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Notes de lecture 2015

Note de lecture : « Le plancher » (Perrine Le Querrec)

L’exceptionnelle réinvention poétique et langagière d’un cheminement inexorable vers la folie.

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Le plancher

Publié en 2013 aux éditions Les doigts dans la prose, ce texte de Perrine Le Querrec, son cinquième, offre un authentique choc esthétique et émotionnel à la lectrice ou au lecteur entré innocemment dans ce court roman poétique, dont la langue enflamme rapidement et épaissit au plus haut point les prémisses d’abord presque feutrées, anodines.

Quelque part en France (on apprendra incidemment que l’action – ou la déréliction – se situe dans le Béarn), une famille de paysans relativement aisés, suffisamment pour avoir précocement attisé l’envie et la jalousie des villageois environnants, au sortir de la deuxième guerre mondiale, vit – ou survit – ou croupit.

Monde clos dans les pleines acceptions du terme, monde de devoirs bestiaux et d’obligations animales, monde de rancœurs sourdes et de crimes celés, mais surtout monde de silences et de cris jamais exprimés – ou presque : c’est cela qu’il s’agit de rendre, dans les moindres détails d’une vaste course à l’abîme.

Perrine Le Querrec réussit ici cette rare prouesse, celle de conter le cheminement d’une folie collective se cristallisant in fine en folie individuelle, associant une exactitude clinique chuchotée à une cacophonie pleinement maîtrisée de hurlements rageurs, d’emportements drastiques, de décisions sans appel, transformant l’apparemment paisible exploitation agricole béarnaise en un champ de bataille épique, démesuré, intégrant tout ce qu’on y jette de malheur, d’inceste, d’obsession, de convoitise et de ponctuelles échappées, pas nécessairement très belles, dans les djebels algériens ou ailleurs.

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Le plancher de Jeannot

Alexandre, Joséphine, Paule, Simone et Jeannot : il y avait une histoire où les parents étaient heureux et Paule, Simone et Jeannot trois enfants gais et insouciants. Mais on n’était pas dans cette histoire-là.
Autour de la table tombale, cinq silences
Celui du père, tout en mots de labeur et de sécheresse
Celui de l’aînée, désordonné, débordant, qui voudrait s’échapper
Celui de la cadette, saillant, rebelle, indicible
Celui du benjamin, reclus, terré derrière la pudeur du cri
Celui de la mère, retranchement et travaux forcés, un silence de haine que nul n’écoute jamais
Ils ont tous un air de famille, un air de désastre
Trois fois par jour, ils meurent de faim

Béarn

En Béarn (Photo © Ravisse)

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Que cette terrible histoire, culminant dans un basculement ultime dans la folie, voyant Jeannot graver de toutes ses forces et de tout son être un étrange soliloque heurté sur le plancher de sa chambre, avant de finir interné, soit une histoire vraie, d’une part, et ait donné naissance à l’un des plus poignants exemples d’art brut issu des failles psychiatriques, « Le plancher de Jeannot » (aujourd’hui exposé au fronton de l’hôpital Sainte-Anne, à Paris), d’autre part, sont au fond deux aspects presque secondaires de l’arrière-plan de cette sombre flamboyance de 110 pages.

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Joséphine ne souhaite voir personne. Refuse les contacts. Refuse les échanges. Comme autrefois dans le Nord. Alexandre l’humilié cherche un peu de réconfort. Parfois une femme, une peau douceur, des caresses silencieuses.
Car Alexandre et Joséphine
Taciturnes, silencieux, étranges, solitaires
Estrangers
Ce n’est pas un père, juste une forme de violence
Ce n’est pas une mère, juste une forme d’indifférence
Ce n’est pas une famille, juste une forme de récit
Ce n’est pas eux, juste une forme de silence
Juste une forme d’humanité
Une longue cohabitation avec l’inhabitable

Reconstituer, ou inventer, le parcours inexorable de la folie, se glissant et se renforçant de chacun des nombreux interstices lui ayant été ouverts, créer de toutes pièces une langue taiseuse, nourrie de l’implacable couvercle de silence pesant sur cette famille et sur ce monde, une langue écorchée vive qui cherche jusqu’au bout à dissimuler la béance de ses plaies, une langue fulgurant de violence dans le silence épais qui l’environne : Perrine Le Querrec nous offre ici un récit indispensable, une très grande prouesse poétique et langagière, que je n’avais jusqu’ici vue approchée que dans les formidables mots-valises schizophrènes, suintant de culpabilité non assumée par le collectif, de l’Andreas Becker de « L’effrayable ».

Ce qu’en dit Anne Vivier sur son blog Racines est ici, ce qu’en dit le blog Recours au poème est .

Pour acheter le livre chez Charybde, c’est ici.

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PLQ

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