, mais concrètement, comment se déroule cette opération du « passage au français » ? De quelle manière s’y prend-on ? C’est ce que je voudrais exposer ici car, quand on n’a jamais vraiment essayé, on peut croire que traduire d’une langue à une autre est une opération assez mécanique : remplacer les mots étrangers par leur équivalent, remettre le tout « en bon français » et puis hop, l’affaire est dans le sac, non ? Essayons de voir de plus près la façon dont on la met dans le sac cette affaire, justement.
La matière première de cet ouvrage est un catalogue des auteurs que j’ai traduits et j’espère vous donner envie d’en découvrir certains. En trente ans, j’ai traduit cent vingt livres et constaté que chaque traduction avait sa propre histoire, son contexte particulier, son cortège d’anecdotes. Chaque livre traduit a provoqué son lot de rencontres, avec l’auteur, parfois, bien sûr, mais aussi avec toutes sortes de gens.
Les auteurs que j’ai traduits sont répartis en sept catégories : mes premières traductions, les beatniks, les modernes, le roman policier, les « intraduisibles », le cinéma, la musique ; chacune de ces sections est séparée des autres par un intermezzo conçu comme une plage de désorientation. À la toute fin de l’ouvrage, je propose une sorte de hit-parade personnel de mes traductions, un best-of pour rire, pour le plaisir, surtout, de présenter sous un autre angle ces livres que j’aime.
(…)
Mon propos ici est pratique, je veux répondre aux questions : « Qu’est-ce que tu fais quand tu traduis ? » et « Comment t’y prends-tu ? » Mon objectif est de montrer la façon dont je procède et j’espère que mon engouement sera contagieux, que cette démarche descriptive aura pour effet de vous donner envie de les lire, ces auteurs que vous ne connaissiez pas. Ma mission sera accomplie si, parmi les livres évoqués, certains finissent sur votre table de chevet, pour vous divertir, vous désorienter ou bouleverser votre vie.

La double proposition formulée en introduction par Nicolas Richard, traducteur de plus d’une centaine de textes littéraires de l’anglais (de tous horizons) vers le français ces vingt dernières années, et romancier (« Les soniques » en 2009 avec Kid Loco et « La dissipation », à propos d’un certain Thomas P., en 2018), est plus que largement réussie dans ce « Par instants, le sol penche bizarrement » (au sous-titre bien plus explicite : « Carnets d’un traducteur ») publié chez Robert Laffont en septembre 2021.

D’abord, il ne s’agit pas bien entendu de gloser doctement sur la signification même du « traduire », mais bien, humblement (en n’hésitant pas, le cas échéant, à revenir sur certaines erreurs de jeunesse, voire sur des choix discutables mais plus récents, qui ne seraient sans doute plus les mêmes à présent – car, comme dans la lecture et dans l’écriture, il y a bien toujours dans la traduction un échouer mieux qui rôde), à raconter ce qui se passe en de multiples occurrences, face à des textes différents, lorsque se posent sur la table de travail les arbitrages obligatoires, instinctifs ou mûrement pensés, entre le sens et le rythme, entre la langue « personnelle » d’une autrice et l’intelligibilité pour la lectrice française imaginée, entre la fidélité d’une référence et la pertinence d’un contexte culturel distinct. Discrètement, et dans un sourire souvent fort perceptible, Nicolas Richard raconte les échecs et les succès provisoires, les trouvailles et les impasses, les faute de mieux et les percées quasiment conceptuelles qui peuvent jalonner un tel chemin au long cours. On retrouvera aussi ici certaines des préoccupations, certains des doutes, certains des choix à assumer aussi, qui hantaient le Claro des carnets de traduction de « Jérusalem« , ou de ses parcours faussement vagabonds de « Plonger les mains dans l’acide«  et de « Cannibale lecteur« .

Ensuite, c’est la part de rencontre, physique, émotionnelle et littéraire que l’on trouve au cœur d’une bonne part de l’entreprise de traduction, que le commerce y soit avec des morts ou avec des vivants, avec des autrices, des auteurs, ou les membres d’un formidable réseau informel d’expertes et d’experts en lexiques et en idiomes, qui nous est brillamment offerte en partage. Ainsi, la lectrice et le lecteur se régalera au fil des 450 pages de l’ouvrage en compagnie de Richard Brautigan, de Keith Abbott, de Harry Crews, de Jim Dodge, de William Kotzwinkle, d’Adam Thirlwell, de Valeria Luiselli, de Paul Beatty, de Richard Powers ou de Nick Cave, autrices et auteurs présents par ailleurs sur ce blog, pour n’en citer que 12 parmi les 73 de l’ouvrage, en incluant les mentions spéciales aux monumentaux Russell Hoban (avec l’invention du parlénigm pour « Enig Marcheur ») et Thomas Pynchon (avec « Vice caché » et « Fonds perdus »).

