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Notes de lecture 2017, Nouveautés

Note de lecture : « La Ritournelle » (Perrine Le Querrec)

Deviner le langage d’une obsession, extraire la beauté d’un dysfonctionnement, saisir la genèse d’un art brut de l’entassement.

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Dans la chambre parentale le jour entre de nouveau, c’est une expérience nouvelle à laquelle ni Georgia ni Eugen n’étaient suffisamment préparés. Ils restent dans cette clarté plusieurs jours soudés l’un à l’autre visage tourné vers la lumière tandis que derrière leur dos les machines puissamment assiégeaient l’enfance-forteresse de Georgia et Eugen, remportaient les victoires.

On sait, au moins depuis « Le plancher » (2013) et « Jeanne L’Étang » (2013 également), à quel point Perrine Le Querrec excelle à transformer le matériau documentaire approfondi dont elle est friande par profession, appliqué aux lignes de faille où se rejoignent et se tangentent l’individu et la société, en poésie brutale et acérée, charnelle et remplie d’humeurs qui oscillent au bord de la sublimation chimique ou thermodynamique. On sait aussi, depuis « Le prénom a été modifié » (2014) et « Têtes blondes » (2015), à quel point elle sait également, du même mouvement ou presque, orchestrer la violence des corps qui se heurtent, entre eux ou face aux murs qui les enferment. On sait enfin, depuis « L’apparition » (2016), la manière rare dont elle peut aménager et donner à ressentir les lignes de fuite imaginées par ses captifs, enfants ou « inadaptés », en quête d’un univers qui leur soit propre, qui se hisse jusqu’à l’intéressant qui leur est d’abord refusé. Et fort loin de théoriser ce matériau formidable et le plus souvent authentiquement effrayant (aux marges sociales et psychiatriques honnies de nos cités confortables), elle lui insuffle la singulière poésie qui habite ses travaux aux formes plus brèves, à l’image de « Bec & ongles » (2011), de « La Patagonie » (2014), ou encore du saisissant « De la guerre » (2013).

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Hong Hao

Extraordinaires sols qui croustillent. Qui s’enfoncent. Qui glissent. Montent. Descendent. S’affolent les sols fabuleux reliefs. Volcans. Montagnes. Des pluies des neiges des rayons d’objets. Des réservoirs. Eugen ne manque de rien. Début printemps, une nouvelle carte bancaire les vêtements neufs de l’empereur Eugen ne manquera jamais de rien. La jointure du fauteuil accueille le pantalon neuf en coton gris, éclair brillant sur une zone de trois centimètres de long côté couture gauche où deux à trois doigts pressent tirent tiennent. Le polo gris aussi dépasse du pantalon. L’ensemble est bordé au fauteuil. Eugen. Vertébré solitaire de la famille des humains cependant. Se lève, hésite, oui se lève. Les micro-déplacements sont privilégiés. La quête commence. Il cherche quelque chose qu’il a perdu dans un coin très sombre de la gauche de l’encadrement de la cuisine derrière la table et les chaises de la table que l’on peut contourner pour sortir vers l’arrière du frigo où doit se trouver la chose. La pensée de son père contourne avec lui le frigo. Au début du méticuleux ravage d’un geste il était le chef de famille. Geste pour découper la viande, le voilà chef de famille. Geste pour déboucher une bouteille le voilà chef de famille. Geste qui déplie la serviette sauce l’assiette allume la cigarette levoilàchefdefamille. Geste pour sortir la poubelle. LEVOILÀLECHEFDELAFAMILLE. Eugen ne possède aucun de ces gestes. Pourquoi ça ne marche pas ? Il n’est rien où est le chef ? Eugen derrière la table, Eugen le coin sombre, Eugen les chaises de la table l’arrière du frigo la chose. Tu parles d’un chef pas un chef quand il a perdu le contrôle. Il savait comprendre avant. Eugen à l’ordre en ordre. Il y a eu un chaos.

