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Notes de lecture 2018

Note de lecture : « Tardigrade » (Pierre Barrault)

Quelques mots savoureux à propos de l’animalcule le plus résistant qui soit. Ou bien tout autre chose.

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Le tardigrade, s’il était plus gros, beaucoup plus gros j’entends, toute la face du monde s’en trouverait changée – considérablement.

Mis en scène élégamment et comiquement dès la superbe couverture d’Amandine Urruty, le tardigrade est l’un des êtres vivants les plus mystérieux et les plus extraordinaires qui soient. C’est à ce panarthropode connu depuis 1773, à sa taille de 1 millimètre en moyenne et à sa résistance hors normes aux conditions extérieures extrêmes que Pierre Barrault consacre cette première publication, parue chez l’Arbre Vengeur en 2016.

Je peux difficilement supporter que l’on ne réponde pas à mon salut. On s’en rend compte. Dans ce genre de situation, ma conduite est toujours la même : je rétracte aussitôt mes bras et mes jambes et me déshydrate entièrement avant de m’enduire de ma propre cire.

Roman ou recueil consacré à l’animalcule microscopique pouvant survivre dans le vide spatial ? C’est là qu’est le piège savamment concocté par l’auteur. Adepte des approches très indirectes et de la littérature des traces et des indices chère à Carlo Ginzburg, Pierre Barrault multiplie les clins d’œil aphoristiques à deux autres auteurs publiés depuis de nombreuses années par le même éditeur, l’Olivier Hervy de « Agacement mécanique » ou de « En bataille », et l’Éric Chevillard de la série de textes trompeusement nommée « L’Autofictif ». Ici, le narrateur multiplie les détours, comblant par une poésie infinitésimale du quotidien et de l’absurde, par une magie dans les villes qui peut résonner aussi avec celle de Frédéric Fiolof (dont on connaît les passions animalières en général, et insectoïdes en particulier), les attentes dévoilées de la lectrice ou du lecteur qui, face aux digressions apparentes et aux merveilleux atermoiements, ne peut que tenter de gémir périodiquement : « – Peut-être quelques mots sur le tardigrade ? »

Ma compagne et moi, nous chantons sous la douche. C’est ainsi depuis qu’ils nous ont coupé l’eau. Sans doute pensez-vous que nous sommes heureux comme ça. Au contraire. Laissez-moi vous dire que cette situation ne nous réjouit pas du tout. Nous chantons, mais détrompez-vous ; nous chantons des chansons tristes, d’une tristesse à pleurer, car il faut bien se rincer tout de même.

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Sous couvert de pérégrinations plus ou moins quotidiennes en appartement, en balcon, en court trajet, qui pourraient dérouter – ou qu’il s’agirait de décrypter -, Pierre Barrault tisse en moins de 120 pages un redoutable enchâssement de métaphores et d’analogies possibles, dont finit bien par surgir, palafoxien en diable, pour la lectrice attentive et le lecteur ne se laissant pas distraire, le taxon extrêmotolérant mis en évidence par Johann August Ephraïm Goeze en 1773 et nommé par Lazzaro Spallanzani en 1776, l’ourson d’eau qui pourrait, plus que quiconque, ne pas s’en laisser conter.

Dans l’espace exigu de mon appartement se trouvent les objets. Tous les objets. Objets en puissance, pour la plupart, bien entendu. Je dispose donc d’une table concrète – c’est à mon avis suffisant et puis je n’ai pas assez de place pour en accueillir une de plus – et d’une infinité de tables potentielles. Il en va de même pour mon lit, mon fauteuil, ma chaise, et mon armoire. Je possède par ailleurs quantité de gants de toilette dont aucun n’est palpable car je n’en ai pas l’usage. Je ne dors toujours que d’un oeil, la porte grande ouverte et les chaussures aux pieds, toujours prêt à bondir afin de quitter précipitamment les lieux, ce qui serait bien la seule chose à faire si par malheur il advenait que tous mes objets se matérialisent les uns après les autres.

Et c’est ainsi, nichées dans les environnements les moins attendus, déguisées en musardages jouant de tout leur poids saugrenu (au sens où Pierre Jourde le traque dans une certaine littérature des marges fantastiques, dans « Empailler le toréador » tout particulièrement), que littérature et poésie peuvent une fois de plus révéler leur caractère insoupçonné de levier vers une perception différente du monde, révélée dans la présence fugace et dissimulée d’un spécialiste de la cryptobiose.

Vous êtes en vie, vous ne semblez pas trop mal vous en sortir, dans l’ensemble, il faut le reconnaître, mais pour ma part, j’aime mieux attendre que les conditions soient plus favorables.
Je saurai me montrer patient.

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À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

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