Nous savions au moins depuis son passage amical en « libraire d’un soir » à la librairie Charybde en mai 2013 (à propos de livres qu’il n’avait PAS traduits, et à écouter ici) à quel point Nicolas Richard donne envie de lire les autrices et les auteurs dont il parle : « Par instants, le sol penche bizarrement » en offre aussi une magistrale démonstration. Et nous aurons le grand plaisir de l’accueillir pour une discussion et dédicace dans notre repaire de Ground Control (81 rue du Charolais 75012 Paris) ce mercredi 6 octobre à partir de 19 h 30. Venez nombreuses et nombreux, ça en vaut vraiment la peine !

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Une fois le titre de cet ouvrage choisi, je me suis rendu compte après coup qu’en parlant du « sol qui penche », j’avais convoqué sans m’en rendre compte le souvenir d’une sensation précise, remontant au souvenir d’un séjour à Berlin, où j’ai été pris d’un début de malaise, sans comprendre tout de suite ce qui m’arrivait. Les points de repère autour de moi – sept fois sept stèles de six mètres de haut – n’étaient pas tout à fait d’équerre, quelque chose clochait insensiblement dans leur alignement. Le sol était incliné, les stèles pas complètement à la verticale, et dans l’espace extérieur rectangulaire composé de quarante-neuf colonnes où j’ai déambulé, rien n’était à angle droit. Mon équilibre n’était pas vraiment menacé, mais j’avais le sentiment que mon esprit et mon corps ne parvenaient pas à se synchroniser. Cette sensation, je l’ai eue en visitant Le Jardin de l’exil, monument de l’architecte Daniel Libeskind, installé au musée juif de Berlin, dont l’agencement visé délibérément à provoquer cette impression de ne pas être à la maison. Les sens sont perturbés, le cerveau carbure pour tenter de traiter la modification déroutante des données géospatiales, le corps et l’esprit turbinent en une tentative à peine consciente de compenser le déséquilibre ambiant. Par moments, en m’enlisant dans la langue anglaise et en perdant mes repères dans ma langue maternelle, c’est un peu ça que j’éprouve.

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Discussion

Une réflexion sur “Note de lecture : « Par instants, le sol penche bizarrement » (Nicolas Richard)

  1. Dangerous Writing : Gordon Lish, Tom Spanbauer, Chuck Palahniuk et Amy Hempel
    il y en aura pour tout le monde

    Histoire de changer un peu et de découvrir des nouvelles formes d’écriture, je me suis récemment intéressé au mouvement « Dangerous Writing », initié par Gordon Lish et Tom Spanbauer, et dont les étudiants les plus récents et connus sont Chuck Palahniuk et Amy Hempel. Du premier, Gordon Lish est un new yorkais pure souche puisque né à Long Island en 1934. Il commence par fonder et éditer « Genesis West », une revue qui dans les années 1960, fait découvrir Neal Cassady, Ken Kesey, Jack Kerouac, Allen Ginsberg, c’est à dire les auteurs phares de la « Beat generation ». Puis il passe à « Esquire » et ensuite chez Knopf où il édite, entre autres, Raymond Carver. Tom Spanbauer, est issu, en 1946, d’une famille allemande, vivant dans l’Idaho, puis sur la côte Est. Ses deux premiers romans « Les Chiens de l’enfer » traduit par Marie-Lise Marlière (1989, Gallimard, 136 p) et « L’Homme qui tomba amoureux de la lune » traduit par Robert Louit (1991, Stock, 433p) le lancent aussitôt.
    Ils préconisent un mouvement « Dangerous Writing », sorte d’écriture minimaliste, que Tom Spanbauer enseigne tout d’abord dans le sous-sol de sa propre maison à Portland, sous forme d’ateliers d’écriture. La nouvelle « The Harvest » de Amy Hempel, éditée dans « At the Gates of the Animal Kingdom » (1990, A. Knopf, 137 p) puis enfin traduite par Véronique Ovaldé en « Aux portes du royaume animal » (2015, Cambourakis, 116 p) sert souvent d’exemple.

    5 ou 6 éléments structurent l’écriture.
    – La notion de « thèmes » est remplacée par celle de « chœurs ». Dans le minimalisme, une histoire devient une symphonie, un bâtiment reste un bâtiment, mais ne perd jamais la ligne mélodique d’origine. Tous les personnages et scènes, qui semblent différents et dissemblables, illustrent tous un aspect du thème de l’histoire.
    – La langue est malmenée. Cette déformation a pour but de ralentir le lecteur, éventuellement à relire et pas seulement à survoler des images abstraites, des adverbes et des clichés
    – Ecrire signifie ne pas porter de jugement. Rien n’est fourni en pré-mâché au lecteur comme des adjectifs. Les détails de l’action doivent être reconstruits par le lecteur lui-même.
    – Une histoire n’a pas besoin d’être un flot constant de baratin pour forcer le lecteur à prêter attention.
    – Il n’y a pas d’abstrait. Aucun adverbe comme endormi, irritable, tristement. Pas, non plus, de mesures, pas de mètres, degrés, années.
    – Les clichés sont appelés « texte reçu ».
    C‘est ainsi que La nouvelle d’Amy Hempel, « The Harvest », qui utilise de nombreux concepts minimalistes, est citée en exemple par Spanbauer dans son atelier.

