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Général

Les lectures les plus marquantes de Charybde 2 en 2015

Vingt-huit titres qui éclairent mon année 2015.

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On peut discuter sans fin de l’intérêt ou de la pertinence des « palmarès de fin d’année ». Le pratiquant à titre plus ou moins personnel depuis 2006, je trouve malgré tout l’exercice utile, car il me force à jeter un œil dans le rétroviseur, et à me demander, même si c’est très « à chaud », pourquoi certaines lectures me marquent, à un instant donné, davantage que d’autres. L’exercice est ainsi éminemment personnel, chaque lectrice et chaque lecteur s’appuyant sur un corpus différent et une histoire qui lui est propre pour nourrir sa lecture de n’importe quel ouvrage.

Il est évidemment artificiel d’extraire 28 titres parmi les 310 lus (et commentés sur ce blog) en 2015. Ma première sélection comportait 80 titres, la deuxième en conservait encore 49 (après avoir sorti du jeu un bon nombre de magnifiques relectures, parmi lesquelles il faut citer John Barth, Claro, Greg Egan, William Gass ou China Miéville, par exemple), et pour aboutir à ce « quasi Top 25 », il fallait encore éliminer de fort belles lectures de l’année. Subjectif, donc, c’est certain, ce choix est aussi temporaire : il n’est pas rare qu’au bout de quelques années, une lecture apparaisse rétrospectivement moins puissante, ou moins originale, tandis qu’un nouveau regard (ou un changement chez moi, tout simplement) fait ressortir avec plus d’acuité un livre qui avait alors été écarté, fût-ce de bien peu.

J’espère qu’en l’état, cette petite liste peut aussi permettre aux lectrices et lecteurs de ce blog de disposer ainsi d’un (très) rapide résumé de mon année, et de mieux éclairer le type de subjectivité qui est la mienne dans mes notes de lecture au fil de l’eau.

Par ailleurs et pour mémoire, je n’ai pas inclus les éventuels quelques livres tout récents que j’ai pu lire en 2015 mais qui ne seront disponibles en librairie qu’en janvier 2016 (tout particulièrement ceux de Claro, Vincent Message et Bob Shacochis).

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Pas Liev

Philippe Annocque, Pas Liev (Quidam, 2015) : se lancer sans trembler dans les traces de Kafka, et offrir un moment unique, drôle et terrifiant, d’oscillation entre conformité et folie.

Andréas Becker, Nébuleuses (La Différence, 2013) : imaginer les volutes d’un langage bien particulier, seul à même de retranscrire les tempêtes incessantes prenant place sous un crâne cabossé de femme brisée ne pouvant renoncer à l’amour.

Antoine Bréa, Roman dormant (Le Quartanier, 2014) : d’un héritage historique d’oniromancie musulmane, extraire un guide pratique d’affrontement des risques quotidiens et des fissures métaphysiques.

Pierre Cendors, Archives du vent (Le Tripode, 2015) ☆ : inventer un procédé technique et un cinéaste mythique, traquer sa vérité dans les replis de l’invention et de la création, là où le réel vacille sans doute.

Claro, Crash-test (Actes Sud, 2015) ☆ : orchestrer les miroirs du langage de la pornographie et du voyeurisme, de l’éveil sexuel contrarié comme choc frontal avec la mécanique du réel pervertie par l’argent qui sourd de chaque interstice.

Fabien Clouette, Quelques rides (L’Ogre, 2015) ☆ : transmuter un paisible port de pêche et de commerce hésitant à devenir station balnéaire en théâtre de tous les dangers, dans les méandres d’une bourgeoisie qui se cherche sinueusement.

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Marie Cosnay, Cordelia la guerre (L’Ogre, 2015) ☆ : brasser la substance explosive des pauvretés inexorables et des migrations forcées, de toutes les guerres civiles en gestation, pour réécrire en enquête policière contemporaine, irréelle et néanmoins incisive, le Roi Lear de Shakespeare.

DOA, Pukhtu Primo (Série Noire Gallimard, 2015) : dans les zones tribales pakistanaises, dans les souks afghans, sur les lignes de crête devenues partout lignes de mire et dans toutes les arrières-boutiques borgnes des logistiques mondialisées, traquer avec humanité ce qui reste du Grand Jeu lorsque l’avidité partout triomphe.