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©www.levetchristophe.fr

Le Palais Idéal du Facteur Cheval

À partir d’une obscure canette vide devenant le point de focalisation d’une névrose patiemment construite et le point de départ d’un art brut en gestation, Perrine Le Querrec réalise sous nos yeux la mise en mots des lignes de fuite, sauvages, d’une famille profondément dysfonctionnelle, dans laquelle la folie intrusive de la mère, Suzanne, jusqu’à son décès, et la distance molle du père, jusqu’à et incluant sa reconversion en amant d’une prostituée naine, ont servi de déclencheurs et de carburant aux mutations du fils Eugen et de la fille Georgia. Il s’agit bien, peut-être plus encore que dans ses travaux précédents, et d’une manière qui rappelle aussi l’intensité d’un Andreas Becker, dans « L’effrayable » (2012) ou dans « Nébuleuses » (2013) tout particulièrement, de donner une voix à l’altérité radicale née de l’absence de certitude sociale et psychologique (ou de la fragile construction d’une incertitude permanente et assumée) – le monde extérieur au couple Eugen-Georgia devient ainsi volontiers celui des Certains et de leurs Certitudes. Suzanne Certituda (et sa folie – socialement acceptée lorsque suffisamment dissimulée – de mère atteinte, au strict minimum, de syndrome de Münchhausen par procuration) devient ainsi progressivement une figure à la stature mythologique, entamant dans les esprits de terribles mutations posthumes, en opposition à l’émergence de Roma la Naine, en un ballet acéré que ne renieraient sans doute pas les « Métamorphoses » d’Ovide.

Suzanne sa honte de mère, comment peut-on dire j’ai détesté être enceinte accoucher signifie mourir mais même pas morte et ensuite l’enfer commence seconde après seconde ça ne s’arrêtera plus, les gosses va falloir s’en occuper à chaque instant du jour et de la nuit, et ça braille et ça bouffe et ça crie ça chie ça tombe ça réclame et encore et encore et ça grandit et ça maladies et du caddie à la poussette la botte de poireaux qui dépasse, c’est ça ta vie maintenant comment avouer qu’elle les déteste qu’elle a poussé Georgia dans l’escalier en espérant sa mort, qu’elle a étouffé Eugen sous un oreiller en espérant sa mort, mais ni l’un ni l’autre et ça continue avec en plus la mauvaise conscience de la mauvaise mère culpabilisante au cœur lesté par les deux blocs de granit georgia / eugen. Lorsqu’elle ferme les yeux des scènes chatoyantes d’enfants éviscérés ou perdus dans la forêt ou dévorés par les loups ou écrasés par des engins ou oubliés sur des autoroutes ou kidnappés par les pires, petites langues roses tirées sous la pression des doigts qui écrasent leur gorge, des champs de corps d’enfants tués quel moment palpitant !

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Arman, « L’heure pour tous »

Les volutes imaginées par Perrine Le Querrec dessinent bien au long de ces 110 pages, publiées chez Lunatique en novembre 2017, les contours obsessionnels et obsédants d’une ritournelle, dans laquelle Eugen se fait furet du Bois Joli, mêlant inextricablement dans son art brut de l’accumulation d’objets l’obsession d’un Facteur Cheval en chambre à la douce folie pro-active du Horse Badorties de William Kotzwinkle (« Fan Man », 1974). Et l’on ne sera ainsi pas si surpris de voir apparaître, parmi les motifs plus délicats qu’il n’y semble d’abord de cette mosaïque mentale et humaine, douce et carnassière, de cette recomposition d’un langage, certaines scènes fugaces de la vie des marionnettes dignes du « Blade Runner » de Ridley Scott ou du « Enig Marcheur » de Russell Hoban.

Horloge à l’envers horloge à l’endroit horloge sans aiguille horloge arrêtée horloge à quartz horloge à cristaux horloge mécanique horloge ancienne horloge à l’heure horloge moderne horloge cassée horloge emballée réveil matin réveil soir réveil jamais horloge trotteuse carillons tocante montre à gousset verre de montre bracelet horloge digitale comtoise horloge à pendule horloge design horloge murale chandelles sablier cloche cadran solaire clepsydre chandelle pendule de cheminée horloge atomique montre-bracelet horloge ancienne horloge muette mesurer se lever se réveiller dormir mourir crever patienter en retard en avance jamais à l’heure oublier le lapin.

Il faut lire les mots aigus que consacre Claro sur son blog Le clavier cannibale à « La ritournelle », ici, en chantant la joie profonde de cette découverte : « Texte tout en concrétions et sidérations,  La Ritournelle brasse l’animal et le végétal, l’humain et le minéral dans une même dynamique, avec une obstination dans la scansion entrant en écho avec le travail de Guyotat. C’est le quinzième livre publié de Perrine Le Querrec depuis 2011, et on s’en veut d’être passé à côté de cette œuvre souterraine et puissante. Promis, on va se rattraper. »

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À propos de charybde2

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