    Donc, je me suis attaqué à ce mouvement, à cette auteur, à cette nouvelle. « The Harvest », traduit en « La Moisson » est la seconde nouvelle de « Aux portes du royaume animal ».

    Tout d’abord, les critiques générales. A priori, je ne suis pas très favorable au « Royaume Animal ». Sans doute, un atavisme anthropomorphique, qui préfère voir les animaux en général plutôt dans la nature ou dans mon assiette que sur mon divan. De plus les quelques interviews que j’ai pu lire sur Amy Hempel font référence à son sempiternel discours sur les chiens. Un interview, fait par BOMB Magazine, est un trimestriel new-yorkais édité par des artistes et des écrivains. L’idée était de publier surtout des interviews d’artistes et bénéficier de leurs idées et créations respectives. (Bon, il y a une excuse, cela s’est fait le 01 avril1997). Mais la journaliste qui intervient pour le 25eme anniversaire du magazine, Suzan Sherman, commence par une question canine et s’attire cette réponse. « Je suis ce qu’on appelle une éleveuse de chiots. Mon mari et moi élevons le chiot comme s’il s’agissait de notre propre chien et nous suivons toute la formation d’obéissance de base que tout chien devrait connaître ». Cela commence mal pour des confidences d’artistes. La conversation se poursuit sur la nouvelle « Dans le cimetière où Al Jolson est enterré » publiée dans « Raisons de Vivre ». Un chimpanzé qui connaît la langue des signes et dont le bébé vient de mourir, exprime son chagrin d’une manière incroyablement significative « Bébé, viens câlin, bébé, viens câlin ». Il parle couramment le langage du chagrin. C’est encore plus fort que le paradoxe du singe savant selon lequel un singe qui tape indéfiniment sur le clavier d’une machine à écrire finira par écrire les romans de la Bibliothèque de Babel de Jorge Luis Borges. Après tout l’Eglise a bien fini par admettre que les femmes avaient une âme, pourquoi les animaux n’en auraient ils pas aussi. On adore bien le Veau d’or.

    Je sais, les esprits chagrins vont dire que je ne respecte pas les éléments d’écriture du « Dangerous Writing ». Reprenons. La nouvelle commence par une phrase qui en dit long sur le futur de la narratrice. « L’année où j’ai commencé à dire vahz au lieu de vase, un homme que je connaissais à peine m’a presque tué accidentellement ». Comme il est indiqué, l’auteur ne porte pas de jugement, et de plus utilise un adverbe, « presque » en contradiction avec les règles. Cela est fort dommage, surtout pour une phrase de début, qui aurait pu nous priver de la narratrice. Accident, blessure, réaction de l’homme. « Tout ira bien, mais ce pull est ruiné ». Réaction outrancière de quelqu’un qui aurait pu se casser un ongle. Passons. La femme est blessée aux jambes, mais on hésite entre 400, 500, puis 300 quelques paragraphes plus loin, points de suture. Ce n’est plus de chirurgie, mais de la haute couture. 500 points sur, disons 1 mètre, cela fait un point tous les 2 mm. Même mes chemises n’atteignent cette densité, et quand je pense au travail qu’il me faut pour supprimer les pinces de ces formes « extra slim », je ne peux qu’admirer les chirurgiens. Puis viennent les négociations avec l’avocat sur les dommages du sinistre. A-t-on pensé aux dommages vis-à-vis du lecteur à qui on a infligé ce tout autre sinistre ? Puis cette phrase sublime « Longtemps plus tard, je suis allé moi-même sur cette plage. J’ai conduit la voiture ». Une réminiscence de la madeleine de Proust, mais en version motorisée, avec drive-in.

    On aura compris qu’entre le royaume animal, l’écriture minimaliste et la tenue capillaire de l’auteur, façon Barbie de l’autre siècle, je me montre réservé dans mon jugement. Un point positif, cependant. Ce sont des nouvelles. Et l’intérêt des nouvelles est qu’elles sont, en principe, courtes. Ceci dit, je préfère le recueil édité par Dave Eggers « McSweeney’s : Nouvelles Américaines », traduit par PierreCharras (2006, Gallimard, 432 et 326 p) en deux tomes.

    Publié par jlv.livres | 5 octobre 2021, 15:34

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