Hideo Furukawa, Soundtrack (Picquier, 2003) : imaginer un Tokyo futur, cloaque tropical bientôt pestiféré, dont la rédemption passerait par une transmutation irrévérencieuse des pouvoirs surnaturels de la musique et de la danse. Et de certains corbeaux, aussi.

William Gass, Le musée de l’inhumanité (Lot 49, 2013) : organiser le questionnement métaphysique, noir et hilarant, de la persistance de l’espèce humaine, par le roman d’apprentissage potentiellement farfelu mais diablement documenté d’un migrant européen devenant exégète de la musique classico-contemporaine.

Handschin

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Ričardas Gavelis, Vilnius Poker (Monsieur Toussaint Louverture, 1989) : affronter la tentation de l’Oubli en reconstituant une mutation mythique pour la Lituanie contemporaine, image d’un monde se heurtant toujours au post-exotisme du camp et de l’enfermement comme destin fatal.

P.N.A. Handschin, Abrégé de l’histoire de ma vie (Argol, 2011) : d’un humour décapant et infatigable, mettre à nu les codes fallacieux et les syllogismes incessants du storytelling automatisé et généralisé.

Klaus Hoffer, Chez les Bieresch (Passage du Nord-Ouest, 1979) : imaginer une anthropologie villageoise entière de la tentation de la stase et de l’immobile, du figé et du rassis rassurants.

Hugues Jallon, La conquête des cœurs et des esprits (Verticales, 2015) : inciser les figures emblématiques de Neil Armstrong, de Ron Hubbard ou de Ayn Rand pour distiller la substance d’une insidieuse mythologie de guerre froide qui irrigue encore et toujours le contemporain.

Jean-Philippe Jaworski, Gagner la guerre (Les Moutons Électriques & Folio SF, 2009) : d’une Venise de fantasy bretteuse, usiner la matrice de l’essence de la cape et de l’épée, de l’aventure et de la passion, du tortueux et du rusé.

Fan Man

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Pablo Katchadjian, Merci (Vies parallèles, 2015) : imaginer un dispositif poétique proprement incroyable pour orchestrer le récit, dans la cendre électrique avec les esclaves tout juste libérés, de l’émancipation toujours incertaine et piégée.

William Kotzwinkle, Fan Man (Cambourakis, 1974) : d’un clochard éventuellement céleste à l’esprit enfiévré et brumeux, de son ventilateur fétiche, élever l’emblème d’une vie new-yorkaise authentiquement déjantée, extrayant au quotidien le résolument possible du totalement improbable.

Mathieu Larnaudie, Notre désir est sans remède (Actes Sud, 2015) ☆ : inscrire dans le destin tragique d’un ange hollywoodien déchu toute la dureté implacable des rapports de domination et de conformité à tout prix, même dissimulés sous des couches de divertissement et de transgression apprivoisée.

Perrine Le Querrec, Le plancher (Les doigts dans la prose, 2013) : graver dans le bois qui résiste l’aboutissement tragique d’un lent enfouissement rural dans la folie.

Pierre Michon, Les Onze (Verdier, 2009) : inventer un tableau d’époque comme mise en scène des ressorts humains rageurs de la Révolution française, et s’en servir comme clé d’une Histoire toujours à reconduire et recréer.

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Jérôme Noirez, Féérie pour les ténèbres (Le Bélial, 2004) : inventer, orchestrer et disséquer, d’un même mouvement diablotin, noir et hilarant, le plus fou des univers entiers de fantasy, bâti sur une décharge spatio-temporelle qui ne dit jamais son nom mais qui peut faire fuir les bêtes sauvages aux accents de Charles Trénet.

Eiríkur Örn Norđdahl, illska (Métailié, 2012) : utiliser un triangle amoureux islandais, sauvage et hilarant, comme fer de lance d’une démonstration de la continuité irréfutable entre nazisme historique et mouvements populistes racistes contemporains.

Leopoldo María Panero, Ainsi fut fondée Carnaby Street (Le Grand Os, 1970) : détecter précocement et poétiquement la marchandisation de nos rêves d’enfant par une pop culture toujours prête à trahir.

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SENGES Pierre COUV Achab (séquelles)

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Goran Petrovic, Atlas des reflets célestes (Noir sur Blanc, 1993) : en 52 étages d’une fusée vivante et poétique, constituer la fantaisie authentique en ruse de guerre, en kit de survie et en arme fatale.

Pierre Senges, Achab (séquelles) (Verticales, 2015) : s’emparer de deux icônes monumentales de la littérature moderne, y injecter la folie vertigineuse de la liste pour saisir comment se formate encore et toujours l’imaginaire occidental contemporain.

Stéphane Vanderhaeghe, Charøgnards (Quidam, 2015) ☆ : chroniquer dans un presque quotidien, savoureusement irréel, la possible apocalypse corvidée d’un morceau de civilisation disparaissant sous les becs et les plumes.

Et en prime, deux essais particulièrement attachants, aux carrefours hybrides de la littérature et de la vie :

Roland Barthes, La préparation du roman (Seuil, IMEC, 1979) : peser avec passion, obstination et méthode les conditions techniques et matérielles de l’accès à la production de l’Œuvre.

Emmanuel Ruben, Dans les ruines de la carte (Le Vampire Actif, 2015) : agencer minutieusement et inventivement littérature, peinture, géographie, histoire et société pour décrypter ce que la main trace et explore, ici et au loin.

Je me permettrais pour conclure de noter que 6 de ces 28 livres figurent dans le classement 2015 des 28 meilleures ventes de la librairie Charybde (je leur ai mis une petite étoile pour que vous puissiez les reconnaître dans la liste ci-dessus), ce qui me semble un ratio correct entre mes goûts personnels et la manière dont se construit notre prescription collective, entre les cinq associé(e)s du lieu et nos fidèles ami(e)s et client(e)s.

À propos de charybde2

Un lecteur, un libraire, entre autres.

Discussion

14 réflexions sur “Les lectures les plus marquantes de Charybde 2 en 2015

  1. Je note Hideo Furukawa… Bonne année !

    Publié par Goran | 30 décembre 2015, 12:25
  2. Merci pour cette sélection, qui a dû être difficile à faire. Rien d’étonnant à ce qu’elle soit très originale, loin de ce qu’on voit chroniqué partout.
    Ah, si j’habitais Paris… mais courant janvier, je m’en vais faire un petit tour par la brasserie L’Européen, alors je ferai peut-être un petit détour par la rue de Charenton si j’ai le temps.
    Bonne année en tout cas à tous ceux qui chroniquent ici (et semblent de plus en plus nombreux : tant mieux !)

    Publié par Sandrine | 30 décembre 2015, 17:16
  3. Inspirant, plusieurs titres inconnus pour moi – tant mieux. Et sinon, une année 2016 aussi belle que possible.

    Publié par moreaudom | 30 décembre 2015, 17:24
  4. que de beaux livres que tu m’as vraiment donné envie de lire 🙂 j’en ai ajouté plusieurs à ma wishlist 🙂

    Publié par booksovore | 30 décembre 2015, 17:43
  5. Quelle puissance de lecture ( deux fois plus de livres que moi en un an, il faudrait que je devienne insomniaque pour m’en approcher). Tes choix sont très innovants et montrent tout l’intérêt des libraires.
    Je n’ai lu que Illska et tes petites phrases descriptives pour chaque livre génèrent de nouvelles idées de lecture.
    Je te souhaite une très bonne année 2016

    Publié par jostein59 | 31 décembre 2015, 08:44
  6. c’est pas mal, j’arrive à 10 titres (lus et aimès) de cette liste
    si j’avais à classer je mettrais Vilnius Poker et Achab en tête

    mais là je suis plongé dans la critique de « Dialectique du Monstre » de Sylvain Piron (Zones Sensibles)
    un très beau livre objet (avec des cartes – personnages) , le tout daté (enfin se référant à) Opicinus de Canistris, XIV siecle , une merveille

    Publié par jlv.livres | 3 janvier 2016, 11:55
  7. Il est toujours intéressant finalement de faire le bilan des lectures de l’année. Je constate que de plus en plus je préférencie des éditeurs plus que des auteurs. Cela permet de découvrir d’autres auteurs.

    Pour l’année écoulée, je mettrai en tête Cambourakis avec, bien sûr le formidable « Guerre & Guerre » de László Krasznahorkai, mais aussi son très japonisant « Au nord par une montagne. Au sud par un lac. À l’ouest par des chemins. À l’est par un cours d’eau. » Toujours de la même maison Ádám Bodor avec ses deux titres « La Visite de l’Archevêque » et « La Vallée de la Sinistra », deux petits livres (genre nouvelles) des rudes forêts des Carpathes. Peut être aussi le « Motorman » de David Ohle, roman totalement déjanté avec une civilisation US greffée aux cœurs de porc (plusieurs par individu).

    Une petite maison Le Grand Os, pour ses deux opuscules de Pablo Katchadjian, argentin moustachu à la Groucho, comme son nom ne le dit pas, pour ses deux histoires « Quoi Faire ? » et « Merci ». Textes surprenant, déjà commentés sur ce site.

    Un autre petit nouveau, les Editions de l’Ogre, avec bien sûr le magistral « Cordelia la Guerre » de Marie Cosnay, dans lequel le Roi Lear squatte un chlem dans le 9.3, mais aussi pour « l’Orage et la Loutre » de Lucien Ganayre, un roman de poésie et SF, tout à fait à la Maurice Renard. Les « Quelques Rides » de Fabien Clouette, sombre histoire de meurtre dans un village, ou « Dans la Maison qui Recule » de Maurice Mounier, quasi du Kafka à la sauce rabelaisienne. Bref de courts textes d’une maison qui promet.

    La nébuleuse Attila-Monsieur Toussaint Louverture, qui n’en finit pas de métastaser (La Belle Colère, Le Nouvel Attila, Le Tripode…) avec le choc de l’année pour « Vilnius Poker » de Ricardas Gavelis (abondamment commenté sur le site, lui aussi). Cela vient après l’excellent « Et quelquefois j’ai comme une grande idée » de Ken Kesey et les deux livres de David Carkeet des années d’avant. De la même nébuleuse, passé un peu inaperçu « Le Dictionnaire Khazar » de Milorad Pavić, autre objet écrit non identifié (mais qui peut se lire dans n’importe quel ordre) (Attention, il y a des exemplaires masculins et des exemplaires féminins – qui ne diffèrent que d’une lettre). Aussi à découvrir « Archives du Vent » de Pierre Cendros, également commenté, ainsi que « L’Homme qui savait la Langue des Serpents » et « Les Groseilles de Novembre », tous deux de Andrus Kivirähk, auteur estonien.
    Les Editions du Sandre avec son « Anthologie Pataphysique », un bon assemblage des œuvres, à la fois du dit Collège, mais aussi d’autres informations indispensables comme cette citation de R. Salengro (le ministre qui a des rues partout) « Je crois qu’une lecture attentive des différents alinéas de l’article 2 nous donne la certitude que l’obligation est facultative ».

    Enfin les Editions Zones Sensibles pour ses très beaux livres-objets, découverts récemment avec « Dialectique du Monstre » de Sylvan Piron (j’y reviendrai). J’ai également craqué pour « Une brève Histoire des Lignes » de Tim Ingold, défini comme étant une anthropologie comparée de la ligne, « Le Démon de l’Ecriture » de Ben Kafka, un traité fort amusant de la paperasse (on ne traduit pas assez cet auteur – fort sérieux, professeur associé en media, culture et communication à New York Institute for the Humanities. Il prépare, entre autres, une grande théorie unifiée du malheur (vaste sujet). Enfin j’attends la livraison de « Perpetuum Mobile, l’Histoire d’une Invention » de Paul Scheerbart, ou le mouvement perpétuel en engrenages dans le livre. Bref de très beaux objets à mettre sous le sapin (avant qu’il ne perde toutes ses aiguilles).

    Revenant sur « Dialectique du Monstre », je change quelque peu mon regard. Le texte du livre est finalement pauvre, voire frustrant, quand on le compare à des textes américains (Karl P. Whittington ou Danijela Zutic). Par contre, et c’est là le plus important, ce livre m’a fait découvrir un auteur Opicinus de Canistris (1296-1355) que je considère actuellement comme l’auteur phare de l’année. Cela vaut tous les Goncourt…. Bien que j’aime bien Mathias Enard et sa boussole qui indique l’est, mais je lui préfère son fantastique « Zone ».

    Des éditeurs, quelques auteurs, des libraires, de quoi nous faire passer une très bonne année en somme. Merci à tous.

    Publié par jlv.livres | 4 janvier 2016, 10:38

Rétroliens/Pings

  1. Pingback: Les plus belles lectures de Charybde 7 en 2015 | Charybde 27 : le Blog - 3 janvier 2016

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